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La Roumanie et les Juifs (1903)
SOURCE OF MATERIAL |
Radu Rosetti. La Roumanie et les Juifs, Bucharest: Socecu, 1903. |
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NOTES |
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CONTENT |
Chapitre VI. Dernière phase de la question juive. Campagne des Juifs contre le crédit de la Roumanie. Les émigrations. Sincerus. La loi pour l'organisation des métiers. Bernard Lazare. Le Dr. Hugo Graz. La note américaine 213 |
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Projets de l'Alliance Israélite et de la haute banque.
La haute banque et l'Alliance Israélite Universelle ne s'étaient pas résignées, tant s'en faut, à l'état de choses créé par la Constituante de 1879. Elles avaient réussi à obtenir pour les Juifs l'égalité civile et politique, presque complote, dans tous les pays d'Europe la Russie et la Roumanie excepté.
Si, d'un côté, la situation des Juifs en Russie était, sous tous les rapports, pire qu'en Roumanie, et aurait dû attirer en premier lieu l'attention des organes dirigeants de cette race, la puissance formidable de cet Empire condamnait, de l'autre, d'avance à l'insuccès toute tentative de pression dirigée contre lui.
La situation des Juifs était certainement bien meilleure en Roumanie, mais celle-ci n'était qu'une petite puissance et les Juifs ne doutaient pas de pouvoir arriver à faire changer un état de choses qu'ils considéraient comme un outrage pour leur race et qui avait l'air de braver leur puissance.
Leurs efforts pour obtenir l'intervention des puissances, efforts qu'ils ne se lassaient pas de renouveler avaient, à la vérité, été vains, l'atmosphère des cercles politiques dirigeants de l'Europe étant devenue, depuis 1878, de moins en moins favorable aux Juifs, mais ils ne doutaient pas d'arriver au but désiré par leurs propres moyens.
Il n'y a pas de Roumain en relations d'affaires avec les Juifs eu vue de Iassy ou de Bucarest, qui n'ait entendu un ou plusieurs de ceux-ci déclarer que leur situation dans le pays allait bientôt changer et que la Roumanie ne tarderait pas à être obligée de leur concéder l'égalité civile et politique. Et quand on les interrogeait sur les moyens qu'ils comptaient employer pour arriver à ce but, si les plus réservés d'entre eux gardaient un prudent silence, il y en ava,it de moins prudents qui ne manquaient pas do s'écrier:
„La finance européenne finira bien par se lasser de placer ses millions en rente roumaine et fermera ses coffres jusqu'au moment où la Roumanie se décidera à reconnaître aux Juifs, en masse, l'égalité civile et politique.”
Je crois qu'il y a peu de Roumains qui, de 1893 à 1899, n'aient plus d'une fois entendu ce langage.
Et ce n'était pas une vaine menace: la haute banque juive nous guettait, prête à nous faire passer par ses fourches caudines au moment opportun qu'elle savait plus proche qu'on ne pensait en général.
Développement économique de la Roumanie après la guerre de l'indépendance.
Le développement extraordinaire pris par toutes les ressources de la Roumanie après la guerre de l'indépendance, l'influx d'or amené dans le pays par les, armées russes, avaient fait suivre aux revenus de l’État une marche extraordinairement ascensionnelle. Le budget de l'État se soldait en 1879 par environ 114 millions de francs tant aux recettes qu'aux dépenses; en 1893/94 les encaissements se montaient à plus de 207 millions ce qui équivaut à un accroissement de 81% en 14 ans. Les huit dernières années, de 1886/87 à 1893/94, s'étaient toutes soldées par des excédents dont le total s'élevait à plus de 60 millions.
Los Roumains eurent le tort de se laisser griser par cette prospérité.
Trop d'améliorations.
Pris d'un désir fort excusable mais immodéré d'introduire des améliorations radicales dans toutes les branches des services publics, ils ne se contentèrent pas de dépenser leurs excédents budgétaires mais contractèrent encore de nombreux emprunts.
Il n'est que juste de dire que ces emprunts servirent presque exclusivement à des constructions d'utilité publique qui, en grande partie, devaient, avec le temps, produire des revenus considérables, mais il n'en est pas moins certain qu'on marcha trop vite dans cette voie. Ou fit trop et ce qu'on fit aurait dû être fait avec moins de luxe.
C'est en vain que les gens prévoyants, comme feu Ménélas Ghermani et le Président actuel du Conseil, M. Démètre Sturdza, demandaient qu'on s'arrêtait dans celte voie ou, du moins, qu'on marchât moins vite; c'est en vain qu'ils montraient qu'une série de mauvaises années agricoles pourrait aisément mettre un terme à cette prospérité, la Roumanie étant un pays exclusivement agricole.
On leur répondait invariablement que le pays était loin de donner en fait d'impôts tout ce qu'il pouvait donner et, qu'en cas do besoin, on saurait aisément trouver dans de nouvelles taxes les ressources nécessaires à toute éventualité.
Mauvaises récoltes successives. Désastre de 1899.
L'avenir se chargea de donner raison aux gens qu'on traitait de pessimistes et d'esprits chagrins.
La récolte avait été faible en 1894 et en 1895, mauvaise en 1897; colle de 1899 manqua complètement et, pour comble de malheur, la guerre du Transvaal éclata.
Désastreux emprunt de 1899. Desseins des Juifs.
C'est sous ces auspices défavorables que la Roumanie dût demander à la finance européenne près de 200 millions de francs pour liquider les bons du Trésor émis en prévision d'une émission de rente, et qu'on avait négligé de consolider à temps en cherchant à ob-tenir des conditions plus avantageuses que ne les comportait l'état du marché, ainsi que pour subvenir aux crédits extraordinaires votés et aux dépenses courantes, les rentrées ne s'opérant qu'avec une difficulté extrême et restant bien au-dessous des prévisions du budget.
L'occasion si patiemment attendue par les Juifs était là: ils ne la laissèrent pas échapper. Par leurs intrigues, ils firent traîner les négociations jusqu'au commencement de l'hiver, quand on se trouva les caisses vides, n'ayant pas avec quoi faire face au coupon de Janvier. La Roumanie qui n'avait jamais été en retard d'une seconde vis-à-vis de ses créanciers, risquait de ne pouvoir faire face à ses engagements.
C'était justement ce que les Juifs désiraient: la faillite de la Roumaine et l'institution d'un contrôle financier international comme en Égypte et en Grèce.
L'égalité civile et politique pour eux eût été bien facile à obtenir dans ces conditions.
Heureusement que de grandes maisons de banque allemandes avaient tout intérêt à ce que les valeurs roumaines, émises presque toutes par leur entremise, ne fussent pas par trop dépréciées. Elles prêtèrent à la Roumanie 173 millions de francs mais à des conditions onéreuses et draconiennes, l'emprunt était fait pour un terme de cinq ans seulement.
Les Juifs n'avaient pas obtenu tout ce qu'ils voulaient mais ils avaient quand même tout lieu d'être satisfaits. Il n'était pas probable que la Roumanie pût, au terme des cinq ans, faire honneur à sa signature autrement que par le moyen d'un emprunt de conversion qu'ils sauraient bien empêcher si l'égalité civile et politique n'était pas préalablement concédée à tous leurs coreligionnaires habitant la Roumanie.
Campagne de le presse juive contre les finances roumaines.
Pour cela, il fallait à tout prix discréditer la Roumanie : c'est ce que les Juifs tentèrent de faire par tous les moyens. La presse à leurs ordres dans tous les pays, eu Allemagne surtout, commença à publier de fréquents articles ayant pour objet la situation économique de la Roumanie, la dépeignant sous les couleurs les plus noires et la présentant surtout comme sans remède. La forte augmentation de l'émigration des Juifs de Roumanie en 1900, donna à ceux qui dirigeaient cette campagne un excellent prétexte pour accentuer et accumuler les allégations erronées de leurs feuilles.
L'émigration des Juifs de Roumanie augmente.
Nous avons vu que ce mouvement d'émigration datait depuis de longues années et que New-York contenait en 1899 plus de 25000 Juifs venus de Roumanie.
L'état de gêne dans lequel se trouvait le pays à la suite d'une série d'années médiocres ou mauvaises se trouvant porté à son comble par suite du manque complet de la récolte de 1899, il était tout naturel que la misère dans laquelle se trouvaient les Juifs s'accrût.
Les causes de cette misère, dont il sera question plus loin, étaient absolument indépendantes de l'état légal des Juifs en Roumanie et, en général, des lois dont ils se plaignaient. Ce fut pourtant cet état légal et ces lois qui furent représentées comme les causes de l'émigration des Juifs qu'on transformait en véritable exode en masse. La presse juive ne se lassa pas de répéter que les Juifs roumains, réduits à la famine par les persécutions atroces des Roumains et par une législation barbare qui leur enlevait tout moyen d'existence, se voyaient forcés de fuir le sol natal, sur lequel leurs ancêtres avaient vécu depuis des siècles, afin de pouvoir aller gagner un morceau de pain dans des pays plus hospitaliers, où ils seraient traités en hommes et libres d'exercer tous les métiers auxquels ils étaient aptes.
Êmigration théâtrale subventionnée par l'Alliance.
