Cerbère
Valios faisait face à la mer. Le soleil se réverbérait sur l’étendue liquide avec une telle intensité qu’il devait protéger ses yeux derrière les interstices laissés par ses doigts. La chaleur rendait flous les objets lointains, aussi Valios éprouvait-il quelques difficultés à trouver ce qu’il cherchait.
Il l’aperçut enfin. C’était un petit bateau à rames qui n’arborait aucun pavillon particulier. Il put distinguer à son bord huit jeunes gens vêtus d’armures étincelantes ainsi que quelques membres d’équipage.
Valios sut que son heure arrivait et qu’il devait se préparer.
Il se retira dans sa grotte. Xaris et Ipérion se promenaient un peu plus loin et conversaient tels les deux adolescents énamourés qu’ils étaient. Ils ne viendraient pas le déranger. Valios se tint debout face à une grande plaque de métal poli qui faisait office de miroir. Il put y contempler les traits tirés de son visage qui trahissaient sa grande lassitude. Quelques rides striaient son front et la masse de ses cheveux noirs laissait apparaître ça et là quelques mèches grisonnantes. Après tout, il allait bientôt avoir quarante ans…
Ses longues années d’existence l’avaient plus marqué qu’il ne le pensait, mais à présent tous ses efforts allaient trouver leur accomplissement… Tous les signes qu’il attendait depuis qu’il s’était installé sur cette île s’assemblaient un à un pour tisser la trame d’un avenir glorieux et prospère…
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Il se dirigea vers sa chambre. Il y régnait une légère odeur de renfermé. Bien que Xaris fût dévouée et s’occupât de l’entretien de la grotte, elle n’avait jamais reçu l’autorisation de pénétrer dans cette pièce et, en fille obéissante, elle s’était tenue à l’écart. Il amena au centre de la chambre une malle protégée par une peau de chèvre poussiéreuse. D’un coup sec, il dégagea l’objet. La malle était en réalité une grande boîte cubique entièrement faite de métal. Sur les flancs, des gravures finement ciselées représentaient sous divers angles un gigantesque chien à trois têtes, tandis qu’une poignée d’argent ornait la face avant…
Valios dut se faire violence pour ne pas tirer sur cette poignée. Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas ouvert cette urne afin de contempler son contenu, la fabuleuse armure de Cerbère… Il savait cependant que le moment n’était pas encore venu. Il lui restait à préparer son départ ainsi qu’à prendre congé de sa petite Xaris et du jeune Ipérion. Il plaçait toute sa confiance dans le jeune Grec et il savait que ce dernier protégerait Xaris au péril de sa vie si cela s’avérait nécessaire.
Remplir son devoir jusqu’au bout, quitte à périr à la tâche. C’était le credo qu’il avait inculqué à son jeune disciple et qu’il appliquait lui-même. Il n’avait failli qu’une seule fois à ce serment et il s’en maudissait encore…C’était un peu plus de seize ans auparavant…
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Il se reprit aussitôt. Il ne devait pas remuer ses douloureux souvenirs. Pas maintenant. S’il devait expier pour ses fautes, il le ferait une fois sa tâche accomplie.
Il essuya les perles de sueur qui coulaient le long de ses tempes ainsi que les quelques larmes qui commençaient à humecter ses joues. Les portant à ses lèvres, il en savoura le goût légèrement âcre et salé.
Il ne souhaitait pas oublier son passé ni ses erreurs mais il n’avait pas encore le droit de s’abandonner à ces sentiments humains que sont le remords et le chagrin… Tous ceux qui avaient reçu le privilège divin de revêtir une armure sacrée se devaient d’être plus qu’humains et de ne pas céder au sentimentalisme, et Valios savait qu’il ne faisait pas exception à cette règle…
Il sécha ses larmes et se regarda une dernière fois dans le miroir avant de s’asseoir en tailleur à même le sol.
Valios se concentra alors et fit rayonner son Cosmos. Une aura blanche teintée de reflets rouges se mit à vibrer tout autour de son corps. Dans ses yeux, se reflétait la grotte, la plage, la mer, une autre île… Attentif aux moindres vibrations familières, il étendit le champ de sa conscience afin de ne faire plus qu’un avec les îles et les villes environnantes.
Puis il parla. D’une voix ferme et chaleureuse à la fois.
- Venez à moi, fidèles disciples. Votre maître, Valios de Cerbère vous demande.
A peine avait-il prononcé ces paroles qu’une énergie s’alluma sur une île voisine, comme pour répondre à son appel. Valios esquissa un petit sourire. Ils ne l’avaient pas oublié, malgré toutes ces années, et attendaient patiemment qu’il se manifeste pour revenir sous ses ordres…
L’instant d’après, huit silhouettes se présentaient devant la caverne, genou en terre.
Tout se déroulait comme prévu, et bientôt l’armure d’or aurait un nouveau propriétaire…