Chevalier de Nulle Part

 

 

 

 

Les huit Chevaliers de Bronze fixaient le sol sans mot dire, le genou en terre, tandis que le Conseiller marchait en rond devant son siège.

- Valios de Cerbère, marmonna le Conseiller, voilà qui est fort fâcheux…

Erik se redressa légèrement et ajouta :

- Et il revendique l’armure d’Or comme étant sa propriété !

Le Conseiller ne répondit pas. Seuls le martèlement de ses pas brisaient le silence qui régnait dans la pièce. De sa main gauche, il se frottait le menton, oubliant que son visage tout entier était recouvert d’un masque de fer. L’annonce de la perte de la jambière d’Or semblait lui peser à un point tel qu’il apparaissait voûté et adoptait une démarche légèrement claudicante.

Le Chevalier de la Licorne, qui se considérait personnellement comme l’érudit du groupe, prit la parole :

- Pardonnez mon audace, Conseiller, mais ne serait-il pas souhaitable que vous nous disiez qui est ce Valios que nous avons rencontré ? Sa puissance est telle que…

- Je sais tout cela, l’interrompit l’homme masqué. Vous ne m’apprenez rien. J’aimerais seulement que le Grand Pope puisse prendre une décision, car cela dépasse de loin ma compétence. Malheureusement, il reste plongé dans ses méditations sur le Mont Etoilé depuis votre départ pour Delphes. Il cherche le soutien d’Athéna en personne, je suppose.

- Nous n’avons pas beaucoup de temps, insista Témosthène, immédiatement soutenu par Erik et Coriandre. Pendant que nous tergiversons et que nous nous égarons en hésitations, Valios et ses hommes nous dérobent peut-être un nouveau morceau d’armure !

- Vous avez raison, Chevalier… Mais ce qui me perturbe dans votre récit est que… Valios de Cerbère est une légende !

Les Chevaliers de Bronze n’en croyaient pas leurs oreilles. Il s’agissait peut-être d’un mythe, mais ce mythe leur avait volé la jambière d’Or et leur avait infligé la défaite la plus cuisante de leur vie !

Le Conseiller reprit aussitôt la parole, ce qui apaisa le brouhaha qui s’élevait du groupe :

- Pour être plus précis, on prétend que Valios de Cerbère est le fondateur du Sanctuaire. Il aurait été guidé par Athéna en personne et aurait bâti à la seule force de ses bras l’escalier de la Course du Soleil ainsi que les douze temples qui en marquent les différentes étapes.

Les Chevaliers de Bronze retenaient leur souffle, attendant la suite de ce récit particulièrement inattendu.

- On dit également que c’est à ce moment qu’il s’est vu remettre l’armure d’Or du Bélier ainsi que toutes les armures de Bronze et d’Argent, avec pour mission de leur trouver un possesseur. Tout en achevant la construction du Sanctuaire, il a formé sept apprentis qui, à leur tour, ont entraîné de jeunes recrues. Il aurait ainsi peuplé le Sanctuaire à partir de rien. Mais cette légende est, selon moi, démentie par des récits plus anciens qui mentionnent l’existence de douze armures d’Or…

- Douze armures d’Or ?, interrogea Témosthène, incrédule.

- Parfaitement, répondit le Conseiller très sûr de lui. Il s’agit d’ailleurs de pure logique. L’armure d’Or du Bélier symbolise la première étape du Soleil parmi les constellations du zodiaque. Or douze signes, du Bélier aux Poissons, marquent cette trajectoire régulière. Il doit donc exister en tout douze armures d’Or. Malheureusement, le Sanctuaire ne dispose ici que de la première d’entre elles…

Les Chevaliers de Bronze restaient incrédules face à ces révélations. Et pourtant… Comme le disait le Conseiller, ce n’était que pure logique. Douze guerriers suprêmes qui rassemblaient la puissance de l’astre du jour…

Ils sortirent rapidement de leur rêverie. Si ces douze armures existaient, le Sanctuaire n’en possédait qu’une seule, et encore fallait-il compter avec la présence de ce Valios. Il ne fallait donc pas se reposer sur des lauriers encore inexistants.

