Zeus Olympien
Les Chevaliers d’Athéna se mirent rapidement en route vers la cité d’Olympie où ils pourraient trouver la statue de Zeus. Olympie représentait une relative exception parmi les villes grecques. Bien que fort connue et réputée dans tout le monde civilisé, notamment pour ses fameux jeux sportifs, elle était incapable de rivaliser par la taille ou la complexité avec Athènes ou Sparte. De fait, elle reposait en plein cœur de la campagne, au pied du Mont Olympe, une montagne sacrée dont on pensait qu’elle permettait d’atteindre le Monde des Dieux.
Témosthène de la Licorne avait eu la bonne idée de se renseigner dans les archives du Sanctuaire afin de savoir quels risques ils encouraient. Et si le voyage allait présenter de nombreux dangers, le plus grand provenait sans doute de cette montagne sacrée. Témosthène avait découvert qu’Athéna n’était pas la seule déesse à posséder un centre militaire. Poseïdon, Hadès, Arès et vraisemblablement Zeus lui-même disposaient également de forces armées qui avaient fait de nombreux ravages dans les rangs des Chevaliers.
Mais si le Sanctuaire d’Athéna se trouvait sur terre, Témosthène avait appris que celui de Poseïdon reposait sous les océans, et celui d’Hadès au plus profond des Enfers. Nulle part cependant n’était mentionnée la localisation du Domaine de Zeus.
La logique avait alors imposé l’évidence au Chevalier de la Licorne : le Mont Olympe !
Il avait aussitôt informé ses compagnons qui s’étaient montrés stoïques et avaient aussitôt quitté le Sanctuaire. Cependant, cette incursion probable dans le domaine du Roi des Dieux ne les enthousiasmait guère et chacun se tenait sur ses gardes.
Au bout de quelques heures, ils parvinrent pourtant sans encombre aux portes de la ville. Aux abords, on pouvait voir les stades où les meilleurs athlètes du pays s’affrontaient en l’honneur du Dieu de la Foudre. Les Chevaliers eurent la surprise d’apercevoir quelques-uns de ces sportifs s’entraîner à la course, au lancer de disque, au pancrace ainsi qu’à de nombreuses autres disciplines.
Leur attention fut soudain attirée par une sensation étrange. Leur Cosmoénergie s’était mise à vibrer d’elle-même, comme si elle répondait à une autre aura. Ils découvrirent très rapidement qu’un autre groupe de Chevaliers entrait également dans Olympie, mais par l’entrée opposée. Ils dénombrèrent en tout huit présences dont la puissance était comparable à la leur.
Ils se concertèrent rapidement du regard et partirent au pas de course en direction du temple de Zeus, en plein centre de l’enceinte olympique. Malheureusement, les rues ne permettaient pas un déplacement très rapide, que leur progression soit gênée par des passants ou de simples étals de commerce. Natasha décida alors de tricher.
Prenant appui sur les épaules musclées d’Arcas, elle bondit sur le toit le plus proche et progressa vers le temple en sautant avec agilité de toit en toit. Elle fut rapidement imitée par Erik, Coriandre, Témosthène et Midas tandis que Gunthar, Arcas et Tachys continuaient sur la terre ferme. Ces derniers n’éprouvaient aucune envie de se livrer à de telles acrobaties, et il fallait bien surveiller ce qui se déroulait au niveau du sol…
En quelques enjambées, ils parvinrent en vue du temple de Zeus… et des Chevaliers de l’autre groupe qui avaient pris une certaine avance sur eux. Ils avançaient également à une vitesse supérieure et on ne distinguait d’eux qu’une silhouette fugitive.
Erik ragea tandis qu’il accélérait la cadence.
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Jusqu’alors, Midas s’était contenté de suivre les autres, sans réellement comprendre le pourquoi de tous ces voyages. Il savait seulement qu’il devait récupérer l’armure d’Or, et cela lui suffisait. Mais à la vue de l’autre groupe, il réalisa soudain qu’il risquait d’être battu. Lui, Midas de Pégase ! Cette idée lui était intolérable. Dans un éclair de colère, il alluma son Cosmos et en dirigea la puissance vers ses jambes, comme il l’avait fait lors de son combat contre Arcas. Une vague de puissance envahit ses muscles au point qu’il crut les faire exploser. La détente le projeta à l’entrée du temple, sous le regard médusé d’Erik et des autres.
Il se réceptionna en douceur grâce à un roulé-boulé et se remit à courir de plus belle. A l’autre bout du temple, l’une des silhouettes venait de franchir l’entrée. Se faufilant entre les colonnes, Midas accéléra encore la cadence, oubliant totalement que ses compagnons auraient pu lui venir en aide s’il se retrouvait en situation délicate.
Il pénétra dans la grande salle du temple. Là, une statue d’or et d’ivoire, haute de cinquante-huit pieds, trônait majestueusement entre deux candélabres. Mais Midas ne prit pas le temps d’admirer cette somptueuse œuvre d’art. Il n’aperçut même pas le visage du Dieu du Tonnerre qui semblait le foudroyer du regard.
Il n’eut d’yeux que pour le morceau de métal brillant qui reposait sur les genoux du Dieu. Il puisa encore une fois dans ses réserves et bondit pour s’en emparer. Sa main se referma sur la jambière gauche de l’armure d’Or et il se détendit, un sourire satisfait aux lèvres.
C’est alors qu’il aperçut une autre main, gantée de noir, qui tenait également le précieux bien.
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Natasha parvint à l’intérieur du temple. L’initiative de Midas l’avait stupéfaite car ce dernier s’était toujours montré indolent, comme s’il ne s’impliquait pas réellement dans la quête de l’Armure d’Or. Elle courut les derniers mètres qui la séparaient de la salle principale. La lumière des torches et des candélabres se diffusait entre les colonnes qui soutenaient la voûte et conférait à l’ensemble une atmosphère irréelle.
Malgré les splendides effets décoratifs et lumineux, Le Chevalier du Serpent se montrait tendue. Elle sentait que quelque chose — ou plutôt quelqu’un — les épiait, attendant la moindre erreur de leur part. Ses soupçons se confirmèrent dès son entrée dans la pièce où siégeait la statue de Zeus. Elle y aperçut Midas qui tenait la jambière gauche de l’Armure d’Or. Mais elle fut tétanisée par ce qu’elle y vit également. Face à Midas, se trouvait un autre Pégase qui agrippait lui aussi la jambière ! Son armure était en tous points identique à celle du jeune Grec à l’exception de sa couleur. L’armure était noire comme l’ébène et semblait absorber totalement la lumière qui s’y réfléchissait.
Les deux hommes s’observaient, cherchant la moindre faille chez l’autre. Leur posture ne leur permettait nullement de se battre car celui qui arracherait l’armure d’Or à l’autre se placerait alors aussitôt dans une position de faiblesse qui le mettrait à la merci de son adversaire.
Un tel événement s’avérait si inattendu que Natasha se trouvait incapable de réagir, son regard fixant sans cesse l’intrus vêtu de noir. Une fois la surprise passée, elle s’aperçut que si l’armure noire était en tout point identique à celle de Pégase, son porteur ne pouvait être un double de Midas.
Alors que ce dernier affichait sur son visage la fougue et la naïveté propres à la jeunesse, son opposant semblait marqué par les années et affichait une attitude posée mais ferme. Ses traits étaient saillants et burinés par des efforts pénibles et anciens. Pourtant, il ne dégageait pas une puissance colossale et les vibrations de son cosmos ne le plaçaient qu’en légère supériorité par rapport au Pégase blanc…
Natasha se reprit rapidement et décida d’aider son compagnon. Elle s’élança en direction des deux hommes afin de leur ravir l’armure d’Or. Elle espérait que Midas retiendrait suffisamment longtemps le Pégase Noir pour lui permettre de rejoindre les autres. Une fois regroupés, les Chevaliers de Bronze deviendraient invincibles.
Comme elle l’avait espéré, aucun des deux hommes n’avait bougé, et elle se jeta sur la jambière gauche.
Soudain, avant même qu’elle eût posé la main sur l’armure d’Or, son attention fut attirée par un éclair lumineux sur sa gauche. Par réflexe, elle effectua un bond de côté et scruta aussitôt les environs. A l’endroit où elle se tenait quelques instants auparavant s’élevaient de petites fumerolles et les dalles étaient recouvertes du léger tapis de cendres caractéristique des attaques enflammées.
Le Pégase Noir n’était donc pas seul et ses complices restaient tapis dans l’ombre. Voilà pourquoi elle se sentait épiée en permanence…
Un petit ricanement se fit entendre. Réverbéré par les murs de la pièce, il semblait venir de partout à la fois.
Natasha savait que ce nouvel arrivant voulait jouer avec elle. Dans un combat, la défaite physique n’était rien d’autre que la conséquence de la défaite mentale, aussi de nombreux guerriers pratiquaient de nombreuses techniques d’intimidation afin de prendre d’emblée le dessus psychologique. Si elle entrait sur ce terrain, elle donnerait à coup sûr l’avantage à l’inconnu.
Elle fit le vide dans son esprit et se concentra afin de repérer toutes les forces vitales qui se trouvaient dans son entourage. Elle détecta immédiatement l’énergie des deux Pégases qui se trouvaient à côté d’elle et dont aucun ne semblait vouloir agir. Puis, elle remarqua face à elle, dissimulé derrière une colonne, un cosmos puissant et arrogant.
L’homme s’avança à pas lents. Son visage restait dans l’ombre mais sa silhouette et son armure ne faisaient aucun doute.
- Gunthar !, souffla la jeune femme avec mépris, pourquoi m’as-tu arrêtée ?