D'un autre côté, l'Alliance Israélite, les sociétés juives de bienfaisance fonctionnant soit en Roumanie soit à l'étranger, fournissaient les fonds nécessaires à l'équipement de nombreuses troupes de Juifs qui, pourvues de la sorte de vêtements uniformes, partirent des différents centres de la Moldavie. Quoique le Gouvernement leur eût offert le transport par chemin de fer, à titre gratuit, ils se dirigèrent à pied et à petites journées vers les frontières.
Le voyage fait de cette façon était beaucoup plus fatigant et même beaucoup plus coûteux que le voyage par chemin de fer, mais il était, en revanche, beaucoup plus théâtral et donnait aux journaux juifs tant du pays que de l'étranger l'occasion de remplir leurs colonnes du récit des réceptions de ces émigrants parleurs coreligionnaires habitant les villes qu'ils traversaient, des discours des uns et des autres.
C'était un excellent moyen d'apitoyer l'opinion public sur le sort des Juifs de Roumanie et de la tenir en haleine.
Rapatriement des émigrés.
On sait que des convois de Juifs roumains arrivèrent jusqu'à Vienne mais ne purent aller plus loin, parcequ'ils ne possédaient ni l'argent nécessaire pour le voyage jusqu'en Amérique ni le petit capital que doit justifier tout émigrant avant do pouvoir s'établir aux États-Unis.
Ces émigrants furent renvoyés en Roumanie aux frais du Gouvernement roumain.
Le Gouvernement hongrois fit savoir à Bucarest qu'il ne permettrait plus l'entrée en Hongrie de convois d'émigrants ne pouvant justifier la possession de la somme de 400 couronnes minimum.
Mais les Juifs avaient produit leur effet: à Pesth et à Vienne on avait été épouvanté de l'aspect misérable et sordide de ces émigrants; leurs récits dont la vérité était en général bannie, ne pouvaient, naturellement, qu'ajouter à la pitié inspirée par la vue de ces victimes de la barbarie roumaine.
Je m'empresse de déclarer que je ne mets pas un instant en doute la misère très-réelle de ces malheureux émigrants et que je ne conteste pas qu'elle fût digne de pitié ; ce que je nie c'est que les Roumains eussent été, en quoi en que ce soit, responsables de cette misère.
Brochures juives.
La campagne contre la Roumanie et contre son crédit continua de plus belle, d'innombrables brochures vinrent s'ajouter aux articles de journaux.
La plupart n'étaient que des pamphlets et ne contenaient que des calomnies et des injures. Dans leur colère les Juifs ne respectaient rien: S. M. la Reine de Roumanie, elle-même, fut prise à partie; on lui reprochait de faire des poésies pendant que ses sujets juifs étaient en butte à d'atroces persécutions et mouraient de faim.
Le livre de Sincerus.
De toute cette littérature, une seule œuvre se détache par une discussion plus objective et un langage convenable: je veux parler des: Juifs en Roumanie d'Edmond Sincerus. Des personnes en mesure d'être bien informées m'ont assuré que sous ce pseudonyme se cache un homme de lettres ne manquant pas de mérite, Juif, né en Roumanie et établi en Angleterre.
Mais, si le langage du livre de Sincerus est toujours mesuré et convenable, si l'argumentation est parfois serrée, on ne pourrait autant louer la bonne foi avec laquelle il a été fait. Le choix des sources dans lesquelles Sincerus puise ses renseignements par rapport aux innombrables abus qu'il dénonce est plus que suspect et il le sait; il exagère sciemment en beaucoup de cas comme, par exemple, lorsqu'il parle des 30000 Juifs qui servent dans l'armée roumaine; enfin, il escamote avec une adresse de véritable prestidigitateur l'histoire de l'établissement des Juifs en Moldavie dans la première moitié du XIX-me siècle, quoiqu'il ne soit pas douteux qu'il ne l'ignore pas.
La partie historique de la question le gêne considérablement, aussi la fait-il tenir toute entière, depuis la fabuleuse fondation de Talmaci par les Juifs, aux II-me siècle (!!); jusqu'en 1866, quand commence „l'ère des persécutions brutales”, en cinq pages. El encore ces cinq pages, encombrées de notes et de renvois, sont-elles surtout relatives à l'historiette du logothète Isaac ben Benjamin Schor (!!), aux prisonniers faits par les Tatars et rachetés par des Juifs, aux sectes juives en Moldavie, etc. etc. Enfin, il nous parle de Juifs indigènes (pămenteni) jouissant, „avant l'ère des persécutions”, de privilèges dont ne jouissaient pas les autres étrangers et nous avons vu, dans le second Chapitre, ce qu'il faut croire de cette situation privilégiée. Je ne parle pas de la manière dont dans la Condica Liuzilor, il additionne les Juifs habitant la Moldavie en 1803, ni de sa façon de traduire Sulzer. Avec tous ces défauts, le livre de Sincerus est, à ma connaissance, le seul ouvrage sérieux, défendant le point de vue juif de la question.
Pendant que les calomnies pleuvaient sur elle, la Roumanie s'efforçait de remettre de l'ordre dans ses finances.
Mesures financières du Gouvernement conservateur.
Le Gouvernement au pouvoir pensa pouvoir rétablir l'équilibre du budget en proposant de nouveaux impôts directs et indirects. Ses Chambres votèrent sans la moindre opposition un impôt sur les appointements de tous les fonctionnaires, une taxe militaire, de nouveaux décimes sur les impôts directs et majora les patentes. Un grand nombre d'impôts indirects furent majorés, d'autres créés. Mais, d'une part, la gêne croissante ainsi que les économies que s'imposèrent les contribuables, furent cause que ces impôts restèrent bien au dessous des évaluations qui avaient été établies, de l'autre, le Gouvernement négligea de réduire les dépenses du budget. La situation empirait de jour en jour.
Arrivée au pouvoir de M. Carp.
Au mois de Juillet 1900, dans le but de rétablir l'unité dans le parti conservateur divisé en deux fractions, le Ministère présidé par M. G. Gr. Cantacuzène se retira pour faire place à un cabinet dirigé par M. Carp.
Chûte de M. Carp.
Tout en étant décidé à faire certaines économies, M. Carp, aussi, ne voyait de salut que dans de nouveaux impôts proposés par lui et dont il espérait retirer 44 1/2 millions. Une partie de ces impôts votée, les autres trouvèrent dans la Chambre une opposition telle que le Ministère se vit obligé de se retirer. Le Roi confia le pouvoir à M. Démètre Sturdza, chef du parti libéral.
Arrivée au pouvoir se M. Sturdza. Ses projets financiers.
M. Sturdza avait déjà exposé ses vues sur la question financière dans un discours tenu au Sénat. Son système était fort simple: il consistait à évaluer les revenus de l’État, majorés de quelques augmentations d'impôts indispensables, à un chiffre assez bas pour rendre tout mécompte impossible et à réduire les dépenses jusqu'à concurrence de la même somme. Ses adversaires traitèrent cette solution de solution simpliste, le défièrent de la mettre à exécution et lui prédirent un échec certain, ainsi que la désorganisation de tous les services publics.
Économies réalisées par M. Sturdza.
Il ne se laissa pas troubler par ces appréciations et entama vigoureusement sa tâche dans laquelle il faut reconnaître qu'il fut admirablement secondé par son parti, par les Chambres et par le pays entier.
Tous les services inutiles, toutes les dépenses de luxe furent supprimées, les traitements de tous les fonctionnaires considérablement réduits, tout l'entretien des services publics restreint au strict nécessaire.
Les économies réalisées s'élèvent à 25 millions; le budget pour 1901—1902 évalue tant les recettes que les dépenses à 218 1/2 millions.
Un grand nombre de fonctionnaires se trouva, presque du jour au lendemain, sans place; beaucoup eurent à souffrir des privations sérieuses; tout le monde dût restreindre son train de vie. La Chambre vota presque sans discussion les mesures préposées par le Gouvernement et tous, même ceux qui étaient frappés par les nouvelles mesures, se résignèrent à leur sort sans protestation, presque sans murmure: chacun comprenait qu'il y allait de l'avenir du pays.
Car la situation était réellement des plus critiques: le déficit total s'élevait à plus de 71 millions de francs et les caisses étaient vides.
Succès du syteme de M. Sturdza. Excédent de 21 millions.
Heureusement, le mal était, non constitutionnel mais accidentel et, quoique le rendement de la récolte de 1901 fût médiocre quant au blé et très-bonne seulement pour le maïs, l'exercice budgétaire 1901—1902 se solda par un bénéfice de plus de 21 millions de francs. Une série d'opérations de trésorerie habilement conduites permettait de faire face au déficit et même d'en acquitter une grandé partie.
Les services publies avaient, pendant ce temps, continué à fonctionner, avec moins de luxe il est vrai, avec plus d'efforts de la part des fonctionnaires mais sans dommange pour le bien général. La solution simpliste avait donne les résultats les plus heureux.
Les Juifs redoublent d'efforts pour discréditer la Roumanie.