Gunthar prit alors la parole avec le ton bourru qui lui était coutumier.

- Il y a juste un problème dans votre raisonnement, Conseiller. Vous ne paraissez pas de toute première jeunesse ; j’en déduis que vous devez être ici depuis un bon moment déjà. Ce qui signifie que ce fameux Valios est sensiblement plus âgé que vous ou bien qu’il devrait être mort. Mais je peux vous assurer qu’il est bien vivant et qu’il éclate de santé !

Ses compagnons acquiescèrent à cette déclaration qui, si elle ne se montrait guère respectueuse de la position du Conseiller, mettait l’accent sur le problème de l’identité du Chevalier de Cerbère. Il était en effet inconcevable que le Sanctuaire n’existât que depuis une cinquantaine ou une soixantaine d’années…

Le Conseiller resta silencieux quelques instants puis, d’une voix calme, répondit.

- Je comprends bien vos doutes, Chevalier Gunthar. Croyez bien qu’ils m’aient également traversé l’esprit ! C’est d’ailleurs ce qui m’amène à penser que ce Valios est un renégat du Sanctuaire. Le seul problème est que…

L’adjoint du Pope hésitait à continuer, comme si les révélations qu’il s’apprêtait à faire mettaient son existence en péril. Les Chevaliers de Bronze croyaient presque apercevoir quelques gouttes de sueur perler sur son visage, bien que celui-ci fût totalement caché derrière un masque de métal qui ne laissait à découvert aucune parcelle de peau.

- Le problème, continua-t-il après une profonde inspiration, est que l’armure de Cerbère n’existe pas !

Tous les Chevaliers se relevèrent brusquement. Que cela signifiait-il ? Le Chevalier du Fourneau, qui avait pris un certain plaisir à placer le Conseiller dans une position délicate, réalisa soudain que la situation était bien moins simple qu’il ne l’avait imaginé auparavant.

- Nous ne l’avons jamais trouvée dans l’île, expliqua le Conseiller d’une voix mal assurée, et aucun des Maîtres qui officient pour nous ne sait où elle pourrait reposer… D’ailleurs, aucune constellation de Cerbère n’est recensée parmi les ensembles stellaires, ce qui m’amène à penser que le récit que je vous ai conté reste une jolie fable pour enfant, et que cet homme qui se fait appeler Valios est un imposteur, un guerrier à la solde d’un autre Dieu…

Les Chevaliers de Bronze échangèrent quelques regards incrédules. Le mystère sur ce Valios restait entier malgré les informations supplémentaires, et la situation semblait inextricable. Ils prirent congé du Conseiller, non sans l’avoir informé de leur prochaine destination : le temple d’Artémis dans la ville d’Ephèse.

Une trirème avec tout un équipage fut mise à leur disposition, le meilleur bateau dont disposait le Sanctuaire. Avant le départ, Gunthar décida de rendre une dernière fois visite à son Maître, Kaïtos du Phénix.

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Comme précédemment, il le trouva occupé à la formation de nouvelles recrues.

Au cours des Jeux Olympiques, le Germain avait eu l’occasion de découvrir que l’enseignement du Chevalier du Phénix couvrait un champ suffisamment vaste pour ne jamais être véritablement pris en défaut. Tout son apprentissage des six dernières années contenait nécessairement la clé qui lui permettrait de dépasser son amertume et sa déception, et les obstacles qu’il trouvait sans cesse à la réconciliation ne résidaient que dans son propre refus du pardon.

Pourtant, Gunthar voulait faire l’effort de comprendre et d’aller vers Kaïtos. Il savait qu’un homme pouvait faire la différence, mais il avait également découvert la force d’une équipe soudée où chacun compensait les erreurs des autres. Et bien qu’il ne voulût le reconnaître ouvertement, cette unité et cette force le séduisaient et il appréciait énormément la compagnie des autres Chevaliers de Bronze. Même les manifestations de camaraderie un peu niaise qu’exprimait Midas de Pégase réchauffaient son âme encore meurtrie et il finissait par le rabrouer comme dans un jeu tacitement accepté.

Gunthar s’avança avec quelques hésitations, rassemblant ses idées afin de se donner plus de courage. Dieux ! Qu’il était plus simple d’affronter une horde d’ennemis que de soutenir le regard d’un homme !