L’homme sortit à la lumière et Natasha sut qu’elle s’était trompée. Il ne s’agissait pas du Chevalier du Fourneau, mais de son double noir.
Comme le Pégase Noir qui occupait Midas. Que cela signifiait-il ?
C’est alors que les autres Chevaliers entrèrent dans la pièce. Leurs regards incrédules passaient de Midas à Natasha puis aux deux Chevaliers Noirs. Rien ne les avait préparés à une telle rencontre, et la perspective de se retrouver face à des doubles ne les réjouissait guère.
- Bienvenue dans le temple de Zeus Olympien, Chevaliers d’Athéna !
La voix avait tonné dans la salle avec une telle force que les murs en semblèrent ébranlés.
L’inconnu se tenait appuyé contre une colonne et les regardait avec un sourire amusé. Son visage mat était creusé par quelques rides mais ses yeux noirs brillaient avec malice. Il portait une armure grise et massive, et à chacun de ses poignets pendait une chaîne terminée par une masse d’arme.
La présence de chaînes troubla Coriandre qui décida d’observer les réactions de sa propre arme afin de savoir ce qu’Elle en pensait. Curieusement, les chaînes de Cassiopée demeurèrent inertes, comme si elles s’avéraient incapables de détecter le nouveau venu. Coriandre remarqua alors que ce dernier n’irradiait aucune Cosmoénergie, ce qui lui semblait totalement aberrant. Nul n’était capable de masquer les vibrations de son aura…
Le jeune homme se souvint alors d’une question qu’il avait posée lors de sa formation à son maître, Dédale de Céphée. Pourquoi enseignait-on que la Terre était ronde alors qu’elle semblait plate ? Dédale lui avait alors répondu qu’une fourmi sur une balle de cuir était trop petite pour pouvoir apprécier la rotondité de cette balle et qu’il en était de même pour les hommes sur la Terre. Pour découvrir des phénomènes complexes, il fallait toujours regarder plus haut que sa condition propre…
Coriandre ne détectait pas le Cosmos de l’inconnu car il n’observait pas au bon niveau… Ce qui signifiait que l’homme était bien plus puissant que tous les Chevaliers réunis dans le temple et cela ne présageait rien de bon…
Pourtant l’homme semblait sincèrement heureux de les voir et il n’affichait aucune attitude hostile à leur encontre.
Les Chevaliers de Bronze restaient malgré tout sur leurs gardes, prêts à réagir au moindre signe suspect.
- Hé bien, continua l’étranger sur un ton affable, est-ce ainsi que l’on apprend la politesse au Sanctuaire ?
- On nous apprend surtout à nous méfier des inconnus, répondit Erik d’une voix peu engageante.
- Bien, Chevalier Erik, puisque vous insistez, je me présente : Valios de Cerbère, pour vous servir, et voici mes hommes…
Ce disant, Valios effectua un ample mouvement de la main en direction de la seconde entrée du temple. Six hommes, tous vêtus de noir, apparurent comme par enchantement.
La stupeur ôta toute voix aux Chevaliers de Bronze. Un Dragon Noir, un Ours Noir, un Cygne Noir, une Licorne Noire, un Serpent Noir, une Cassiopée Noire… De parfaites copies, excepté la couleur…
Les choses ne se déroulaient pas du tout comme prévu et ce qui aurait dû être une promenade plutôt agréable tournait au cauchemar. Aucun des Chevaliers ne savait comment appréhender la situation et le silence leur semblait la meilleure réaction possible.
- Bien, reprit Valios, je crois que nous sommes ici dans le même but, il me semble…
- Vous parlez de… ? Erik n’osait comprendre…
- Mais oui, je viens prendre l’armure d’or, comme vous !
Valios avait prononcé ces mots avec le plus grand détachement, comme s’il s’agissait d’une évidence.
Il se tourna en direction des deux Pégases qui tenaient toujours la jambière d’or.
- D’ailleurs, ajouta-t-il, je considère personnellement qu’elle m’appartient déjà.
Les Chevaliers de Bronze n’en croyaient pas leurs oreilles. Ce Valios ne manquait pas d’aplomb pour venir réclamer une Armure d’Or d’Athéna !
Lorsqu’il avança pour s’emparer de la jambière, Erik et les autres réagirent aussitôt afin de lui barrer la route. Mais à peine avaient-ils esquissé le moindre mouvement qu’ils étaient arrêtés net par les Chevaliers Noirs qui accompagnaient le guerrier à l’armure de Cerbère.
Gunthar détestait qu’on lui dicte une conduite à tenir, aussi enflamma-t-il sa Cosmoénergie afin de se débarrasser de la Licorne Noire qui lui faisait obstacle. L’instant d’après, tous les protagonistes, excepté Valios, déployaient leur aura au sein même du temple de Zeus Olympien…
- Cessez immédiatement !, tonna une voix courroucée.
Un prêtre venait d’entrer dans la pièce centrale. D’une solide carrure, il ne ressemblait en rien au prêtre d’Apollon rencontré à Delphes. Il tenait dans sa main droite un sceptre à l’extrémité duquel brillaient quatre petits éclairs en or pur, symbole du Roi des Dieux. Des mèches grises parsemaient la toison fournie de ses cheveux, et rajoutaient encore à son allure autoritaire.
- Que signifie un tel remue-ménage dans la demeure de Zeus Olympien ?
Tous semblaient quelque peu décontenancés. Ils avaient totalement oublié le lieu sacré et ils s’apprêtaient à s’y battre comme si de rien n’était, au risque de plonger Zeus dans une terrible colère… Même Valios n’en menait pas large…
Le prêtre s’avança vers les deux Pégase et s’empara de la jambière sans rencontrer la moindre résistance. Visiblement, il n’avait cure d’avoir affaire à des Chevaliers en armure. En effet, aucun guerrier sacré, si puissant qu’il fût, n’aurait osé frapper un religieux.
- Dois-je comprendre que c’est pour ce bout de métal que vous vous battez ? La voix du prêtre laissait paraître un réel agacement.
- Il s’agit d’un morceau de l’Armure d’Or du Bélier, répondit timidement Erik
- Très bien, alors que fait-il ici, Chevalier d’Athéna ?
Erik n’osait répondre. S’il disait la vérité, il risquait d’informer les ennemis du Sanctuaire de la faiblesse de celui-ci, et la présence de Valios n’arrangeait pas les choses…
- Bon, continua le prêtre, alors pourquoi tenez-vous tous à le récupérer ?
- Parce qu’elle nous appartient, voyons !, répondit Valios
- Cessez de dire n’importe quoi !, lâcha Gunthar, Nous sommes les Chevaliers d’Athéna !
S’ensuivit un incompréhensible brouhaha où chaque camp prétendait être le légitime possesseur de l’armure d’Or.
Le prêtre se sentait las. Il avait la désagréable impression de se trouver au milieu d’une bande d’enfants espiègles qui se disputaient sur les bancs de l’école… Au bout de quelques minutes, il imposa le silence de sa voix puissante et proposa une solution.
- Puisque vous prétendez tous vouloir ce bout de métal jaune, je ne vois qu’un seul moyen de vous départager : le Jugement des Dieux, l’Ordalie.
- Le Jugement des Dieux ?, demanda Coriandre avec une pointe d’anxiété. Allons-nous devoir nous battre ?
- D’une certaine manière, répondit le prêtre. Mais comme Olympie est un lieu sacré, elle ne doit pas être souillée par le sang de joutes impies. Vous allez donc vous mesurer les uns aux autres dans les disciplines sportives qui ont fait la renommée de nos Jeux : le lancer de javelot, la course, le lancer du poids, la lutte et enfin le lancer du disque.
Tous écoutaient cette sentence, se demandant si le prêtre pensait réellement ce qu’il disait… Mais celui-ci poursuivit
- Il va de soi qu’en aucun cas vous ne devrez utiliser les dons divins que vous possédez. Le sport rassemble des valeurs morales capitales comme le dépassement de soi, le respect des règles et le refus de la tricherie. L’équipe qui l’emportera dans trois épreuves aura fait preuve de ces qualités ainsi que de son honnêteté. Elle recevra donc cette armure en trophée.
Face à une telle autorité, tous opinaient de la tête sans même penser à contester cette décision.
Le prêtre les congédia alors afin qu’ils aillent se laver et se purifier dans les thermes aux abords du stade. Natasha fut d’emblée exclue des participants, n’étant qu’une femme. Elle songea à dire au prêtre ce qu’elle pensait de ces pratiques discriminatoires, mais elle se ravisa dès qu’elle apprit que les compétiteurs devaient être entièrement nus au cours des épreuves… Elle estima que, finalement, cela avait du bon de " n’être qu’une femme "…
Seuls cinq Chevaliers devaient concourir aussi furent-ils choisis en fonction de leurs compétences. Midas se vit attribuer la course à pied suite à son exploit sur les toits de la ville ; Erik choisit la lutte car il avait se savait montrer vif et agile d’autant qu’il excellait dans le domaine des arts martiaux ; Témosthène fut choisi pour le lancer de disque, une discipline qui requérait puissance et coordination ; Arcas se proposa de lui-même pour le lancer du poids, épreuve qui faisait appel à la vigueur et à la force physique, ce qui ne lui faisait guère défaut ; enfin, Gunthar fut désigné pour le lancer du javelot qui nécessitait de la puissance en même temps que de la souplesse.
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Les cinq athlètes se rendirent aux thermes afin de nettoyer leur corps de la crasse accumulée au cours de leur voyage. La vapeur d’eau s’infiltrait dans le moindre pore de la peau, lavant également l’âme et l’esprit afin que les cinq hommes parviennent parfaitement purs sur le stade.
Puis, toujours dans la nudité la plus totale, ils allèrent se recueillir dans le temple de Zeus, comme l’exigeait la coutume. Ils s’agenouillèrent devant l’autel et la statue d’or et d’ivoire qui dominait la pièce.