Et, pendant que la Roumanie, en faisant résolument machine en arrière et en s'imposant des privations qui furent senties par tous, prouvait à l'Europe qu'elle se rendait pleinement compte de la gravité de la situation, qu'elle était décidée à tous les sacrifices pour en sortir et pour rétablir son crédit sur des bases solides, les Juifs ne se lassaient pas d'annoncer au monde sa faillite prochaine et l'établissement d'un contrôle européen pour garantir les intérêts de ses créanciers.
Ils ne faisaient, du reste, aucun mystère de leur projet de réduire la Roumanie par la famine et de leurs efforts pour l'empêcher de convertir l'emprunt onéreux contracté en 1899.
Manœuvres manifestes des Juifs.
Voici ce qu'on lit dans une brochure aussi violente que pleine de calomnies et de faits dénaturés, parue en 1901.
„Il nous reste cependant une consolation: Sturdza fera certainement, de même que son prédécesseur, un voyage d'agrément à travers l'Europe. Il ira certainement, l'escarcelle à la main, chercher de nouvelles sources d'emprunt pour la Roumanie en banqueroute (verkracht) et il est à espérer qu'il recevra la réponse qu'il mérite.
Fasse le Ciel qu'il rencontre à chaque pas le spectre grimaçant de l'homme au regard fixe, rendu fou par la voix obsédante de l'épouse qui lui crie sans cesse: l'enfant est mort de froid dans mes bras. Que le spectre de la folle furieuse qui a perdu son mari et ses enfants, morts du typhus de la faim, se dresse devant lui. Qu'à ses demandes réponde l'écho des lamentations déchirantes des nombreux orphelins en bas âge, des innombrables veuves, des femmes et des enfants abandonnés dont le soutien est mort de faim dans sa propre maison, ou qu'on a forcé de fuir au loin pour chercher son salut et du pain. Que résonnent à ses oreilles les soupirs des nombreuses familles que les persécutions ont précipité du sommet du bien-être dans la plus noire misère; qu'il entende les plaintes de ceux qui ont possédé une maison et qui, chassés de leurs foyers, errent à l'aventure. Que les cris de: arrière, arrière, le pliassent de partout jusqu'à ce que Prince, Ministres et peuple finissent par comprendre que ces 250000 êtres humains doivent aussi jouir des droits de l'homme.
C'est ce que nous espérons.” [198]
Ce galimatias difficile à traduire est de bien mauvais goût, les malheurs auxquels il fait allusion ne sont, Dieu merci, que des images dues à la riche imagination de l'auteur, on n'a chassé aucun Juif de la maison lui appartenant, mais le dessein arrêté de couper à la Roumanie tout crédit jusqu'au moment où elle accorderait les droits civils et politiques aux Juifs est évident.
Voici, du reste, un extrait du compte-rendu d'une séance de l'Alliance Israélite de Vienne qui ne permet plus le moindre doute à ce sujet.
„Le Dr. Bloch fait à la dernière séance de l'Alliance Israélite de Vienne une proposition formelle qui.... a été adoptée à l'unanimité.
L'Assemblée générale de l'Alliance Israélite de Vienne prie instamment son vénéré président, M. le chevalier David de Guttman, d'intervenir par sa haute influence et ses relations étendues auprès de la finance israélite, afin qu'on refuse au Gouvernement roumain tout nouvel emprunt, tant qu'il n'aura pas amélioré la situation des Israélites conformément au Traité de Berlin. [199]
Je crois que le caractère calomnieux ainsi que la mauvaise foi de la campagne menée contre le crédit de la Roumanie par les Juifs est plus que prouvé.
Mauvaise foi des Juifs.
Personne mieux qu'eux, pourtant, ne savait que la crise par laquelle passait la Roumanie était purement accidentelle et que jamais les intérêts de ses créanciers n'avaient été compromis. Si la dette du pays s'élevait, à la vérité, à 1.400 millions de francs, personne n'ignorait que la plus grande partie de cette somme avait été employée à l'acquisition ou à la construction de nombreuses, voies ferrées, se trouvant toutes entre les mains de l’État, produisant des revenus qui allaient en croissant et ayant puissamment contribué au développement des ressources du pays. La plus grande partie du reste de cette dette avait été contractée pour des travaux d'utilité publique, pour des constructions scolaires et pour la défense du pays.
Les constructions avaient été peut-être faites avec un trop grand luxe et on aurait mieux fait de marcher plus lentement dans cette voie, mais le surplus de dépenses dû à ces causes était loin d'être assez considérable pour pouvoir compromettre la solvabilité du pays. Le tout était de s'arrêter et de ne pas continuer dans cette voie: entreprise difficile à faire accepter dans un pays à régime parlementaire et encore plus
difficile à exécuter.
Malgré l'énergie avec laquelle cette tache s'accomplissait, les Juifs ne cessaient pas de dénigrer nos finances.
La sagesse de la Roumanie appréciée en Europe
D'autrepart cependant, les correspondances de la presse ne dépendant pas des Juifs, les rapports des légations et des consulats, les correspondances des maisons de commerce, avaient commencé à éclairer l'opinion publique européenne, à lui montrer la situation sous son vrai jour et à mettre en lumière la manière sûre et énergique avec laquelle la Roumanie procédait à l'assainissement de sa situation financière. La véracité des bruits calomnieux répandus par la presse juive commençait a être mise en doute, tandis que l'énergie et la prévoyance du Gouvernement aussi bien que la sagese de la nation roumaine étaient appréciées comme elles le méritaient. Les Juifs voyaient avec chagrin la Roumanie gagner au lieu de perdre dans l'estime de l'Europe.
La loi des métiers.
C'est sur ces entrefaites que le projet de loi sur l'organisation des métiers vint leur donner l'occasion de commencer une nouvelle campagne survie thème des persécutions.
La vieille organisation des artisans roumains en corps de métiers avait disparu depuis la chûte du régime réglementaire. C'est à l'absence de cette organisation que beaucoup de personnes attribuaient l'état précaire des artisans indigènes en Valachie et leur diminution si inquiétante en Moldavie. Depuis nombre d'années déjà, les artisans, surtout à Bucarest, se remuaient et demandaient que le gouvernement réglementât l'exercice des métiers et leur donnât une organisation les mettant à même de mieux protéger leurs intérêts.
Plusieurs projets de loi dans ce sens avaient même été élaborés mais, ii la suite de circonstances imprévues, n'avaient pu parvenir à être discutés parles Chambres.
Le gouvernement actuel ne crût pas devoir laisser plus longtemps cette question en suspens et, dans la session ordinaire de 1901—1902, il présenta au Parlement un projet de loi sur l'organisation des métiers, projet calqué sur le modèle des lois similaires de l'Allemagne, de l'Autriche et de la Hongrie. Ce projet, après de longues et laborieuses discussions, fut adopté par les Chambrés, sanctionné et promulgué le 3/18 Mars 1902.
Prétexte fourni aux Juifs par la loi des métiers.
Une vraie tempête se déchaîna contre la Roumanie. D'un bout de l'Europe à l'autre, aussi bien qu'aux États-Unis, la presse à la solde des Juifs s'évertua à dénoncer cette nouvelle loi comme étant le couronnent de l'œuvre de persécution entreprise par les Roumains contre les Juifs et comme n'ayant d'autre but que celui d'interdire aux Juifs l'exercice de n'importe quel métier.
C'était surtout l'article 4 qui était dénoncé à l'indignation publique. Voici le texte de cet article:
„Art. 4. Les sujets d'un État étranger, pour être admis à l'exercice d'un métier, conformément aux conditions de la présente loi, devront prouver que dans leur pays le droit de réciprocité existe pour les Roumains.
A défaut de cette preuve, ils devront obtenir l'autorisation de la Chambre de commerce et d'industrie.
Le présente loi ne déroge en rien aux conventions internationales sur la matière.
Les sujets d'un États étranger, employés dans une entreprise quelconque, pour exercer un des métiers prévus à l'article 1, en vertu d'un contrat antérieur à la présente loi, ne sont pas astreints, pendant toute la durée de ce contrat, aux conditions prescrites par la présente loi.” [200]
On le voit, il n'y a dans cet article rien que de juste et qui ne soit conforme aux dispositions en vigueur dans d'autres pays.
Mais voici comment raisonnaient les Juifs:
En Roumanie, les Juifs sont considérés comme étrangers et, comme ils ne peuvent prouver que dans leur pays le droit de réciprocité existe pour les Roumains, vu qu'ils n'ont point de pays, ils devront, conformément au deuxième alinéa de l'article 4, demander cette autorisation aux Chambres de commerce et d'industrie qui, certainement, la refuseront.
Les Juifs se verront donc dans l'impossibilité d'exercer un métier et mourront de faim.
Le Gouvernement eut beau donner les assurances les plus formelles et relever que la réciprocité dont parle l'alinéa II de l'article 4 ne pouvait être demandée qu'aux étrangers dépendant d'une puissance étrangère et nullement aux Juifs non soumis à une protection étrangère qui, sans être citoyens roumains, se trouvaient, de fait, sous la protection roumaine.
En vain relevait-on les dispositions des l'articles 91 et 92:
„Art. 91. Tous ceux qui, lors de la promulgation de cette loi, auront exercé pendant deux ans un métier à leur propre compte seront, par exception, considérés comme maîtres et il leur sera délivré un brevet en conséquence par la Chambre de commerce et d'industrie.