- Maître Kaïtos, commença le jeune homme d’une voix fluette qu’il ne se connaissait pas.

Le Chevalier du Phénix n’avait pas vu venir son disciple bien qu’il eût parfaitement senti sa présence dans son dos. D’un signe il intima à ses recrues d’arrêter l’entraînement pour la journée, puis il attendit quelques instants. Il souhaitait que Gunthar fût parfaitement prêt à affronter cette épreuve.

Enfin, il se retourna. Lentement, pour ne pas brusquer le Germain. Lentement, comme pour apprivoiser un animal sauvage pris au piège et effrayé par l’Homme.

Son regard croisa celui de son jeune disciple. Quelques instants au cours desquels il y lut peur, courage, haine, amour, faiblesse, force.

Gunthar tremblait de tous ses membres. Face à lui se tenait l’homme qui lui avait volé sa mémoire, ses souvenirs. A cause de Kaïtos, il avait oublié jusqu’au visage de sa petite sœur, Endenia ! Mais pis encore, il ignorait pourquoi. Pourquoi le priver de son passé, de son identité, de son être ?

Le Chevalier du Phénix restait parfaitement immobile, mais son calme n’était qu’apparent. Il pouvait presque palper l’agitation qui vibrait dans l’âme de Gunthar. Inconsciemment, le jeune homme avait allumé sa Cosmoénergie flamboyante, et celle-ci se déployait en tourbillons de feu.

La situation devenait critique. Le Chevalier du Fourneau allait passer à l’attaque d’un moment à l’autre, ultime manifestation d’un être incapable de venir à bout de ses propres contradictions.

Kaïtos estima que le son de sa voix pourrait calmer l’agressivité de son disciple. Mais avant même qu’il n’ouvre la bouche, Gunthar fit exploser son Cosmos vers le ciel. Une immense boule de feu s’éleva dans les airs, illuminant la voûte céleste de plusieurs longues minutes.

Le Chevalier du Phénix resta interdit. En l’espace de seulement quelques jours, Gunthar s’était découvert des capacités jusqu’alors insoupçonnées et une puissance latente considérable. Ou bien cette sourde colère qui l’animait se transformait-elle parfois en véritable haine, connectant ainsi la Cosmoénergie du jeune homme sur les ressources infinies et inépuisables de l’Univers.

Kaïtos avait souvent pu constater l’effet de la haine sur l’intensité du Cosmos. En stimulant les capacités physiques de l’individu, elle accroissait sensiblement l’aura du guerrier. Mais un véritable Chevalier devait comprendre que la véritable nature de la Cosmoénergie allait bien au-delà de la forme physique, qu’elle ne dépendait que de l’affinité de l’âme avec l’Univers tout entier. Et la haine, par son essence même, interdisait une telle affinité. Elle n’apportait en réalité que l’illusion de la puissance…

Et pourtant, grâce à la colère, la haine et la frustration, Gunthar avait hissé, l’espace d’un instant, son Cosmos à un niveau qui surclassait celui de la plupart des Chevaliers du Sanctuaire…

Le Germain contempla la boule de feu qui brillait comme un second soleil. Il tourna brusquement les talons et s’enfuit en courant, tandis que des larmes glissaient le long de ses joues et s’envolaient dans le vent. Il échouait encore une fois ; il ne parvenait toujours pas à accorder le pardon alors même qu’il le désirait ardemment.

Les émotions le faisaient extrêmement souffrir et il se maudissait d’en ressentir. Gunthar conservait la désagréable impression que sa véritable personnalité, qui avait été annihilée pendant de longues années, le laissait aussi vulnérable qu’un enfant face au torrent émotionnel de la vie.

En même temps qu’il s’enfuyait, il entrevit la seule issue qui lui restait : l’insensibilité. Amour, affection, compassion, tout cela ne représentait que souffrance à ses yeux. Et pour éradiquer un mal, il fallait en éradiquer les origines…

Dorénavant, il resterait à tout jamais seul. Il ne serait plus Chevalier de Bronze, il serait Gunthar, le Chevalier du Fourneau…

 

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