Pour la première fois, Erik prit le temps de la contempler comme l’œuvre d’art qu’elle était, et sa beauté le subjugua. Il comprenait pourquoi elle faisait partie des Merveilles du Monde. La perfection des formes et des proportions semblait irréelle, et la qualité des matériaux choisis donnait un relief troublant. Les yeux encore légèrement embués par son séjour aux thermes, le Chevalier du Dragon crut même un instant que la statue avait bougé et qu’il s’agissait réellement de Zeus Olympien, le Roi des Dieux.
Les Chevaliers Noirs entrèrent peu de temps après pour se recueillir également. Les deux équipes se dévisagèrent d’un air agressif, mais tous avaient accepté la trêve olympique, et nul ne tenait à indisposer le prêtre… Ils passèrent donc deux heures dans un silence absolu et glacial à contempler la statue de Zeus et à méditer.
Gunthar n’éprouvait aucune envie de prier un quelconque Dieu. Il ne s’en remettait qu’à sa propre force pour résoudre les difficultés qu’il rencontrait. Il préféra donc se pencher plus en détail sur son passé dont certains passages restaient indistincts. Le principal vide concernait son départ du village où il avait grandi et la haine qu’éprouvait son cousin Allarick à son encontre. Le Germain se rappelait n’avoir jamais été particulièrement apprécié par les enfants de son âge. Il les délaissait alors bien souvent pour se promener en forêt et savourer sa solitude et sa liberté dans les branches d’un chêne qu’on disait plusieurs fois centenaire. Il savait également qu’il était le fils du chef, Erik —coïncidence ou caprice du Destin, c’était un autre Erik qui lui avait redonné ses souvenirs… — et qu’il aurait dû prendre la tête du village une fois celui-ci décédé. Qu’en était-il à présent ?
Gunthar se sentait inexorablement attiré par ce passé qui rejaillissait par vagues successives, remplissant un vide entretenu depuis trop longtemps. Il devait pourtant rester constamment maître de lui car la violence de ces vagues pouvait le submerger à tout instant. Et s’il perdait le contrôle de ses actes, il pouvait devenir un danger pour ses compagnons… et pour lui-même…
Une fois le temps de recueillement écoulé, le prêtre et quelques novices vinrent chercher les compétiteurs afin de les amener sur le stade olympique où se dérouleraient toutes les épreuves.
On rappela une dernière fois les règles : interdiction à quiconque d’utiliser les pouvoirs du Cosmos, pas d’agression physique en dehors de l’épreuve de lutte, la confrontation durait jusqu’à la victoire incontestable ou jusqu’à l’abandon. Le prêtre se proclama juge et arbitre car lui seul pouvait faire preuve de l’objectivité nécessaire au regard de l’enjeu…
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La première épreuve de ces Jeux Olympiques improvisés fut la course à pied.
Midas salua tous ses compagnons du regard. Il en profita pour exhiber la perfection de son anatomie aux yeux de Natasha, espérant ainsi briller à ses yeux. Après tout, son apparence était plutôt avenante malgré le masque de fer qui recouvrait son visage, et avec un pareil corps, elle ne pouvait être totalement laide…
Malheureusement pour lui, Natasha ne semblait guère faire attention à lui. Pas plus qu’à aucun autre, d’ailleurs, et si la vue de ces corps masculins nus éveillait en elle un quelconque désir, elle le dissimulait si parfaitement que Midas en vint à se demander si elle n’avait pas vécu une expérience traumatisante dans sa prime jeunesse…
L’arrivée de son concurrent le ramena à l’essentiel : la course. Il allait affronter son homologue à l’armure noire et il devait impérativement se concentrer. Il fallait donner le meilleur de soi-même sur trois tours de piste. Ce n’était pas un exploit en soi, mais il fallait en réalité se montrer plus rapide qu’un homme qui avait reçu un entraînement similaire et qui devait donc être tout aussi performant…
Les deux hommes se regardèrent un instant et se saluèrent, comme l’exigeait le règlement. Ce geste rituel scellait un accord tacite qui interdisait toute forme de tricherie. Par de petits sauts sur place, ils détendirent leurs jambes, puis ils allèrent se positionner sur la ligne de départ. Ils s’accroupirent et bandèrent leurs muscles, prêts à donner une prodigieuse détente.
Le prêtre donna le signal et les deux hommes s’élancèrent sur la piste, soulevant un nuage de poussière derrière eux.
Midas avait pris un meilleur départ et se trouvait quelques foulées devant son adversaire. Il courait aussi vite que ses jambes le lui permettaient, tentant de retrouver cet état d’esprit qui lui avait permis de se dépasser avant d’entrer dans le temple. La première courbe arriva bien vite et le jeune Crétois vit avec stupeur le Pégase Noir revenir à sa hauteur… Ce dernier ne semblait pas vouloir se laisser battre et il se rapprochait inexorablement. En quelques enjambées, Midas se retrouva second. De plus, malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas véritablement à se surpasser…
Quelques secondes plus tard, le second virage. Midas restait toujours dans les traces du Pégase Noir et le souffle commençait à lui manquer. Pourtant, il était Chevalier ! Pourquoi se montrait-il si faible ?
- C’est parce que tu ne crois pas en ta propre victoire !
Cette voix…
C’était celle de…
Midas regarda autour de lui. Le stade avait disparu ainsi que les Chevaliers de Bronze. A leur place se trouvaient deux jeunes garçons qui s’entraînaient au combat sous l’œil attentif d’un adulte. L’un des apprentis se montrait beaucoup plus violent que l’autre et, à aucun moment, il n’hésitait à porter les coups les plus violents afin d’emporter la victoire.
Il obtint rapidement la victoire et, se tournant vers l’homme, il cria :
- Maître, vous avez vu ? J’ai gagné !
- Malheureusement, je pense au contraire que tu as perdu… répondit l’adulte sur un ton neutre.
- Mais, c’est impossible ! Je l’ai battu ! C’est moi qui ai gagné ce combat !
La voix de l’enfant se muait en supplique.
- Tu as en effet remporté ce combat car tu es plus fort et plus rapide, mais je persiste à croire que tu as perdu…
- Expliquez-moi alors, Maître, s’il vous plaît…
- Regarde, vois les blessures que tu lui as infligées, la violence des coups que tu as portés. Crois-tu vraiment que tout cela était nécessaire ? Non, bien sûr… Et pourtant, tu t’es senti obligé de frapper, encore et encore. Si tu en arrives à de telles extrémités, c’est qu’inconsciemment, tu penses ne pas être à la hauteur. Alors tu cherches à briller par tous les moyens afin de te convaincre de ta propre valeur. Mais, au fond, si tu agis ainsi, c’est parce que tu ne crois pas en ta propre victoire, Midas !
La scène s’estompa progressivement pour céder la place à la piste et au rythme de la course. Midas reprit ses esprits et constata qu’il avait couru machinalement pendant une longueur tout entière. Malheureusement, il avait accumulé du retard et se trouvait un demi-tour après le Pégase Noir.
Pourtant cette vision ne s’était pas manifestée pour rien. Il ne croyait pas en sa propre victoire. C’était vrai. Malgré tout ce qu’il avait déjà accompli, il doutait sans cesse de ses propres capacités et tentait sans cesse de se mettre en avant afin de recueillir lauriers et congratulations qui lui redonnaient confiance pendant des brefs moments…
La véritable victoire n’était pas contre un adversaire, quel qu’il soit, mais contre lui-même. Il devait apprendre à dépasser ses propres limites mentales avant de prétendre surclasser les autres.
Vaincre…
Se surpasser…
Oublier les peines…
Les frustrations…
Vaincre…
Pas l’autre, soi-même…
Midas ferma les yeux un instant. Le Pégase Noir entamait le dernier tour tandis qu’il lui en restait encore un et demi… Impossible ! L’effort était trop dur.
Il n’y arriverait jamais…
Lorsqu’il les rouvrit, son regard croisa celui de Gunthar, Erik et Coriandre. Ses camarades le suivaient du regard, espérant encore un miracle qui lui permettrait d’emporter la victoire. Pourquoi fallait-il que tout le monde comptât sur lui ? Il ne méritait pas toute cette confiance ni toutes ces attentions.
Un tour et demi… Et cette phrase de son maître qui résonnait dans sa tête…
Le Chevalier serra les poings plus énergiquement. Il allait se battre. Se battre et gagner. Pas pour les autres, ni pour l’armure ; ni même pour Athéna. Simplement gagner pour se prouver une fois pour toutes qu’il était le meilleur. Son maître avait raison. S’il cherchait sans cesse à briller, c’était avant tout pour se convaincre lui-même de sa propre valeur. A présent, il devait faire mieux que s’en convaincre, il devait prouver cette valeur.
Midas adressa une prière muette à celui qui lui avait tout appris, le remerciant de l’éclairer encore. Puis il mesura la distance qui lui restait à franchir.
Ses pensées se focalisèrent alors sur ses jambes. Poser un pied devant l’autre. De plus en plus vite. Faire fi de la gravité et du sable qui s’insinuait entre ses orteils et l’alourdissait un peu plus à chaque pas.
Au prix d’un effort incroyable, Midas parvint à accroître suffisamment sa vitesse pour revenir à la hauteur de son adversaire. Il ne fallait plus que quelques foulées à celui-ci pour franchir la ligne d’arrivée mais il courait déjà à son maximum et ne pensait pouvoir être encore rattrapé.
Le Chevalier Pégase, quant à lui, se découvrait des ressources insoupçonnées et il sut qu’il pouvait encore courir plus vite. Il se sentait comme si des ailes poussaient dans son dos ainsi qu’à ses talons. Il percevait à peine le contact de la piste sablonneuse sur la plante de ses pieds.