„Art. 92. A tous les ouvriers qui, lors de l'entrée en vigueur de la présente loi prouveront qu'ils ont effectivement travaillé dans un métier pendant deux ans au moins il sera, par exception, délivré le carnet d'ouvrier conformément aux prescriptions de l'article précédent, relatives au brevet de maître.
Le carnet d'ouvrier pourra également être dé-livré aux personnes qui ont suivi les cours d'une école spéciale ainsi qu'aux ouvriers et aux apprenti déjà en service qui seront recommandés par leurs patrons.”
Les dénonciations contre la barbarie roumaine qui défendait aux Juifs l'exercice de tous les métiers, n'en devenaient que plus violentes.
Après l'article 4, c'étaient les articles 64 et 70 de la loi qui soulevaient les protestations des Juifs car leurs dispositions réservaient le droit de prendre part à l'assemblée de la corporation ainsi que celui de faire partie du comité cette corporation, aux seuls citoyens roumains.
Cette disposition est identique à celles du paragraphe 93 a) de la loi allemande et à celle du paragraphe 133 de la loi hongroise qui réservent également ces droits aux membres de la corporation jouissant de la plénitude des droits politiques.
Comparaison avec la loi sur les syndicats en France.
Les syndicats professionnels, en France, sont des associations absolument facultatives, n'importe quel étranger, pourvu qu'il travaille en France, peut en faire partie et pourtant voici ce que dit l'alinéa 5 de l'article 4 de la loi sur les syndicats professionnels:
„Les membres de tout syndicat professionnel chargés de l'administration on de la direction de ce syndical, devront être Français et jouir de leurs droits civils.”
Voici les raisons, données par un commentateur français, pour expliquer cette restriction.
„Dans son article 2, la loi n'a exigé des membres d'un syndicat aucune condition, elle n'a mis aucune restriction, aucune entrave. Il suffit que la personne étranger, femme ou enfant, qui veut faire partie d'un syndicat travaille en France.
Toute autre est la situation d'un directeur, ou administrateur de syndicat; les décisions de ce syndicat peuvent avoir une influence heureuse ou fâcheuse sur l'industrie nationale; elles intéressent la prospérité commerciale du pays; elles peuvent engager la situation économique de la France, c'était donc un devoir pour le législateur de ne mettre une arme pouvant à certain moment devenir dangereuse qu'entre des mains sûres, entre des mains françaises; il devait prendre des précautions commandées par l'intérêt général, c'est ce qui il a fait.” [201]
Si ces précautions étaient justifiées en France, a plus forte raison l'étaient-elles en Roumanie surtout étant donné l'état dans lequel se trouvaient les métiers indigènes en Moldavie.
Visite de Bernard Lazare.
Ce fut le moment où la loi des métiers faisait l'objet des dénonciations les plus violentes que Bernard Lazare choisit pour venir visiter ses coreligionnaires de Roumanie en passant par la Galicie.
A Iassy.
C'est en libérateur, en héros qu'il fut, reçu à Iassy: les Juifs de la vieille capitale moldave furent, sur pied pendant tout le temps que dura sa visite. Il visita toutes les écoles, toutes les institutions juives.
Avant d'être frabçais il est Juif.
Au club sioniste, après que la Dr. Lippe eût brièvement exposé, d'après le Talmud, l'histoire nationale des Juifs, le rabbin Dr. Niemrower salua à son tour Bernard Lazare et rappela que celui-ci avait toujours déclaré avec fierté qu'avant d'être français, socialiste ou journaliste, il était Juif. Bernard Lazare, ajoutait-il, a été le premier qui ait lutté pour Dreyfus quand celui-ci se trouvait encore a l'île du Diable. Il lutte aujourd'hui pour tous les Juifs qui, depuis des milliers d'années, sont expatriés également sur une île du Diable. Visiblement ému, Bernard Lazare répondit en remerciant pour la réception qui lui avait été faite.
„J'appartiens, dit-il, au peuple ancien qui lutte depuis des milliers d’années en bravant les persécutions et en opposant sa volonté nationale aux oppresseurs. Ce sera ma gloire de pouvoir faire toujours plus pour mes frètes.”
On entonna l'hymne sionniste: „Dort, dort wo die Ceder”. L'étudiant Naftulovici qui possède une voix de ténor chante: L'hymne de la liberté. Le rabbin Dr. Niemrower fait l'apothéose de l'hymne de la liberté en disant que Bernard Lazare est, pour les Juifs, un drapeau, non de bois et d'étoffé mais de cœur et d'âme. Bernard Lazare remercie de nouveau. [202]
Au départ, manifestation encore plus enthousiaste qu'a l'arrivée et durant le séjour. Pendant toute la visite de Bernard Lazare à Iassy, l'ordre avait été parfait: les Roumains avaient laissé les Juifs manifester à leur aise.
Pendant son séjour a Iassy, Bernard Lazare avait dit à un reporteur de l'Adevĕrul:
Il dit que les Juifs de Galicie sont plus pauvres que ceux de la Roumanie.
„Je trouve qu'il y a ici assez de misère mais chez les Juifs de la Galicie la pauvreté est encore plus prononcée. Les habitants (roumains?) d'ici ont des figures plus distinguées que ceux de la Galicie, mais les figures des Juifs d'ici expriment la douleur de l'âme.” [203]
À toutes les stations principales entre Iassy et Bucarest, les Juifs de ces localités vinrent en foule aux gares faire des ovations à Lazare: nulle part il n'y eut le moindre désordre.
A Bucarest.
À Bucarest, ils l'attendaient à la gare en masses compactes mais ils n'osèrent pas manifester un enthousiasme aussi bruyant qu'à Iassy.
Il visita, ici aussi, toutes les synagogues, toutes les écoles, toutes les sociétés.
Voici une partie du discours qu'il tint à la synagogue de la Société la Volonté:
„Merci a vous, merci a tous ceux qui dans ce pays m'ont reçu avec tant d'enthousiasme. Je suis venu ici pour voir votre douleur, vos souffrances et votre triste situation.
J'ai vu ce que je ne croyais pas pouvoir exister en couleurs aussi noires. Je dirai au monde entier vos souffrances, je montrerai à tous votre sort mais je montrerai aussi votre énergie.
Et quand un peuple donne des preuves aussi éloquentes qu'il ne veut pas mourir alors, n'importe cequi adviendrait, il doit vivre et il vivra.” [204]
Les Juifs avaient projeté de tenir une grande réunion dans la quelle Bernard Lazare devait prendre la parole.
Mais la population de la capitale ayant commencé à donner des signes de mécontentement, les étudiants ayant même ébauché une manifestation hostile aux Juifs, le Gouvernement, à juste raison, ne voulut pas courir le risque de voir des excès plus sérieux se produire et fit conseiller à Bernard Lazare d'abréger la durée de son séjour à Bucarest. C'est ce qu'il s'empressa de faire.
Il est important de remarquer que Bernard Lazare, loin de protester lorsque le rabbin Niemrower dit qu' „il (Lazare) avait toujours déclaré avec fierté qu'avant d'être français socialiste ou journaliste il était juif,” avait remercié avec émotion. À la métaphore du rabbin qui avait montré tous les Juifs, du monde entier „expatriés sur une île du Diable,” il avait répondu en déclarant appartenir au peuple ancien qui luttait depuis des siècles contre les persécutions en opposant aux oppresseurs sa volonté nationale.
Notons également son aveu au reporter de l'Adevĕrul, que la misère des Juifs était plus grande en Galicie qu'en' Moldavie. Nous verrons qu'il n'est pas le seul Juif militant qui soit de cet avis.
Ses déclarations au rédacteur du Pesther Lloyd.
Il tint d'ailleurs à-peu-près le même langage à Budapesth, à un des rédacteurs du Pesther Lloyd:
„ . . Mes études m'ont forcé de constater que les Juifs galiciens, quoique possédant tous les droits politiques, doivent supporter toutes les misères.
Ce n'est donc pas, ici, une question religieuse ni une, question politique mais simplement une question économique [205] . . . .”
Notons, enfin, l'aveu suivant, fait dans la même conversation.
Il n'a pas pu constater trace d'antisémitisme à Iassy.
. . . „Je n'ai constaté (à Iassy), dans la population, aucune trace d'anti-sémitisme. J'ai pu faire des études, visiter des écoles et des hôpitaux, parler tranquillement avec les ouvriers atteints par la loi sur les étrangers (?) sans que la population ait organisé une manifestation hostile quelconque . . .”
Cela n'empêcha, pas Bernard Lazare d'adresser, aussitôt retourné à Paris, à M. Delcassé, le lettre que l'on sait, dans laquelle il dénonce les barbaries des Roumains et demande au Ministre des Affaires Étrangères de la République d'intervenir en faveur des Juifs de Roumanie.
Le Dr. Hugo Ganz.
La Roumanie, peu de temps après le départ de Bernard Lazare, eut la visite du Dr. Hugo Ganz, de Vienne, un autre journaliste juif.
Ses correspondances ont dernièrement paru, réunies en brochure. Si China auf der Balkanhalbinsel est une œuvre de polémique violente et grossière, la brochure du Dr. Hugo Ganz est certainement l'écrit le plus plein de fiel qui ait encore été publié sur la matière. C'est, d'un bout à l'autre, un dénigrement venimeux de la nation roumaine et, naturellement et surtout, de ses finances. Le peu de temps passé par le Dr. Ganz en Roumanie lui a suffi pour constater que les Roumains manquent de culture, de caractère, d'énergie, de conscience, d'honnêteté, de patriotisme, de mœurs, de goût, de tout enfin: mais ce qu'il fait ressortir à chaque pas, c'est que ce pays est irrémédiablement ruiné.
Je ne parle pas de l'élégance du langage employé par le Dr. Ganz quand il parle des Roumains. Je me bornerai à dire qu'il les traite, entre autres épithètes flatteuses, de balayure des Balkans (Balkankehricht). La vue dont est doué le Dr. Ganz est vraiment extraordinaire.
Il a vu des choses qui n'existent pas depuis une génération comme, par exemple, une classe de boyards qui, selon lui, exploite en ce moment le pays, la nation et les Juifs [206]. Il en a vu d'autres qui n'ont jamais existé, telles que le Comte roumain dont il est question à la page 42, le quartier des boyards (Bojarenviertel) de Bucarest[206] ou bien la brochure officielle contre les Juifs qu'il a même, assure-t-il, tenue entre ses mains, mais dont il néglige de donner le titre [207]. Il a vu, enfin, des choses situées à des distances jusqu'aux quelles jamais encore vue humaine n'a pu parvenir, même avec l'aide des meilleurs instruments d'optique car, du port de Braïla, il a vu les Balkans et a même constaté qu'ils avaient des teintes violettes. Il nous répète même le fait deux fois [208]. Et dire que de Braïla au point le plus rapproché de la chaîne des Balkans, il y a plus de 250 kilomètres à vol d'oiseau!
Il n'a vu, en réalité, que la colline Charles I, ancienne montagne Jacob, située de l'autre côté du Danube, à quelques kilomètres de Braïla et dont la hauteur ne dépasse pas 300 mètres.
Son ignorance de tout ce qui a rapport à l'histoire du pays est stupéfiante. Ainsi, il s'imagine que la Roumanie a, autrefois, possédé une nombreuse population turque dont il regrette la disparition.[209] Il est vraiment regrettable qu'il n'ait pas voulu prendre la peine, avant d'écrire ses correspondances, de feuilleter quelques uns des nombreux ouvrages d'histoire et de statistique que, d'après son propre aveu, M. Sturdza avait eu la bonté de lui envoyer à l'hôtel.[210]
Le Dr. Ganz reproche, entre autres vices, au peuple de Bucarest de manger trop d'ail et trop d'oignon ce qui, à la foire des Mosi, a désagréablement affecté son odorat.[211] Je trouve qu'il a raison, on abuse en Roumanie de ces deux condiments à odeur désagréable. Mais ce que le Dr. Ganz ignore, c'est que ceux qui en mangent le plus ce sont précisément les Juifs. En Moldavie l'idée de Juif est inséparable de celle de mangeur d'ail. Malheureusement, ce n'est que le moindre de leurs défauts! Il est donc probable que l'odeur qui a si désagréablement impressionné les narines délicates du Dr. Ganz était surtout exhalée par ses coreligionnaires, qui, nous dit-il, se trouvaient en grand nombre à la foire.
Le Dr. Ganz est, je n'ai pas besoin de le dire, un admirateur convaincu du peuple juif. Contrairement à l'opinion d'un homme d'esprit qui prétendait que chaque pays a les Juifs qu'il mérite, le Dr. Hugo Ganz n'hésite pas un moment à nous déclarer que, selon lui:
„Il n'y a pas de pays qui ne possède des Juifs bien meilleurs qu'il ne le mérite.”[212] Mais tout ce fiel, tout cet excès d'imagination et tout ce sémitisme à outrance ne donne que plus de prix à quelques précieux aveux échappés au Dr. Hugo Ganz.
Voici, d'abord, en quels termes il parle de la prétendue haine du peuple roumain contre les Juifs ainsi que de l'intolérance roumaine tellement dénoncée à l'opinion publique:
Il n'existe pas de haine contre le Juif.
„Une circonstance me frappe. J'ai toujours entendu dire que la Roumanie était un pays antisémite. Je vois ici, (à la foire des Mosi, à Bucarest), de petits bourgeois juifs, habillés en citadins ou plutôt en faubouriens, circuler à travers la foule compacte en tenant leurs enfants par la main ou sur le bras. Ils se tiennent au milieu du peuple, au bord du trottoir et attendent l'arrivée du Roi. Personne ne les moleste, je n'entends aucune parole de moquerie ou d'injure. Il n'existe donc pas de haine agressive contre les Juifs, ici, dans le peuple proprement dit. Si cette haine existe, il faut la chercher ailleurs. Le fait que ce peuple est tolérant n'a d'ailleurs rien d'étonnant. Dans ce mélange de peuples on a tellement eu l'occasion de s'habituer auy types les plus divers qu'on n'y fait plus attention. Là où des Tziganes, des Arméniens, des Turcs et des Bulgares, aux costumes étranges, peuvent tranquillement vaquer à leurs affaires, il est naturel que le Juif ne soit rien de très-étonnant. On ne fait pas attention à lui — c'est ce qu'il peut désirer de mieux.” [213]
Mais c'est surtout quand il compare l'état des Juifs de Moldavie à celui de leurs congénères de Galicie et de Pologne et qu'il expose les causes de la misère dans laquelle ces Juifs se trouvent que le Dr. Ganz devient tout-à-fait intéressant.
L'émigration des Juifs de Roumanie n'est pas dûe aux restrictions législatives.
„Il ne faut être injuste envers personne, pas même envers un scélérat (Bösewicht). Il ne passera par l'esprit de personne d'acquitter le Gouvernement roumain de l'accusation de poursuivre une politique d'extermination des Juifs, mais on commettrait une injustice si on prétendait que la misère dans laquelle se trouvent les Juifs en Roumanie est uniquement due à cotte politique. Les Juifs de ce pays se trouvaient dans la misère avant que les Gouvernements ne se fussent avancés sur le plan incliné de la politique nationaliste. Pendant longtemps il n'y a pas eu trace d’antisémitisme. Il y a dix ans il était encore permis aux Juifs d'être patriotes, mais leur misère existait déjà, quoique pas à un aussi terrible degré.
La misère du Juif est tout aussi grande en Galicle et en Bucovine.
„Cette misère n'est, d'ailleurs, devenue aussi effrayante qu'après la grande crise agricole de 1899, de laquelle ce n'est pas un seul Gouvernement qui puisse être rendu responsable mais bien toute l'inepte politique économique des classes dirigeantes. J'irai même plus loin. En Galicie il n'existe pas de restrictions légales pour les Juifs et pourtant la misère n'y est pas beaucoup moindre qu'en Roumanie. En Bucovine l'antisémitisme n'est même pas connu, beaucoup de Juifs y occupent des situations élevées dans tous les corps représentatifs et pourtant la misère des Juifs y atteint des proportions complètement inconnues dans l'Ouest de l'Europe. Les causes qui donnent naissance au prolétariat juif doivent, par conséquent, être cherchées ailleurs et non uniquement dans des mesures gouvernementales.
Il existe, parmi les Juifs de l'Orient, une misère d'ordre intérieur qu'il ne serait pas possible de faire disparaître par de simples mesures gouvernementales.
Les Juifs sont eux-mêmes cause de leur misère.
C'est le ghetto intérieur qui est la vraie cause de la misère des Juifs. Ce ghetto intérieur est constitué par le manque de soins donnés au corps, par la manière unilatérale, purement théologique et spéculative de penser ainsi que par les occupations presqu'exclusivement mercantiles de la majorité des Juifs et, enfin, par leur entassement dans les villes. Il est vrai qu'une partie des Juifs de la Moldavie s'adonne précisément aux métiers et que, par exemple, les tailleurs juifs passent pour être les plus habiles dans leur art. Mais le travail juif, en général, n'est pas très apprécié, et, si on confie volontiers l'exécution d'un travail à des ouvriers juifs, c'est parce qu'ils travaillent a bien meilleur marché que les autres ouvriers: presque sous le prix de revient. Si l'on excepte les coupeurs à la mode, les artisans juifs ne passent pas pour des maîtres dans leur art, comme il arrive en général aux gens qui n'ont embrassé une profession moins considérée que contre leur gré et parce qu'ils n'ont pu trouver un autre moyen de gagner leur vie. Celui qui veut avoir un bon travail s'adresse à l'Allemand qui demande a être mieux payé que le Juif et qu'on paye aussi volontiers mieux. C'est dans ces circonstances qu'il faut chercher l'explication du fait que les Juifs, qui ne travaillaient qu'à des prix de famine, se sont trouvés sans économies au moment
de l'arrêt de toutes les affaires qui a suivi la crise de 1899.
S'il s'agit de venir effectivement au secours du Juif, il ne suffira pas, pour arriver à ce but, d'obtenir l'abrogation des lois restreignant leur liberté de séjour et l'exercice de certaines professions; en Galicie ces lois n'existent pas et pourtant les Juifs sont dans la misère — mais il est nécessaire de les aider à sortir du ghetto intérieur, de leur professions unilatérales et de les transformer en maîtres possédant leur métier à fond, s'y livrant tout-à-fait et non rien que dans les heures que l'étude du Talmud laisse libres ......