Il effectua un puissant plongeon en avant qui le propulsa devant son concurrent et il franchit la ligne d’arrivée avec une fraction de secondes d’avance.
Midas s’écroula au sol après l’intense effort qu’il avait fourni. Les autres Chevaliers se précipitèrent aussitôt vers lui… pour découvrir qu’il pleurait. Mais ces larmes qui coulaient le long de ses joues couvertes de poussière étaient des larmes de joie. Entre deux sanglots, il remercia son maître de l’aide qu’il lui avait prodiguée.
Grâce à cette ultime leçon, le jeune Crétois se sentait renaître, comme s’il venait de véritablement gagner son titre de Chevalier d’Athéna, et la présence de ses compagnons le comblait d’une joie inconnue jusqu’alors. Celle d’appartenir à une famille indéfectiblement soudée, faisant fi des forces et faiblesses de chacun. La Chevalerie ne représentait plus un simple mot guerrier, elle devenait une profession de foi envers soi-même, les autres et… Athéna !
Reprenant son souffle, le Chevalier Pégase se releva pour recevoir l’accolade de ses frères d’armes. Il l’accueillit sans ses habituelles vantardises puis se dirigea vers son concurrent afin de saluer un adversaire de valeur. Ce dernier marqua un temps de surprise et considéra la main tendue avec une certaine circonspection. Finalement, il répondit à cette marque de respect tandis que le prêtre de Zeus rendait hommage à cette noble attitude digne des plus grands athlètes grecs.
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La seconde épreuve était celle de lutte.
Les combats devaient se dérouler dans une petite arène qui évoqua immédiatement aux Chevaliers de Bronze le trop récent tournoi du Solstice ainsi que les déboires qui en avaient découlé. Pourtant, Erik ne dévoilait aucune forme d’appréhension et, de fait, il ne s’agissait pour lui que de répéter sa performance précédente.
Le duel de lutte ne correspondait pas exactement aux combats auxquels les Chevaliers étaient habitués. Il n’était nullement question ici de frapper son adversaire ni de pratiquer des prises mortelles. Seuls les immobilisations, ceinturages et autres prises voisines avaient cours dans cette épreuve dont le but était de maintenir au sol pendant quelques instants les deux épaules de son concurrent.
Les deux compétiteurs étaient nus également, mais pour renforcer quelque peu l’intérêt du combat, on les avait badigeonnés avec de l'huile d’olive pure et fraîche, consacrée par les Prêtres Olympiques. Cette condition supplémentaire rendait les seules prises autorisées sensiblement plus délicates à réaliser et surtout à maintenir.
Erik et le Dragon Noir entrèrent sur la piste. Un sable extrêmement fin en recouvrait toute la surface et rendait le contact du sol sur la peau extrêmement agréable. Les combattants se saluèrent puis se firent face en attendant que le prêtre indiquât le début des hostilités.
Tous deux se mirent à se déplacer en cercle avec des mouvements souples et gracieux. La tenue mise à part, cela rappelait fortement les duels qui avaient émaillé leur formation de Chevaliers.
Erik observa plus attentivement son adversaire. Il avait le teint mat, comme le Pégase Noir, et un visage presque dénué d’expression. Seul son regard bleu azur brillait d’un intense désir de victoire. Son corps sec et musclé laissait apparaître à plusieurs endroits des cicatrices qui avaient dû être de profondes entailles, et sur son dos huilé, on pouvait voir d’anciennes marques de fouet.
Le Dragon Noir remarqua l’attention dont il était l’objet. Il plissa les yeux et se rua sur Erik. Ce dernier, habitué à bloquer les coups avec son bouclier, exécuta par réflexe le mouvement défensif que son mentor lui avait enseigné. Il réalisa une fraction de secondes trop tard que son attitude était totalement inutile et il se retrouva puissamment ceinturé et soulevé du sol.
Erik donna un violent coup de rein afin de desserrer l'étreinte dont il était la victime. Son geste déséquilibra les deux concurrents qui allèrent rouler dans le sable. Cependant, le Dragon Noir n'avait pas relâché sa prise. Il se ressaisit aussitôt et se plaça au-dessus de son adversaire afin de l'obliger à poser ses deux épaules au sol. Mais le Chevalier du Dragon réagit au même moment et parvint à se retourner sur le ventre, rendant ainsi les manœuvres de son double totalement inefficaces.
Le Prêtre intervint alors pour séparer les concurrents qui se relevèrent en se toisant mutuellement du regard.
Le combat reprit de plus belle. Cette fois, Erik et le Dragon Noir s'attaquèrent de face, poings en avant pour le contact. Leurs mains se rencontrèrent et s'agrippèrent avec force. A aucun moment ils ne s'étaient quittés des yeux, et le duel se déroulait autant sur le plan physique que sur le plan psychologique. Les deux hommes agissaient avec la même fougue, comme si chacun voulait absolument prouver qu'il était le véritable Dragon.
Ils restèrent ainsi pendant d’interminables minutes à s'observer en silence et à tenter de faire fléchir l'autre. Mais ils étaient de force pratiquement égale et nul ne parvenait à prendre l'ascendant.
Erik savait qu'il ne pourrait tenir cette position bien longtemps et que son adversaire devait sans doute faire le même constat. La victoire appartiendrait alors à celui qui prendrait l'initiative le premier. Le Chevalier du Dragon jaugea la pression qui s'exerçait sur ses mains et décida d'en opposer une plus grande encore.
Comme il s'y attendait, le Dragon Noir répliqua en déployant également plus de force afin de rééquilibrer la situation. Dès qu'il fut certain de voir sa tentative couronnée de succès, Erik détendit brusquement ses muscles et se laissa emporter par la poussée de son adversaire afin de choir sur le sol. Ce faisant, il entraîna le Dragon Noir et utilisa l'inertie de ce dernier pour le projeter au loin.
Erik se releva aussitôt et bondit pour plaquer au sol son concurrent qui s'était écrasé avec lourdeur. Il posa sans douceur ses mains sur les épaules du Dragon Noir et appuya de toutes ses forces. C'est alors qu'il comprit pourquoi les athlètes qui participaient aux tournois de lutte s'enduisaient tout le corps d'huile. Ses paumes dérapèrent et s'enfoncèrent profondément dans le sol.
Le Dragon Noir en profita pour se dégager de la prise et pour se relever.
La stratégie d'Erik avait presque abouti mais les deux adversaires se retrouvaient encore à égalité et l'issue du combat restait incertaine.
Le Chevalier du Dragon replongea dans une phase d'observation. Il lui fallait trouver un moyen de contourner cette limitation imposée par l'huile. Mais leur corps était devenu si glissant qu'il leur était possible de se libérer de pratiquement n'importe quelle étreinte. Même le sable qui collait à ses doigts ne suffisait pas à créer l'adhérence nécessaire.
Pourtant, ce combat ne devait pas s'éterniser. Après tout, le dénommé Valios avait fort bien pu poster des hommes près des autres merveilles, et tandis que les Chevaliers d'Athéna perdaient du temps à Olympie, l'armure d'Or leur échappait peut-être et ils ne pouvaient rien y changer.
Petit à petit, Erik se rendait compte qu'il n'était pas réellement adapté à cette épreuve. Comme la plupart des Chevaliers, il avait appris à porter ou arrêter des coups. Et cette science du combat qu'il avait acquise auprès des meilleurs guerriers celtes ne lui apportait aucune aide. Au contraire, elle devenait un véritable handicap à un moment aussi crucial.
Le Chevalier du Dragon revit les grands événements de sa formation. Son maître l'avait emmené sur une île, loin vers le nord, qu'il appelait Avalon. Le symbole du Dragon y vivait avec une puissance hors du commun et l'armure pour laquelle Erik s'était entraîné y reposait depuis plusieurs centaines d'années.
Les guerriers celtes excellaient dans toutes les techniques d'épée et le jeune apprenti en avait appris très tôt le maniement, espérant ainsi se montrer digne de la fabuleuse épée Excalibur qu'Athéna elle-même remettait à son meilleur serviteur une fois tous les deux cents ans. Erik s'était également formé à l'utilisation du bouclier et il savait s'en servir autant comme un moyen d'attaque que de défense.
Pourtant, alors que les Celtes se montraient extrêmement féroces en combat, Erik parvenait à conserver son calme en toute circonstance, et cette maîtrise faisait à la fois sa force et sa faiblesse… Son maître lui avait souvent répété que grâce à sa sérénité, il incarnait le Dragon de l'Eau, le Dragon bénéfique et constructeur. Pourtant, en chaque Dragon sommeillait un instinct puissant et terriblement dévastateur et le jour viendrait sans doute où Erik devrait y faire appel…
Le jeune homme secoua la tête. Seuls quelques instants s'étaient écoulés pendant qu'il se remémorait le passé. Il ne savait cependant ce qu'il devait retenir de cette vision. Peut-être se montrait-il trop passif dans ce combat, ou, plus exactement, trop pacifique. Pourtant, il répugnait à se montrer plus agressif que nécessaire, par crainte de devenir exactement ce qu’il devait combattre.
Lors de son combat contre Gunthar, Erik avait vu à travers le Chevalier du Fourneau l’incarnation du Dragon Rouge, le Dragon destructeur et sans scrupules.
Ces deux Dragons représentaient les deux faces d’une même pièce. Alors que le Dragon d’Eau défendait le droit inaliénable de vivre que possède de tout individu, le Dragon de Feu ne se préoccupait que de l’intérêt général et n’hésitait pas à sacrifier les éléments inutiles ou gênants.