Il faudra aussi mettre toute fausse sentimentalité de côté. Rien n'autorise a voir d'avance, dans chaque garçon juif, un futur théologie dont la vocation ne pourrait être que celle de digérer d'une manière contemplative ou de participer à des affaires lucratives. C'est à l'étude trop exclusive de la théologie que ces malheureux doivent leurs poitrines étroites et leurs membres grêles et faibles, c'est à la chasse aux sempiternelles „affaires” qu'ils doivent la ruse caractéristique qui donne à l'antisémitisme sa principale raison d'existence. Le Juif doit reprendre goût à l'activité corporelle, il doit acquérir de la dextérité manuelle et, cessant d'être une chétive plante d'appartement, devenir un homme sain et robuste. Il est aussi possible de souffrir d'un excès de „tête.” Pour arriver au bonheur et au contentement il est besoin de qualités autres que le maniement habile d'une dialectique sophistiquée et j'appelle ces qualités: l'adresse, la résistance du corps, la propreté, la connaissance de la nature et une raison saine ......”[214]
Voilà des aveux bien précieux, dont nous nous empressons de prendre acte, dont nous comptons nous servir et, en faveur desquels, nous oublions volontiers les propos haineux du Dr. Ganz, son ignorance des choses du pays, ses exagérations, ses inventions ainsi que ses prédictions de banqueroute. L'excédent de plus de 30 millions de francs par lequel se solde l'année budgétaire 1902—1903 s'est d'ailleurs chargé de répondre pour nous sur ce dernier point.
C'est également, au commencement de l'été de 1902 que parut le premier numéro du Roumanian Bulletin qui s'intitule lui-même: A record of persécution. [215]
C'est une feuille de propagande publiée en anglais, à Londres, qui parait seulement occasionnellement et se distribue et s'expédie gratis dans toutes les parties du monde.
Elle a pour objet d'apitoyer sur le sort des Juifs de Roumanie l'opinion publique de tous les pays afin d’obtenir, par sa pression sur les différents Gouvernements, une intervention efficace à l'effet, de contraindre la Roumanie d'accorder aux Juifs l'égalité civile et politique et surtout de la discréditer.
Le premier numéro, daté du 2 Juin 1902, est presqu' entièrement consacré à un long résumé de la question juive en Roumanie, d'après l'ouvrage de Sincerus et porte comme titre: Le Péril, un appel au public anglais. Ce résumé conclue en mettant les Anglais en garde contre l'invasion probable de 100.000 (?) artisans juifs chassés de Roumanie par la loi des métiers, faite exprès pour leur interdire l'exercice des professions qui leur donnaient le pain de tous les jours.
La communauté juive de Londres pourrait-elle encore, ainsi se terminait l'article, faire au sentiment public le sacrifice qu'elle lui avait fait en renvoyant ses frères fugitifs dans la fournaise des persécutions roumaines?
Après cet article venait un résumé des lois, incriminées par Sincerus, et formant, suivant l'expression employée par la rédaction: une chambre de torture économique.
A partir du numéro 2, cette liste se trouve placée en fête de chaque feuille, sous le titre: Comment la Roumanie traite ses sujets juifs.
J'ai exposé tout au long, dans le chapitre précédent, la raison d'être des lois en question, je ne reviendrai donc pas sur elles, mais je me vois forcé de relever le manque de bonne foi avec lequel cette liste est présentée à un public forcément ignorant des éléments de la question.
En premier lieu, toutes ces lois sont présentées comme faites uniquement contre les Juifs taudis qu'on sait qu'elles s'appliquent à tous les étrangers sans distinction.
Quelqu'un ne connaissant pas le premier mot de la question, quand il entendra, que la loi du 12 Mai 1887 a limité le nombre des Juifs pouvant être employés comme ouvriers dans les fabriques qu'elle a en vue, à un tiers du nombre total de ces ouvriers, s'écriera sur le champ et à juste raison que la loi du 12 Mai 1887 prouve que les Juifs sont persécutés en Roumanie.
Mais si on lui dit que la loi du 12 Mai 1887, qui traite de l'encouragement de l'industrie nationale impose, seulement aux fabriques voulant profiter des avantages qu'elle a accordés, la condition d'employer des ouvriers roumains jusqu'à concurrence des deux tiers, laissant au fabricant pleine liberté pour recruter l'autre tiers parmi toutes les races du monde, la question change d'aspect complètement, et il n'y a plus moyen de parler de persécution.
Il en est de même pour la plupart des autres lois mentionnées dans la liste. En Roumanie, tous les postes relevant de l'État sont réservés aux citoyens du pays comme partout ailleurs du reste.
Mais cette liste comprend des allégations complètement et sciemment fausses, faites en vue d'induire l'opinion publique en erreur et de la monter contre la Roumanie.
Telle est le cas de la loi sur le service sanitaire. Il est dit dans le Bulletin qu'elle interdit l'emploi des Juifs dans ce service. Les postes de ce service constituant des fonctions publiques, ils sont, naturellement, réservés aux citoyens roumains; mais la rédaction du Bulletin sait mieux que personne qu'il y a en ce moment nombre de Juifs non naturalisés qui occupent des postes des médecins rétribués par l’État.
Et la soi-disant loi excluant les Juifs des écoles secondaires et supérieures? Comment peut-on imprimer de pareils mensonges, de propos délibéré, sciemment?
Voici les chiffres officiels relatifs au nombre des élèves juifs des écoles secondaires et des étudiants juifs des Universités pendant l'année scolaire 1900—1901, puisés au Ministère de l'Instruction Publique.
A. Enseignement secondaire.
Gymnases classiques et réaux: 379
Lycées 796
Externats secondaires de filles 141
Écoles professionnelles de filles 107
Écoles des Beaux-Arts de Bucarest et de Iassy 56
Conservatoires de Musique de Iassy et de Bucarest 213
Écoles commerciales du 1er et du 2me degré 179
B. Enseignement supérieur
Étudiants juifs de l'Université de Bucarest 370
Étudiants juifs de l'Université de Iassy 122
Depuis leur fondation les Universités roumaines ont conféré à des Juifs: 6 diplômes de licencié en droit, 1 diplôme de licencié es lettres, 1 diplôme de licencié ès sciences, 6 diplômes de licencié en médecine, 177 diplômes de docteur en médecine (dont 7 en 1902) et 73 diplômes de licencié en pharmacie.
On voit, enfin, la loi sur l'organisation des métiers figurer sur cette liste en caractères gras, sous le titre suivant:
Mars 1902. Loi prohibant l'emploi des ouvriers juifs dans toutes les professions et tous les commerces.
J'attire en particulier l'attention du public sur la manière dont le Bulletin mentionne l'article 36 de cette loi. Cet article exclue, dit-elle, les Juifs des écoles spéciales (entretenues par les corporations).
Or, que dit l'article 56 de la loi des métiers:
„Art. 56. Les corporations sont obligées, dans la limite des moyens dont elles pourront disposer:
... 3. De fonder ou de subventionner des écoles spéciales et d'adultes.
Dans ces écoles, le nombre des élèves roumains sera, en tous cas, de trois quarts au moins.” [216]
Est-il ici question de l'exclusion des Juifs des écoles spéciales? Nullement; il y est dit que les trois quarts des places sont réservés aux nationaux. Il me semble qu'entre restreindre un élément étranger formant, dans la partie du pays où il est le plus nombreux, environ 11% de la population, nu quart des places disponibles dans certaines écoles et l'exclure complètement de ces écoles, la différence est grande.
L'intention d'employer tous les moyens possibles pour discréditer le pays, de n'épargner à cet effet ni la calomnie, ni le mensonge, ressort clairement du long article sur les finances roumaines qui remplit le 2-me numéro du Bulletin en entier. Il est intitulé: Les Finances roumaines. Chiffres et faits à l'usage des détenteurs de papiers roumains.[217]. La mauvaise foi la plus insigne a présidé à la confection de cet exposé.
Tous les faits défavorables sont vigoureusement mis en lumière et exagérés, on y fait grand usage de citations tronquées et on laisse soigneusement de côté tout fait, tout chiffre à l'avantage du pays.
Tout le monde sait que, depuis 1899, les Chambres roumaines ont voté une quinzaine de nouveaux impôts ou d'augmentations d'impôts tant directs qu'indirects; personne n'ignore que M. Stourdza a fait, pour 25 millions d'économies au budget de 1901—1902 et pourtant, le Bulletin n'hésite pas à imprimer les lignes suivantes:
„La nécessité a fait opérer une réduction dans le nombre des fonctionnaires, ce qui a produit une économie de 3 1/2 millions de francs: un impôt de 5 pour cent à été mis sur tous les salaires. Ce sont les seules mesures rationnelles prises pour rasseoir les finances sur une base solide.”
J'engage les personnes désirant se mettre au courant du véritable état des finances roumaines et contrôler par elles-mêmes les allégations du Bulletin, à se procurer le lumineux exposé du Baron de Brackel. [218]
A l'opposé de ce qui se fait au Bulletin, tous les éléments de la question sont exposés, on n'en cache aucun. Le lecteur, après en avoir pris connaissance, pourra se convaincre de la confiance que méritent les affirmations du Bulletin.
Je signale, dans le quatrième numéro (5 Décembre 1902), la perle suivante, extraite de l'article intitulé: Une plainte amère des Juifs mis hors la loi. Notes d'une récente mission en Roumanie.
„Tuer un Juif n'est pas un meurtre car on accorde toujours, dans ce cas, au criminel des circonstances atténuantes et la peine la plus grave qui soit prononcée en pareil cas, même quand le crime est aggravé par le vol, est une amende (que la famille du prisonnier n'ose pas faire exécuter) et un terme l'emprisonnement purement platonique. La police n'accorde sa protection contre les malfaiteurs que si sa bonne volonté a été préalablement obtenue par un cadeau.”
„D'après une opinion bien accréditée le meilleur moyen d'obtenir un avancement rapide dans la police est de donner des preuves de l'activité déployée pour persécuter et maltraiter les Juifs.”
Ces inventions sont trop grossières pour qu'on leur fasse l'honneur d'y répondre. Les étrangers ayant habité quelque temps le pays ne manqueront certes pas de réduire, par leurs témoignages, ces calomnies à néant.
Campagne des Juifs dans la presse allemande.
Pendant ce temps, la presse allemande à la dévotion des Juifs, de son côté, ne manquait pas une occasion pour frapper sur le crédit de la Roumanie. Elle mettait au Gouvernement roumain ouvertement le marché à la main: il accorderait aux Juifs l'égalité civile et politique ou il n'effectuerait pas la conversion de l'onéreux emprunt de 1899.
Pour les détails de cette polémique, je renvoie à la brochure de M. de Brackel, on y trouvera de longs et intéressants extraits du Berliner Tageblatt, du Vorwärts, de la Berliner Zeitung, de la Breslauer Morgenzeitung [219] qui, comme malveillance et manque de bonne foi, ont peu de chose à envier au Bulletin.
Règlement d'application de la loi des métiers.
Le règlement pour la mise en application de la loi sur l'organisation des métiers fut décrété le 17/30
Août 1902.
Il précisait les dispositions de l'article 4 de la loi dans le sens des déclarations faites, dés le début, par le Gouvernement roumain. Le cinquième paragraphe de l'art. 6 de ce règlement est conçu en, ces termes:
„Ceux qui, n'appartenant pas à un État étranger, sont soumis à la protection roumaine, ne sont pas obligés de l'aire la preuve de la réciprocité ni de demander l'autorisation de la Chambre des Métiers.” [220].
C'était couper complètement le terrain aux inventions et aux récriminations des Juifs. Ils ne désarmèrent pourtant pas, le Bulletin continua à imprimer que la loi des métiers ferme aux Juifs toutes les professions et tous les négoces.
La mauvaise foi de la campagne qu'ils avaient menée contre le pays ressort très-bien d'un article de la Cronica Israelita sur le règlement de la loi des métiers, signé Ben Jehuda. Cet article se plaint de ce que par l'expression: étrangers soumis à la protection roumaine, ou n'a conféré aux Juifs aucun droit et qu'ils continueront à être, comme par le passé, des étrangers dans toute la force du terme. Si on avait prévu des droits pour cette catégorie d'habitants du pays et si on les avait bien définis, il y aurait eu quelque chose de gagné. [221]
Le voilà donc le secret de cette campagne!
Les Juifs mettaient l'Europe en émoi, non parce qu'on leur avait ravi des droits et mis leur existence en danger, mais bien parce qu'on ne leur avait pas concédé des droits nouveaux.
La note américaine.
La surprise fut bien vive en Europe quand on apprit, au mois de Septembre de l'année passée, que le Gouvernement des États-Unis avait adressé aux puissances signataires du Traité de Berlin, une note relative à la situation des Juifs en Roumanie.
Voici le résumé de cette note d'après l'Associated
Press de
New-York: [222]
„Le Sous-secrétaire d'État, M. Haye, a. envoyé une note identique aux représentants diplomatiques des États -Uni s auprès de toutes les puissances signataires du Traité de Berlin de 1878, qui a donné l'indépendance (?) aux États des Balkans et aux termes duquel il ne doit plus y avais aucune différence entre les habitants de la Roumanie à cause de leurs confessions.
La note des États-Unis dit que bien que cet État n'ait pas signé le traité, il se voit pourtant obligé de prier les puissances d'insister sur l'observation de la liberté religieuse proclamée par cet instrument, la Roumanie n'ayant pas accédé a la demande de faire cesser le mauvais état de choses qui a forcé tant de Juifs à émigrer.
La note ajoute que le Président des États-Unis tient pour nécessaire que les puissances accordent leur attention à cette affaire et il espère que si ses représentations sont accueillies, des mesures seront prises pour amener le gouvernement roumain à se préoccuper du mauvais état de choses en question. En ce moment, comme toujours, les États-Unis sont ouverts à l'immigration des étrangers qui seraient portés à s'assimiler à la population des États.
Les lois américaines veillent à leur incorporation dans la masse des citoyens sans faire de distinctions, c'est à dire qu'elles leur assurent la même situation qu'aux indigènes. Les mêmes droits civils à l’intérieur et la même protection à l'étranger sont assurés à tous. Presque personne n'est mis en dehors du droit à l’immigration. Il n'est fait d'exception que pour les individus absolument misérables, les criminels ou les gens atteints de maladies contagieuses ou incurables.
L'immigration doit être volontaire, c'est là son caractère essentiel.
Aussi doivent en être exclus ceux dont l’immigration a été facilitée ou contrainte par d'autres États.
Le but du traitement généreux accordé aux immigrants étrangers est de leur être utile à eux en même temps qu'aux États-Unis, mais non pas de créer à un autre État un refuge pour les éléments dont il veut se débarrasser.
La situation des Juifs de Roumanie, au nombre de 400,000 âmes, est depuis de longues années un objet de préoccupation sérieuse pour les États-Unis. La persécution de cette race sous la domination turque, a provoqué en 1872 de vives représentations de la part des États-Unis. C'est pourquoi le Traité de Berlin, appelé à remédier aux anciennes injustices, a été salué par l'Amérique car il déclarait expressément que la Roumanie ne ferait plus de distinction parmi ses habitants (?) au point de vue de la religion.
Mais au cours des temps la Roumanie a rendu illusoire un grand nombre de ces clauses équitables.
Les Juifs de Roumanie sont exclus du service de l'État, de la carrière des sciences, ils ne peuvent pas acquérir la terre, ni même la travailler comme de simples ouvriers agricoles (?). De nombreuses branches du petit commerce et des métiers leur sont inaccessibles. Dans les villes où ils sont forcés de vivre en simples ouvriers, ils ne peuvent être employés par le patron que dans la proportion d'un ouvrier juif contre deux ouvriers roumains (?).
A peu près exclus de tous les moyens de gagner leur vie, ils ne peuvent pas échapper à l'humiliation qu'on leur impose et il ne leur reste qu'à émigrer. Les enseignements de l'histoire et de l'expérience du peuple américain démontrent que les Juifs possèdent à un degré élevé les qualités morales et intellectuelles d'un bon citoyen et aucune classe d'hommes n'est mieux vue qu'eux dans l'Amérique du Nord, au point de vue moral et physique, qui les rend aptes à devenir des citoyens américains. Mais le gouvernement des États-Unis ne peut pas garder le silence en présence d'une injustice internationale.
Il est obligé de protester contre le traitement auquel sont soumis les Juifs en Romanie, non seulement par la raison invincible de l'injustice qui en découle pour les États-Unis, mais encore au nom de l'humanité. Les États-Unis ne pouvaient pas en appeler d'une façon autorisée aux stipulation du Traité de Berlin, attendu qu'ils ne figurent pas et ne pouvaient pas figurer par miles puissances signataires; mais ils invoquent sérieusement les principes qui sont proclamés dans les traités, principes qui sont la base du droit international et de la justice éternelle et parce qu'ils veulent défendre la large tolérance que ce traité à promise et qu'ils sont prêts à donner leur concours aux puissances pour la réalisation de cette tolérance.
Du reste, par son procédé même, la. Roumanie a fait de l'Amérique un partie intéressée par rapport aux puissances qui ont signé le traité de Berlin.”
Ce qui frappe dans cette note c'est, d'abord le manque d'une connaissance sérieuse de la question et puis, les contradictions qui s'y trouvent.
On voit que Fauteur de la note n'a jamais cherché à se convaincre si le traitement auquel sont sujets les Juifs en Roumanie est, réellement, en contradiction avec les dispositions de l'article 44 du Traité de Berlin. Car s'il s'était donné la peine d'étudier la question il n'aurait pu manquer de constater que la religion ne constitue, en Roumanie, aucun obstacle à l'exercice des droits civils et politiques.
Il y a des citoyens roumains de religion orthodoxe, catholique, protestante, musulmane, juive. Il aurait, enfin, constaté que si la masse des Juifs habitant le pays ne jouit pas des droits politiques, c'est parcequ'ils sont étrangers et nullement parce qu'ils pratiquent la religion de Moïse. L'ignorance de ce fait dans laquelle parait se trouver l'autour de la note prouve qu'il a complètement négligé de se mettre au courant de l'historique de la question.