Une vision réductrice faisait de l’un la représentation du Bien et de l’autre la représentation du Mal. Pourtant, les Dragons œuvraient tous deux pour l’avancée du genre humain, chacun à leur manière.
Erik savait également que chaque homme possédait en lui une fraction de Vert et une fraction de Rouge, et que l’alchimie qui s’opérait entre les deux signes constituait les principales lignes de la personnalité.
Pourtant, il répugnait toujours à se laisser dominer, même temporairement, par cette facette qu’il jugeait par trop bestiale et indigne d’un Chevalier.
Mais dans une situation de crise extrême, la fin pouvait-elle justifier les moyens ? Dans son for intérieur, Erik commençait à douter de ses choix personnels.
Les deux hommes restaient toujours immobiles à se fixer du regard. Seules les gouttes de sueur qui glissaient le long des corps huileux témoignaient de leur tension extrême.
Le Dragon Noir avait parfaitement conscience des difficultés qui se présentaient à lui pour l’emporter, mais il se consolait par la pensée qu’il en allait de même pour son adversaire. Malgré tout, il ne voulait à aucun prix déroger aux règles que l’honneur lui imposait de respecter. Il savait que le prêtre arbitre ne pourrait distinguer des mouvements exécutés à la vitesse du son, mais quelque chose l’empêchait d’utiliser de telles pratiques et il souhaitait rester au niveau des athlètes habituels des jeux. Sans doute l’esprit sportif dont avait preuve le Chevalier Midas de Pégase et qui lui avait montré que les plus grandes réalisations nécessitaient seulement des qualités aussi élémentaires que le respect de soi-même et des autres, mais poussées à leur paroxysme.
Il constatait avec un certain plaisir que le Chevalier du Dragon combattait selon la même philosophie, ce qui rendait cet affrontement d’autant plus intense et valable.
Le Dragon Noir étudia la posture d’Erik avec une attention accrue. Aucune faille n’apparaissait. Une position défensive véritablement parfaite. Aucun assaut ne pourrait se montrer réellement efficace tant que le Chevalier conserverait cette attitude.
Soudain, il remarqua le regard pratiquement vide de son adversaire, comme si ce dernier se plongeait dans une réflexion suffisamment intense pour se détourner du combat. Intrigué, le Dragon Noir quitta sa posture de combat et s’approcha d’Erik.
Gunthar et les autres observaient la scène sans réellement comprendre, et l’immobilité totale d’Erik ne les rassurait guère. Il leur semblait particulièrement improbable que ce Chevalier, qui aimait tant jouer les meneurs, abandonnât aussi vite. La peur de l’échec qui les tenaillait les avait rendus pratiquement livides. Ils blêmirent encore davantage lorsque le Dragon Noir s’avança calmement vers Erik qui restait toujours passif.
Le Chevalier du Fourneau aurait voulu intervenir pour secouer son prétendu chef et lui dire sa façon de penser quant au déroulement de ce duel qui s’avérait capital pour le Sanctuaire. Il se contint pourtant car une telle action aurait d’emblée disqualifié son équipe, et cette mission lui tenait à cœur, bien qu’il ne voulût guère l’afficher ouvertement.
Il remarqua que le Chevalier Coriandre de Cassiopée crispait ses poings au point d’en faire couler quelques gouttes de sang et qu’un léger tremblement parcourait tout son corps. Le Germain comprit que son frère d’armes brûlait du même feu d’agir et que lui aussi contenait ses ardeurs afin de laisser une chance à Erik.
Le Dragon Noir se tenait à présent devant son adversaire qui semblait ne pas même remarquer sa présence tant ses yeux restaient désespérément vides et inexpressifs. Il questionna d’un rapide mouvement de tête le dénommé Valios qui lui donna un signe d’approbation.
Poussant un soupir de lassitude, il saisit Erik aux épaules et s’apprêta à le faire basculer au sol.
A cet instant précis, le Chevalier du Dragon se redressa et révéla un regard d’où toute compassion avait disparu. Le Dragon Noir interrompit son mouvement sous l’effet de la surprise, et Erik en profita pour faucher ses jambes et l’accompagner dans sa chute. Mais au lieu d’exercer une pression verticale afin d’obliger les deux épaules à toucher le sol, il exécuta une clé de bras particulièrement douloureuse.
- Dragon Noir, commença-t-il d’une voix dure que nul ne lui connaissait, reconnais-tu ta défaite ?
- Tu plaisantes, Erik, ce n’est pas avec une prise pareille que tu va pouvoir l’emporter !
- Bien, je t’aurai prévenu.
A ces mots, un sourire mauvais se dessina sur ses lèvres et, accentuant la prise d’un coup sec, il brisa le bras de son adversaire. Celui-ci poussa un cri puissant, mais c’était plus la surprise que la douleur qui en était à l’origine. Jamais il n’avait pensé qu’on pût en venir à de telles extrémités dans un tournoi sportif !
Erik ne s’arrêta pas là. Profitant de la stupeur du Dragon Noir, il enchaîna la même prise sur l’autre bras et, sans sommation cette fois, le brisa également dans un craquement sinistre. Puis il se releva et posa son pied sur le plexus de son adversaire. Il exerça sur le point vital la pression de tout son poids afin de faire fléchir les dernières résistances qu’il rencontrerait.
Au bout de quelques instants, le Dragon Noir décida d’abandonner, car à la douleur qu’il ressentait s’ajoutait un terrible sentiment d’impuissance qui lui ôtait toute velléité de continuer ce combat.
Lorsqu’il put se relever, il lança à Erik un regard plein de mépris et de déception. Le duel avait pris une tournure qu’il jugeait indigne d’un Chevalier. Pourtant, il ne dit pas un mot et retourna auprès de ses compagnons tandis qu’Erik rejoignait les siens.
Tous restaient bouche bée devant la dureté dont avait fait preuve leur chef et, si certains commençaient à éprouver une certaine sympathie à son égard, la majorité ressentait une forte gêne vis-à-vis des méthodes employées. Car même si l’enjeu était de taille, la fin justifiait-elle les moyens ?
b
Vint ensuite l’épreuve du lancer de disque.
Témosthène se dirigea à pas lents le centre du stade où se trouvait la zone de tirs. Il tentait de vider son esprit de toute contrainte afin de ne pas fléchir pendant la compétition. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher de repenser à la victoire du Chevalier Erik. Ce dernier affichait toujours une certaine prétention, et ses actes s’avéraient bien souvent en deçà de ses belles paroles. Pourtant, lors du duel de lutte, il avait fait preuve d’une dureté presque mauvaise, et cette force de caractère séduisait le jeune Grec.
Le Chevalier de la Licorne répétait sans cesse qu’il fallait mettre de côté l’orgueil personnel pour être en mesure d’atteindre un but tout proche, mais cette philosophie ne suscitait guère d’enthousiasme au sein des serviteurs d’Athéna et, petit à petit, Témosthène avait fini par se considérer comme une relative exception. La petite démonstration d’Erik lui apportait une confirmation flagrante de sa théorie. Au fond, tous les Chevaliers, y compris les plus vertueux en apparence, partageaient son opinion mais se refusaient à l’admettre ouvertement. Certes le Chevalier du Dragon s’était montré très dur, mais les beaux combats pétris de bons sentiments ne se montraient efficaces qu’aux yeux de doux rêveurs. Et un Chevalier ne pouvait s’offrir le luxe de rêver.
D’ailleurs, grâce à cette dureté, le groupe avait pratiquement remporté cette confrontation et, par voie de conséquence, la jambière d’Or. Il ne restait plus qu’une épreuve à surmonter et le Grec avait toute confiance en ses propres capacités pour écraser son double noir…
Les autres Chevaliers suivaient Témosthène légèrement en retrait. Un silence particulièrement pesant régnait entre eux et révélait le malaise que tous ressentaient suite à la victoire singulière du Chevalier du Dragon.
Ce dernier n’en menait pas large. Il marchait lentement, les yeux rivés sur le sol, l’air contrit. L’indifférence animale qui l’habitait pendant le duel avait rapidement cédé la place à un atroce sentiment de culpabilité. Certes il avait marqué un point décisif dans la quête de l’armure d’Or, mais à quel prix ? Son honneur de Chevalier, son honneur d’homme même, lui paraissaient perdus à jamais.
Pis encore, le regard de ses compagnons lui devenait insupportable. Il y lisait trop de reproches ou de gêne mal dissimulée.
Même s’ils gagnaient l’armure d’Or, il savait qu’il lui faudrait racheter sa conduite, une conduite qu’il jugeait inexcusable et indigne d’un serviteur d’Athéna…
Témosthène se mit en position de lancer dans l’indifférence quasi générale. Excepté Gunthar, tous accordaient plus d’attention à Erik qu’au Chevalier de la Licorne. Le prêtre donna le signal du premier parmi les trois lancers que devait opérer chaque candidat.
Le Grec exécuta trois tours sur lui-même et projeta son disque au loin avec un mouvement digne des meilleurs athlètes. Il n’avait pas ménagé son effort et avait tenté de réaliser la meilleure trajectoire possible. Malheureusement, il avait totalement oublié que le stade était construit pour des athlètes, non pour les être surhumains qu’étaient les Chevaliers. Le plateau s’envola en fendant les airs, et sa vitesse le rendait difficile à suivre par un œil humain.
D’autres discoboles s’entraînaient non loin et leur attention avait été attirée par ce rassemblement d’individus pour le moins étranges. Tous regardèrent la course du disque volant, l’air médusé. Ils faisaient partie de l’élite des athlètes grecs, mais aucun d’entre eux n’aurait pu réaliser un tel lancer.
Le plateau semblait ne jamais vouloir redescendre. Il finit pourtant par retomber au sol, et il s’y écrasa violemment. Témosthène attendit le verdict des prêtres qui mesuraient la distance parcourue. Il affichait un visage contrarié, peu satisfait qu’il était de sa performance.