Il affirme, de plus, que c'est au traitement appliqué aux Juifs de Roumanie qu'est due leur immigration aux États-Unis, mais il ne juge pas opportun d'appuyer cette assertion sur une preuve quelconque.
Que dire des allégations absolument fausses relatives à l'état des Juifs en Roumaine?
Quelles sont donc les nombreuses branches du petit commerce, quels sont les métiers qui leur sont inaccessibles? Où M. Haye at-il pris ses informations pour venir raconter à l'Europe que les Juifs sont forcés de vivre dans les villes de la Roumanie en simples ouvriers et que les patrons ne peuvent les employer que dans la proportion d'un ouvrier juif pour deux chrétiens?
Mais, ce qui est surtout étonnant, c'est la contradiction dans laquelle tombe l'auteur de la note. En effet, si les Juifs de Roumanie sont un élément aussi précieux qu'il veut bien le dire pourquoi leur immigration inspire-t-elle des inquiétudes au gouvernement des États-Unis ? Elle devrait être, au contraire, être encouragée et protégée. Que dire, alors, de l'épouvante subite dont a été pris le gouvernement des États-Unis à la vue de l'arrivée sur son territoire de quelques milliers d'émigrants juifs venant de Roumanie et cela tout en déclarant qu'ils constituent un élément éminemment civilisateur? Que craint-il?
Mais, même si tous les Juifs de la Roumanie, au nombre de 269000 en 1899, émigraient aux États-Unis, ce petit influx pourrait-il présenter le moindre danger pour une nation de 80000000 d'âmes, disposant d'un territoire immense, pouvant nourrir une population dix fois plus nombreuse qui, à juste raison du reste, se vante d'être une des plus énergiques et des plus entreprenantes du monde?
Mais si les 269000 Juifs de Roumanie qui, à cause du refus des Roumains de leur accorder l'égalité politique, présentent un danger pour les États-Unis, que dire des 5187000 Juifs de Russie qui sont soumis à un traitement autrement dur que celui dont ils se plaignent en Roumanie? Depuis 1881 il a émigré aux États-Unis plus de 500000 Juifs de Russie sans que le gouvernement américain paraisse s'en émouvoir et, surtout, sans qu'il fasse de démarches ayant pour objet de contraindre l'Empereur de Russie à adoucir le régime sous lequel vivent ses sujets juifs. [223]
Pourquoi le gouvernement américain ne s'ément-il pas de l'immigration des Juifs austro-hongrois, bien plus considérable que celle des Juifs de Roumanie?
Personne n'ignore que le gouvernement des États-Unis ne trouva d'écho qu'en Angleterre. Seul, le cabinet britannique répondit qu'il s'associait à la démarche faite par le cabinet de Washington ; les autres puissances signataires du Traité de Berlin répondirent par un silence significatif.
Le presse européenne, indépendante des Juifs, fut moins réservée; partout on se demanda de quel droit les États-Unis, qui n'avaient pris aucune part au Traité de Berlin, intervenaient dans cette question et comment cette immixtion dans une question d'ordre intérieur d'un État européen était conciliable avec la doctrine de Monroë.
Cause de la note américaine.
Des gens bien informés prétendirent que le cabinet de Washington ne s'était jamais fait illusion sur le succès de la note et que celle-ci devait le Jour à une simple manœuvre électorale.
Le parti républicain était fortement battu en brèche à New-York et il s'agissait de s'assurer l'appoint du vote juif, extrêmement important dans cette ville, à l'occasion des élections au Congrès dont le résultat devait exercer une influence considérable sur la prochaine élection présidentielle.
Un rabbin belliqueux.
Les Juifs américains ne furent du reste pas satisfaits de la démarche de M. Haye qu'ils ne trouvaient pas assez énergique. Un rabbin de Pennsylvanie appelé Krauskopf [224] tint, en pleine synagogue, un discours dans lequel il disait qu'il aurait été du devoir des États-Unis de déclarer la guerre à la Roumanie afin de la forcer d'accorder aux Juifs l'égalité politique.
La brochure de M. Lahovary.
Nous devons à la note américaine l'excellent opuscule de M. I. Lahovary: La Question Israélite en Roumanie.
C'est la première fois que cette question a été présentée à l'Europe, par un Roumain, sous son aspect véritable, d'une manière claire, impartiale et tout-à-fait objective.
La brochure de M. de Brackel.
Presque en même temps que la brochure de M. Lahovary, apparaissait celle du baron de Brackel, sur les finances roumaines.
Cet exposé aussi clair que complet, réduisait à néant tout l'échafaudage de calomnies sur le crédit du pays si laborieusement élevé par la presse juive. J'y renvoie ceux qui désireraient être complètement édifiés sur ce sujet.
Le Lord Maire de Londies.
Je ne m'étendrai pas su r l'acte discourtois et d'un goût douteux du Lord-Maire de Londres, Sir Marcus Samuel, qui à proposé aux aldermen et obtenu d'eux qu'on n'invitât pas le Ministre de Roumanie au banquet de Guildhall, afin de protester contre la manière dont les Juifs étaient traités dans ce pays. La Cité y a gagné une tâche sur sa traditionnelle réputation de courtoisie, la Roumanie n'y a rien perdu.
Conversion de l'emprunt de 1899.
La conversion de l'emprunt de 1899, effectuée au commencement de Janvier 1903, mettra, pour le moment, un terme à la campagne des Juifs qui n'a plus d'objet immédiat en vue. Elle n'est pas arrivée à son but mais elle nous a certainement fait du mal en facilitant aux financiers les moyens d'exiger de nous des conditions plus dures que n'en comportait notre situation actuelle. Le nouvel excédent qui s'annonce pour l'exercice de 1902—1903 et qui dépassera 30 millions, achèvera mieux que n'importe quelle démonstration écrite, d'éclairer le public sur notre vraie situation financière.
[198] China auf der Bankanhalbinsel von JERICHO POLONIUS. Lemberg 1901. Cnf, JEAN LAHOVARY. Op. cit., p. 77.
[199] Curierul Romîno-American du 8 Juillet 1900, apud Jean lahovary. Op. cit., p. 77.
[200] V. Loi du 5/18 Mars 1903 pour l'organisation des métiers et règlement pour la mise en application de cette loi. En français et en allemand. Publié par le Ministère des Domaines, Bucarest, 1902.
[201] CH. BRUNOT. Commentaire de la loi sur les syndicats professionnels, p. 125.
[202] Adevĕrul du 7 Mai 1902. An. XV, No. 4586.
[203] Adevĕrul du 5 Mai 1902. An. XV, No. 4581.
[204] Adevĕrul du 8 Mai 1902. An. XV. No. 4587.
[205] Cronica Israelita du 18 Mai 1902. An. II.. No. 19
[206] Dr. HUGO ganz. Reiseskizzen aus Rumänien. Berlin, 1903. A presque chaque page du livre.
[208] Ibid., p. 93 et 95.
[209] Ibid, p. 30.
[210] Ibid., p. 70.
[211] Ibid., p. 27.
[212] Ibid., p. 129.
[213] Ibid., p. 26.
[214] Ibid., p. 138 et suiv.
[215] The Roumanian Bulletin. A Record of persecution issued for the information of the. Press. Londres. William Clowos and Sons.
[216] V. la brochure du Ministère des Domaines dont il est fait mention à note du bas de la page 224.
[217] Ce pamphlet, traduit en allemand, a été répandu à un grand nombre d'exemplaires on Allemagne el en Autriche sous le titre de: Zahlen und Thatsachen. für die Besitser rumänischer Werthe.
[218] Rumäniens Staats-Kredit in deutsdier Belenchtung. Eine finanz-politische Studie von d-r. FREIHERR v. BRACKEL, Münich, 1902.
[219] Ibid., p. 18 à 41.
[220] V. La brochure des Ministère des Domaines mentionnée plus haut.
[221] Cronica Israelita du 7 Sept. 1902, An II, No. 35.
[222] Voyez L'Indépendance roumaine du 11 Septembre 1902, p. 1.
[223] Voici d'ailleurs, d'après kulischer, Les Juifs en Amérique, dans: The Jewish Encyclopedia 1, New-York et Londres 1901, (reproduit par le journal russe Voshod, 1901, vol. 12, p. 70, les chiffres résumant le mouvement d'émigration des Juifs de Russie aux Etats-Unis, de 1885 à 1900.
ANNÉES
Nombre d'émigrants
1885
20000
1886
30000
1887
dé 23 à 34.000
annuellement
1888
1889
1890
1891
69000
1892
60000
1893
environ 32000
par an
1894
1895
1896
1897
20000
1898
27000
1899
14000
1900
45000
Kulischer est d'avis que l'émigration des Juifs de Russie doit l'essor qu'elle a pris à l'application rigoureuse des lois restrictives à leur égard. L'augmentation d'intensité constatée pour les années 1891 et 1892 serait dûe au fait qu'ils ont été expulsés du gouvernement de Moscou. Le chiffre pour 1900 comprend, toujours d'après Kulischer, les Juifs émigrés de Roumanie.