Les prêtres annoncèrent deux cent quarante sept coudées. Un résultat tout à fait honorable en fait, et le Chevalier de la Licorne se détendit un peu. Son adversaire aurait malgré tout quelques difficultés à le dépasser.
Les athlètes présents n’en croyaient pas leurs oreilles. Etait-il possible d’atteindre de telles distances au lancer de disque ? Certains décidèrent de s’entraîner derechef pour égaler les champions, mais la plupart quittèrent l’enceinte olympique, dégoûtés à jamais de la compétition sportive.
Le prêtre fronça les sourcils face à cette désertion. Malheureusement, il ne pouvait exiger des Chevaliers une limitation de leurs performances. Cela entrait en contradiction fondamentale avec l’esprit des Jeux Olympiques qui exigeait que chacun donnât le meilleur de lui-même. Il ne put que prier le maître des Dieux, le tout puissant Zeus afin qu’il redonnât courage aux athlètes abattus.
La Licorne Noire se mit à son tour en position de tir après quelques échauffements préliminaires. Elle exécuta des mouvements presque parfaits et donna une trajectoire similaire à celle que Témosthène avait choisie. Quelques instants plus tard, les prêtres annonçaient deux cent dix huit coudées. Un résultat bien inférieur à celui du Chevalier d’Athéna.
Celui-ci bomba le torse en s’installant pour son second lancer. Il atteint cette fois deux cent quarante trois coudées. Malgré une légère baisse, il demeurait régulier et cela contribuerait encore à affaiblir psychologiquement son concurrent.
Le Chevalier Noir effectua à son tour le second lancer. Malheureusement, sous l’effet d’un tremblement général, il insuffla à son disque un mouvement oscillant qui le ralentit et l’objet n’atteignit que cent soixante coudées — ce qui restait tout à fait acceptable au regard des lancers habituels.
Témosthène ne se sentit plus de joie. La victoire définitive lui tendait les bras et, grâce à lui, l’honneur d’Athéna resterait parfaitement immaculé. Il adressa un petit signe à ses compagnons et se concentra sur son objectif : lancer le plus loin possible. Il tourna sur lui-même et expulsa le disque de toutes ses forces. Le palet fusa dans les airs avec un petit sifflement aigu. Sa trajectoire semblait encore plus parfaite que la première et tous restèrent admiratifs devant l’élégance de cet objet qui semblait défier les lois naturelles de la chute des corps. Le disque s’échoua à deux cent cinquante coudées. Le Chevalier leva les bras en signe de victoire. Il était absolument certain que nul ne pourrait le battre à cet instant précis, et la mine sombre de son concurrent semblait confirmer cette pensée.
Pourtant, la Licorne Noire se mit en position et ferma les yeux, comme pour une prière muette.
- Depuis combien de temps es-tu à mon service, Hector ?
Cette voix… Elle lui était familière… C’était celle de… son maître ? Et ce nom, Hector… Il l’avait pratiquement oublié, tant son armure lui collait à la peau. Au point que tout le monde l’appelait désormais ‘Licorne Noire’.
- Cela fait huit ans, Maître… Il avait répondu timidement à l’homme autoritaire.
- Parfaitement, huit ans ! Et tu n’es toujours qu’apprenti ! Tu ne parviendras jamais à rien, si tu continues ainsi ! Je songe même à te renvoyer d’où tu viens…
- Non, Maître ! Sa voix devenait suppliante et chevrotante. Je ferai tout ce que vous voudrez, mais ne me renvoyez pas !
- Tout ce que je veux, hein ? Ecoute, Hector, j’ai formé de nombreux guerriers avant toi, mais tu les surclasses tous de par ta médiocrité. Alors ce que je veux, c’est que tu me prouves que tu es quelqu’un, que tu mérites le temps que je t’ai consacré !
Hector rouvrit les yeux. Malgré tout, il avait pu endosser l’armure de la Licorne Noire. Mais il ne se sentait toujours pas à la hauteur. Il jeta un rapide coup d’œil à ses compagnons. Il vit parmi eux son maître, Valios, qui le fixait durement.
Malgré ses reproches, Valios l’avait gardé à son service et, à présent, il lui confiait la mission capitale de l’emporter sur les Chevaliers de Bronze. Pourquoi ?
Et soudain, la lumière jaillit dans son esprit. Valios voulait qu’il parvienne à devenir quelqu’un, à vaincre ses propres peurs, à mériter les dures années d’entraînement…
Non loin, Témosthène jubilait et se pavanait fièrement, tel le paon qui sort sa roue et l’exhibe au tout venant. Hector serra les poings et se concentra.
Il tourna sur lui-même, comme il avait vu son adversaire le faire quelques instants auparavant, et imprima toute la force de son corps dans le disque. Celui-ci s’envola avec une vitesse telle que Témosthène cessa de parader pour en suivre la trajectoire, médusé. Le palet s’éleva bien plus haut que celui du Chevalier de la Licorne et il semblait vouloir continuer son ascension. Mais, comme toujours, il retomba vers la terre qui le rappelait inlassablement à elle.
Lorsque le disque s’écrasa, Hector sut qu’il avait perdu. Malgré un mouvement plus élégant et une trajectoire plus haute, il n’avait pas réussi à battre Témosthène. Il se dirigea vers son maître afin de lui présenter ses excuses et de lui rendre son armure. Il n’avait plus rien à faire à son service, et la pitié ne pourrait arranger les choses.
‘Deux cent soixante dix coudées !’, annonça un prêtre au moment même où Hector allait parler…
La Licorne Noire mit quelques secondes avant de réaliser… Il avait gagné !
Mais cette victoire représentait à ses yeux bien plus que le simple résultat d’une compétition avec les Chevaliers de Bronze. Elle devenait l’ultime épreuve — franchie avec succès — d’un parcours initiatique commencé plus de dix ans auparavant. Enfin, il méritait son armure, l’armure noire que lui avait remise Valios, non sans une certaine pitié.
Il venait de s’affranchir de la présence étouffante de son maître et la pitié n’avait plus de raison d’être…
Dans les rangs des Chevaliers d’Athéna, la consternation avait détrôné l’euphorie des épreuves précédentes. Témosthène, en particulier, n’en menait pas large tant il était certain de sa supériorité. Il se souvint alors qu’une force supérieure adorait tourmenter les Dieux et les Hommes. On l’appelait la Destinée et il semblait toujours qu’elle cherchât à bouleverser les situations les plus évidentes.
D’aucuns prétendaient que chaque individu avait en lui le pouvoir suprême de plier le Destin à sa volonté, ce dont les Dieux eux-mêmes se montraient incapables. Cependant, le Chevalier de la Licorne venait de faire une expérience qui précisait cette vision par trop simpliste. Les existences individuelles se reliaient les unes aux autres, et les désirs et ambitions de chacun les opposaient en permanence. Si une volonté parvenait à modifier le cours de son destin, elle influait alors par cascade sur des centaines, voire des milliers d’autres, ce qui signifiait que seuls quelques élus pouvaient réellement contrôler leur avenir tandis que les masses ne pouvaient rien d’autre que de le subir en silence…
Alors que Témosthène se croyait maître de son destin, son adversaire s’était montré plus fort et avait pris le contrôle de deux avenirs à la fois. Le Chevalier se sentit soudain bien impuissant. A quoi lui servaient donc sa force et ses pouvoirs ? Rien de tout cela ne le rendait vraiment différent des autres hommes et il ne pouvait décider totalement de son devenir…
b
La quatrième épreuve concernait le lancer de poids.
Arcas de l’Ours se sentait parfaitement adapté à cet exercice qui requérait une grande puissance déployée en un seul mouvement soigneusement étudié. Il voulait compenser l’échec inattendu de Témosthène, mais il avait surtout mal vécu sa défaite contre Midas et il tenait à renouer avec une victoire.
L’aire du lancer de poids était contiguë à celle du disque, aussi les spectateurs ne se déplacèrent-ils que de quelques pas.
Un petit groupe d’athlètes avait abandonné l’entraînement afin de voir de plus près ces êtres qui déployaient des performances dont ils osaient à peine rêver. Ils admiraient avec envie la musculature saillante d’Arcas, mais aucun n’imaginait tous les sacrifices que le Macédonien avait endurés pour parvenir à ce niveau.
L’Ours Noir s’échauffa quelques instants avant de se placer en position de tir. Les deux hommes se tenaient l’un à côté de l’autre à la distance de trois coudées afin de ne pas se gêner mutuellement.
Dans cette épreuve également, chaque concurrent effectuerait trois lancers et seul le meilleur de ces résultats serait conservé. Mais contrairement au disque qui nécessitait un grand espace, tant pour les mouvements préparatoires que pour la trajectoire du palet en lui-même, les différents concurrents pouvaient cette fois agir simultanément.
Le prêtre donna le signal du départ. Les deux hommes exécutèrent à l’unisson les mouvements latéraux qui leur permettaient de déployer toute leur force. Trois pas suivis d’une puissante extension qui projeta les poids au loin. Les boules métalliques décrivirent une parabole parfaite avant de s’écraser dans le sable mou. Arcas avait retenu de l’épreuve précédente qu’une victoire n’était jamais acquise jusqu’au dernier moment, aussi se méfiait-il des capacités réelles de son adversaire. A tout moment, il lui fallait donner le meilleur de lui-même…
Le prêtre arbitre annonça une différence de deux coudées en faveur de l’Ours Noir. Arcas se sentit défaillir. Il était le plus fort de tous les Chevaliers de Bronze délégués pour cette mission. Se pouvait-il qu’un ennemi pût le surclasser ? Il se reprit néanmoins et les deux concurrents se mirent à nouveau en position pour le second lancer.
Les mouvements s’exécutèrent avec la même précision que précédemment, et les quelques athlètes qui contemplaient ce spectacle laissèrent échapper quelques murmures d’admiration pour les deux surhommes.
Cette fois encore, l’Ours Noir déploya une plus grande puissance et réalisa un score meilleur de cinq coudées.
Un léger coup d’œil de Valios le conforta dans sa confiance et il s’apprêtait à porter le coup de grâce à son adversaire qui restait de plus en plus perplexe.
Gunthar attendait avec impatience son tour. Il avait parfaitement compris qu’Arcas était trop obnubilé par le désir d’une victoire rapide pour se concentrer sur ce qui était vraiment important : la construction de cette victoire.
Son maître Kaïtos du Phénix lui avait enseigné que la victoire ne représentait pas le moment capital d’un affrontement, contrairement à ce que la plupart croyaient. Elle n’était que la conclusion de tout un travail de préparation qui avait commencé bien avant la lutte et qui continuait tout au long de celle-ci.
Le principal défaut de bon nombre de combattants résidait dans la volonté d’un succès immédiat. Ils révélaient ainsi un manque de confiance en leurs propres capacités et ne l’emportaient en général que grâce à la chance, c’est-à-dire pratiquement jamais.
Arcas avait dores et déjà perdu et les conditions de son échec déshonoraient le titre qu’il portait…
Le déroulement de la compétition donna raison au Chevalier du Fourneau. Arcas réalisa un lancer à la limite du ridicule tandis que son adversaire en réussit un exceptionnel, supérieur de vingt coudées à son meilleur. Ce dernier résultat plaçait donc les deux équipes à parfaite égalité.
Le Chevalier de l’Ours se maudissait. A cause de sa mauvaise performance, il avait réduit à néant tous les efforts de ses frères d’armes et offrait une occasion inespérée aux ennemis d’Athéna de mettre la main " honnêtement " sur l’armure d’Or du Bélier.
Il remarqua l’expression narquoise de Gunthar mais il n’osa répondre, de peur de paraître encore plus ridicule. L’atmosphère se tendait de plus en plus au sein des Chevaliers d’Athéna bien que nul ne formulât la moindre critique.
Le sport se montrait parfois aléatoire mais, le plus souvent, il révélait les talents cachés des individus. Arcas avait perdu car son adversaire s’était tout simplement montré meilleur, et il devenait inutile de tergiverser longuement à ce sujet. Mieux valait se concentrer sur l’ultime épreuve, celle qui allait décider des possesseurs véritables de l’armure d’Or, conformément à la loi de l’Ordalie.
Arcas se plaça légèrement à l’écart afin de méditer sur son échec tandis que le Chevalier du Fourneau se préparait à l’épreuve du javelot.
b
Comme précédemment, les lancers devaient s’effectuer simultanément. Cette perspective n’enchantait guère le Germain mais il n’avait pas réellement le choix. Il observa son double noir, celui qui avait agressé Natasha quelques heures auparavant, et tenta de jauger la véritable menace qu’il représentait. Le Fourneau Noir paraissait tout aussi taciturne que le Chevalier d’Athéna et il ne laissait filtrer aucun indice de sa puissance.
Gunthar esquissa un léger sourire. Tous semblaient le craindre dans son équipe, et sa seule présence mettait les humains ordinaires mal à l’aise. Les deux seules personnes qui osaient le regarder sans éprouver de gêne apparente appartenaient au clan adverse.
Le premier était celui-là même qu’il allait affronter, et le Germain comprenait que cette audace n’était en fait que de l’indifférence, cette indifférence que lui-même manifestait à l’égard de pratiquement tout ce qui l’entourait.
Le second était le dénommé Valios. Mais bien que cet homme eût des qualités qui plaisaient à Gunthar, notamment un certain détachement vis-à-vis de l’existence, il éveillait plus de méfiance que de sympathie. Ce sentiment trouble se trouvait d’ailleurs renforcé par une désagréable impression de déjà-vu. Mais le Germain s’avérait incapable de cerner les circonstances d’une éventuelle rencontre avec ce mystérieux Chevalier de Cerbère.
La seule certitude résidait dans la traîtrise flagrante de Valios. Le titre de Chevalier était ordinairement réservé aux guerriers de la Déesse Athéna, tandis qu’Hadès dirigeait ses Spectres, Poseïdon ses Océanides et Arès ses Destructeurs. Or Valios arborait fièrement le titre de Chevalier de Cerbère, ce qui signifiait nécessairement qu’il avait rompu ses engagements envers la déesse pour servir un autre maître ou pour satisfaire ses propres ambitions…
Si Gunthar pouvait admettre le refus de l’autorité et s’il approuvait les bravades que certains aimaient à afficher, il estimait que la rébellion caractérisée nuisait tout autant aux traîtres qu’aux dupés et, de ce fait, Valios ne méritait que du mépris.
Quelle ironie que les seuls êtres dont le regard ne l’accusât point fussent des ennemis ou des traîtres ! Cela signifiait-il que Gunthar trahirait la déesse Athéna lui aussi ?
Le Germain fut tiré de ses pensées par l’annonce du coup d’envoi. Les deux hommes se ramassèrent légèrement puis commencèrent une course rapide. Arrivés à la marque de lancer, ils projetèrent leur javelot de toutes leurs forces.
Les deux armes s’envolèrent avec la grâce martiale des oiseaux de proie, puis fondirent vers le sol où elles se fichèrent profondément. Les prêtres se précipitaient pour mesurer la distance parcourue quand ils s’arrêtèrent brusquement, figés par la surprise.
Les javelots avaient parcouru exactement la même distance.
Un tel événement ne survenait qu’extrêmement rarement, et dans le cadre d’une ordalie, il devenait délicat de l’interpréter. Sans doute les Dieux ne souhaitaient-ils pas prendre parti… L’arbitre restait pensif à regarder les concurrents. Tous deux se ressemblaient certes fortement, mais cela expliquait-il une éventualité aussi invraisemblable ?
Il balaya cet instant d’interrogation grâce à la certitude que le second lancer les départagerait…
Gunthar n’en revenait pas lui non plus. Le même résultat… Le Chevalier Noir n’était pas si mauvais après tout, pour parvenir à l’égaler lui, le Chevalier le plus craint. Néanmoins, il convenait de gagner à tout prix cette ultime épreuve, ne serait-ce que pour remettre le traître à sa juste place…
Jetant un dernier regard à son adversaire, le Germain se remit en position en attendant le signal.
Comme précédemment, les deux hommes effectuèrent un mouvement souple et félin au terme duquel il projetèrent leur javelot avec un subtil mélange de puissance et de finesse.
Comme précédemment, les armes volèrent dans les airs et fondirent sur le sol.
Comme précédemment, elles se fichèrent profondément dans le sable… dans une synchronisation parfaite et à la même distance…
Ce qui n’avait été auparavant qu’un murmure d’admiration se mua soudain en clameur stupéfaite. Un tel exploit ne pouvait décemment survenir si souvent.
L’arbitre restait quant à lui muet et interdit. Les Dieux — et Zeus en particulier — ne voulaient ni vainqueur ni vaincu à ce duel. Il décida donc de cesser ces jeux improvisés et de prendre seul sa décision.
- Seigneur Zeus, commença le prêtre sur un ton solennel, Maître tout puissant de l’Olympe et Roi des Dieux, ton jugement clairvoyant nous indique l’évidence de ton irrévocable décision. Il est désormais inutile de poursuivre cette Ordalie car ni les Chevaliers d’Athéna ni les Chevaliers Noirs ne semblent les légitimes propriétaires de ce bout de métal qu’ils revendiquent, aussi en Ton nom sacré, je déclare…
- Un instant, grand prêtre ! La voix de Gunthar claqua sèchement et son regard en disait long sur ce qu’il pensait de l’homme qu’il venait d’interrompre. Il me semble qu’il nous reste encore un lancer ! De quel droit décrétez-vous que l’épreuve est terminée et qu’il n’y a ni vainqueur ni vaincu ?
Le prêtre n’avait visiblement pas l’habitude d’interruptions aussi violentes, aussi se contenta-t-il d’écouter les doléances du Chevalier.
- Moi je vous le dis, repris Gunthar sur le même ton, à l’issue de ce lancer, nous saurons qui est le légitime possesseur de l’armure d’Or. Que Zeus me foudroie sur place si je me trompe !
A ces paroles il fit signe à son concurrent de se préparer.
Le Germain bouillait intérieurement. Il détestait qu’on lui dictât ses actes sans même lui laisser le choix, et depuis qu’il avait découvert les manipulations de Kaïtos, il s’était juré de ne plus obéir sans comprendre, sans peser le pour et le contre. Cette décision arbitraire du prêtre lui ôtait tout pouvoir de décision et il ne pouvait le tolérer.
Au signal, les deux hommes se détendirent et projetèrent leur javelot au loin.
Comme précédemment, les deux armes s’envolèrent avec grâce et aisance.
Comme précédemment, elles fondirent vers le sol tels des oiseaux de proie.
Comme précédemment, elles se fichèrent profondément dans le sable.
Une fois encore, les deux javelots se trouvaient à la même distance.
L’arbitre lança un regard de triomphe au Chevalier du Fourneau, comme pour lui signifier encore la vanité de ses propos.
- A ce que je vois, commença Gunthar, Zeus n’a pas jugé utile de me foudroyer. Peut-être devriez-vous mesurer ce lancer avec plus de précision…
Les prêtres obéirent à cette injonction et s’approchèrent plus en détail des morceaux de bois qui se dressaient vers le ciel. Ils commencèrent à analyser et à comparer tandis que Gunthar et l’arbitre s’affrontaient du regard. Pendant d’interminables minutes, les deux hommes se fixèrent et échangèrent en silence tout le mépris qu’ils éprouvaient l’un envers l’autre.
Le représentant de Zeus voyait en ce Chevalier l’incarnation de la brutalité et de la bestialité, du non-respect des lois divines. Gunthar était l’archétype de ce qui attendait le genre humain dans un avenir plus ou moins proche. Les mortels commençaient à douter des Dieux et de leur autorité, et ce faisant, ils laissaient libre cours à leurs instincts les plus vils. Et si des individus comme le Chevalier du Fourneau contaminaient le reste de la population, le déclin n’en serait qu’accéléré.
Gunthar quant à lui considérait le prêtre de la même manière que le Conseiller du Pope. Un individu soucieux de ses prérogatives et prêt à tout pour les conserver, y compris à asservir les crédules sous le poids de croyances obsolètes et de rites dépassés. De l’enseignement de son maître, il avait retenu que les mythes dont on affublait les Dieux n’étaient qu’une interprétation simplifiée des épopées des Guerriers Sacrés, destinée à maintenir les mortels dans la crainte d’êtres surnaturels ou monstrueux. Le Chevalier du Fourneau considérait ces procédés comme de la manipulation mentale, et il s’était juré de ne plus jamais tolérer de telles pratiques depuis qu’il avait recouvré l’intégrité de sa mémoire…
- Un pouce !, cria l’un des prêtres qui effectuait les mesures. Le Chevalier d’Athéna l’emporte d’à peine un pouce !
Tous se regardèrent, incrédules. Ainsi Gunthar avait-il tenu parole. Mais il s’en était fallu de peu.
Le Germain bomba le torse et lança un regard triomphant à l’arbitre.
Il ajouta alors d’une voix narquoise :
- La première leçon que nous autres Chevaliers recevons au Sanctuaire d’Athéna est de ne jamais nous avouer vaincus jusqu’au dernier moment. La preuve est faite que Zeus lui-même approuve cet adage !
Le prêtre serra les poings de rage mais ne répondit pas. Il avait perdu la face et ne souhaitait pas se ridiculiser davantage. Il fit signe aux concurrents de se vêtir et de le rejoindre dans le temple.
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Quelques instants plus tard, les deux factions se retrouvèrent face à la statue de Zeus Olympien dont l’éclat semblait plus intense qu’auparavant, comme si le Dieu appréciait les joutes qui s’étaient déroulés sous son égide.
- Chevaliers d’Athéna, déclama le prêtre avec solennité, les Dieux ont décidé de faire de vous les vainqueurs de ces jeux. Ils vous considèrent donc comme les propriétaires légitimes de l’armure d’Or que vous êtes venu chercher. Je vous remets donc ce morceau de métal au nom de Zeus, le Maître de tous les Olympiens. Faites-en bon usage et poursuivez votre mission sacrée.
Erik reçut la jambière avec le plus grand respect. Il s’apprêtait à prendre congé quand le prêtre continua.
- Néanmoins, il me semble clair que les Dieux vous ont adressé un message lors de la dernière épreuve. Cette égalité presque parfaite nous indique les doutes qu’Eux-mêmes ont manifestés. Cela signifie que vos chemins se croiseront à nouveau et que sans cesse vous vous affronterez pour posséder cette armure. Prenez garde à ne pas courroucer les Dieux dans votre quête et montrez-vous dignes de la confiance qu’ils vous ont accordée !
Gunthar s’apprêtait à envoyer une réponse cinglante au prêtre, mais Erik lui intima d’un geste l’ordre se taire et le groupe se retira en effectuant une courbette maladroite. Les Chevaliers Noirs, dirigés par Valios, restèrent seuls dans le temple, comme s’ils souhaitaient se recueillir une dernière fois et méditer sur leur échec.
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Les Chevaliers de Bronze quittèrent la ville au pas de course. Erik ne faisait nullement confiance à ces nouveaux adversaires, et bien que ces derniers se fussent comportés loyalement — " tais-toi ma conscience, il n’est pas encore temps de me tourmenter ! ", songea-t-il — il redoutait une contre-attaque sur le chemin du retour.
De fait, tous restaient sur le qui-vive, scrutant les alentours à la recherche d’une Cosmoénergie agressive ou d’un signe suspect. Aucune manifestation ne vint cependant les perturber dans leur trajet, aussi leur tension retomba-t-elle rapidement.
Ils s’arrêtèrent quelques instants afin d’admirer de plus près cette jambière gauche qu’ils avaient conquise de justesse. Le morceau de métal brillait sous le soleil qui mettait en relief les fines ciselures qui l’ornaient. Coriandre constata que la jambière était conçue pour recouvrir toute la jambe ainsi que la cuisse, contrairement aux armures de bronze qui montaient à peine jusqu’aux genoux. Le Chevalier ressentit également les vibrations positives qui en émanaient et il comprit pourquoi le Conseiller tenait tant à ce que l’armure du Bélier trouvât un possesseur. Non seulement il s’agirait d’un puissant guerrier, mais l’aura bienfaisante qu’il dispenserait dans tout le Sanctuaire en stimulerait les habitants.
Midas de Pégase se tourna vers Gunthar et lui posa la main sur l’épaule en signe de félicitations. Même si la victoire ne s’était jouée que d’un cheveu, tout le mérite en revenait au Germain qui avait su faire la différence.
Le Chevalier du Fourneau foudroya du regard le jeune Crétois qui s’éloigna prestement afin d’éviter le courroux de celui qu’il considérait comme un héros. Gunthar détestait toutes ces manifestations ostensibles de bons sentiments. Elles le mettaient d’autant plus mal à l’aise qu’il ne savait comment y répondre, et il ne croyait nullement au désintéressement de ceux qui pratiquaient les plus grandes louanges…
- Mes amis, commença Erik sur un ton grave, prêtons serment, sur la jambière d’Or, de remplir notre mission quoiqu’il nous en coûte et de servir au mieux les intérêts de notre déesse Athéna.
Tous se concertèrent du regard et, d’un même geste, il posèrent leur main droite sur le métal précieux. Ils restèrent ainsi, immobiles, à méditer sur l’avenir qui les attendait et sur l’accomplissement de leur quête.
- Que voilà un bien noble serment, jeunes gens !
Valios venait d’apparaître non loin d’eux. Il était seul et rien dans son attitude n’indiquait qu’il avait perdu l’épreuve des Jeux Olympiques. Au contraire, il arborait une expression de triomphe qui ne présageait rien de bon pour les Chevaliers de Bronze.
Coriandre fut le premier à réagir. Il s’avança d’un pas décidé.
- Que faites-vous ici ?, l’apostropha-t-il sèchement.
- Il me semble que vous ne goûtez guère ma présence.
- Vous avez parfaitement saisi la situation ! Votre défaite ne vous a-t-elle pas suffi ?
- Ma défaite ? Ah, vous voulez parler de ce divertissement en Olympie !
Coriandre ne sut quoi répondre. Valios se montrait courtois et affable, voire facétieux par moments, et cette attitude n’éveillait aucune animosité chez le Chevalier de Cassiopée. Pourtant, la seule présence du Cerbère le mettait mal à l’aise, comme si le pressentiment d’un danger imminent lui hurlait de fuir le plus loin possible. Il sentait sa peur grandir d’autant plus que sa chaîne ne réagissait absolument pas à la menace supposée.
- En fait, continua Valios sur le même ton, je suis venu chercher ceci.
Son doigt désignait sans équivoque la jambière d’Or. Aussitôt, Erik se retrouva protégé par ses neuf compagnons qui faisaient rempart de leur corps. Le Chevalier de Cerbère laissa échapper un murmure admiratif face au dévouement dont faisaient preuve les Défenseurs d’Athéna.
Puis il retrouva son sourire narquois et s’avança lentement vers le groupe. Les Chevaliers de Bronze enflammèrent simultanément leur Cosmoénergie et attaquèrent de concert afin d’arrêter cet ennemi.
Valios se contenta de lever la main droite et la déplaça imperceptiblement. La grêle de coups qui lui était destinée vint s’écraser sur un mur invisible et l’énergie déployée se dispersa aussitôt. Ce faisant, le Chevalier de Cerbère n’avait pas ralenti ni seulement dévié sa marche.
Coriandre comprit alors que la puissance de Valios était suffisante pour les écraser tous en une seule fois. Cependant, en l’attaquant à tour de rôle sans relâche, il subsistait peut-être un infime espoir…
Il passa le premier à l’action, immédiatement suivi de Gunthar, Témosthène, Natasha et des autres. A aucun moment, Valios ne vacilla, s’avançant inexorablement vers Erik et la précieuse jambière. Rien n’y faisait.
Le Chevalier du Dragon se mit à prier Athéna avec ferveur. Il espérait un miracle, éveiller une puissance latente comme lors de son combat contre Gunthar. Mais aucun signe divin ne vint l’éclairer. Devant lui, ses compagnons effectuaient une ultime tentative pour faire ne serait-ce que chanceler Valios. En vain… Ce dernier balaya ses opposants d’un simple revers de la main, et Erik comprit que c’était le souffle qui les avait terrassés, non le coup lui-même…
Erik se mit à trembler de tous ses membres lorsqu’il aperçut le Chevalier du Cerbère face à lui. Lorsque Valios tendit la main, il y déposa la jambière d’Or en fermant les yeux. Il serrait son poing gauche, conscient de sa totale impuissance devant un tel adversaire.
- Merci, Chevalier du Dragon. La voix de Valios révélait une courtoisie aux forts accents de sincérité qui contrastaient étrangement avec sa force terrifiante.
Puis, faisant demi-tour, il disparut dans les bois avoisinants…