L’Oracle
Les huit Chevaliers couraient vers Delphes, aussi vite que leurs jambes fatiguées le leur permettait. Erik était à leur tête, suivi immédiatement par Coriandre et Natasha, tandis que les autres formaient un groupe moins volontaire, et Gunthar fermait la marche. Le Germain semblait indifférent à la mission que le Conseiller leur avait confiée : trouver où était l’armure d’Or.
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Tout s’était déroulé très rapidement, et Erik se maudissait de n’avoir pu réagir à temps. A présent, il devait subir les événements au lieu de les dominer, et il n’aimait guère l’impression particulièrement désagréable qui en découlait.
L’armure d’Or du Bélier s’était volatilisée tandis qu’un éclair éblouissant aveuglait l’assistance tout entière. Aussitôt, le Conseiller avait quitté l’arène pour en rendre compte au Maître du Sanctuaire, le Grand Pope lui-même. Celui-ci avait interrompu sa longue méditation pour écouter les suppliques de son ministre. Puis, se rendant sur le Mont Etoilé, un pic qui dominait le Sanctuaire et qui, selon les légendes, permettait de communiquer avec les Dieux, il avait prié la Déesse Athéna.
La réponse de la Déesse de la Guerre s’avéra laconique : " Les neuf parties de l’Armure reposent chacune dans les plus hauts lieux de civilisation et de culture de ce monde ".
Le Conseiller en conclut immédiatement que les Merveilles du Monde représentaient sept de ces hauts lieux. Mais qu’en était-il des deux dernières parties de l’armure ? Il décida alors d’envoyer à Delphes les Chevaliers de Bronze qui avaient participé au tournoi. Là, ils consulteraient l’Oracle d’Apollon afin d’obtenir de plus amples précisions sur les localisations inconnues.
Grâce à des techniques de soin prodigieuses, les guérisseurs du Sanctuaire avaient parfaitement réparé la cheville de l’infortuné Midas — qui dut dès lors se priver des attentions toutes dévouées de ses nombreuses admiratrices — et les autres Chevaliers blessés bénéficièrent du même traitement. Le lendemain de la disparition de l’armure, tous se sentaient parfaitement opérationnels, aussi partirent-ils sur-le-champ en direction de Delphes, la cité d’Apollon.
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Les Chevaliers d’Athéna s’avéraient des athlètes accomplis, au terme de leurs longues années d’entraînement. Nul homme ne pouvait rivaliser avec eux tant par la force que par la vitesse, c’est pourquoi il parcoururent les quelques huit cent stades qui séparaient le Sanctuaire de Delphes en à peine trois heures, performance qu’aucun humain ordinaire n’aurait pu réaliser.
Les dures épreuves du tournoi avaient laissé quelques séquelles aux combattants malgré les soins intensifs, et l’équipe de Chevaliers se trouva essoufflée en arrivant aux abords de la ville.
Malgré leur épuisement, tous furent éblouis par la grandeur du site. La ville représentait le plus important centre religieux de toute la Grèce et sa renommée s’étendait dans tout le monde civilisé grâce au fameux Oracle d’Apollon. Sur les flancs du Parnasse, se dressait le Temple d’Apollon, immense édifice rectangulaire bordé de colonnes. Sa blancheur éclatante était entretenue continuellement, comme si les pierres devaient briller avec la même intensité que le Soleil lui-même.
Une fois franchi le mur d’enceinte, la Voie Sacrée menait à la tholos, un temple circulaire surmonté d’un toit conique, à l’intérieur de laquelle officiait la Pythie ainsi qu’une multitude de prêtres ceints de la couronne de laurier et vêtus d’une longue toge blanche. La tholos comportait de nombreuses sculptures provenant de Sparte et d’Athènes, parmi lesquelles une immense fresque décrivant les combats d’Apollon contre les Géants et contre Héraclès, et bien qu’ils ne fussent guère versés dans le domaine de l’art et de l’architecture, les Chevaliers se sentirent empreints de la sérénité qui régnait en ces lieux. Ils réalisèrent alors que la ferveur religieuse permettait d’accomplir de véritables miracles et que chacun à sa manière contribuait à ces prodiges.
Gunthar, qui s’était montré jusqu’alors relativement taciturne, éprouvait un sentiment de sécurité que même le Sanctuaire d’Athéna n’avait pu lui apporter. Il reconnut cependant que le Sanctuaire était un centre militaire alors que le temple d’Apollon avait pour vocation d’aider pacifiquement les hommes du monde civilisé.
La plupart des problèmes politiques, diplomatiques ou économiques venaient en effet trouver des réponses ici, et bon nombre de chefs d’état envoyaient des émissaires chargés d’offrandes afin d’obtenir un signe du Dieu Soleil.
Dans cette cohue, les Chevaliers furent bousculés à plusieurs reprises par ces convois officiels, commandés par des ministres arrogants qui faisaient bien peu cas de piétons qu’ils considéraient comme du simple bétail.
Finalement, sous la direction d’Erik, ils parvinrent à entrer dans le temple, non sans avoir au préalable acheté un mouton sacrificiel. Car les Dieux, comme les hommes, ne donnent jamais rien pour rien. Et Apollon ne rendait son Oracle qu’en échange d’un sacrifice honorable.
Gunthar était écœuré de voir tant de marchands à l’entrée de la tholos. Ils pratiquaient des tarifs prohibitifs et espéraient par dessus tout escroquer le pèlerin désireux de demander conseil au Dieu. Le Germain s’estima heureux de servir une divinité plus honnête. Non qu’Apollon fût un Dieu mauvais, mais il n’avait cure des machinations humaines tout Olympien qu’il était.
Athéna, au contraire, était connue pour se soucier sincèrement de l’humanité et pour lui apporter de réels bienfaits. Elle avait notamment appris aux hommes les vertus de la réflexion — les plus grands penseurs Grecs résidaient d’ailleurs à Athènes, la ville dédiée à Athéna — et, sur un plan plus pratique, elle leur avait donné le rameau d’olivier dont le fruit était devenu l’une des bases de l’alimentation hellène. En comparaison de cela, qu’avait fait Apollon pour l’humanité ? Il lui avait appris l’Art… La belle affaire !
Le Chevalier du Fourneau se rendit soudain compte que ses pensées était proches du blasphème envers le Dieu du Soleil, mais qu’il n’en éprouvait curieusement aucun remords. Depuis son combat contre Erik, sa dureté et son indifférence s’étaient considérablement accrues et il en voulait terriblement à son maître Kaïtos pour l’avoir manipulé pendant toutes ces années. Sa mémoire n’appartenait qu’à lui, et nul ne pouvait s’arroger le droit de la lui ôter. Il se souvenait dorénavant de son cousin Allarick, de sa petite sœur Endenia et de la plupart des habitants de son village. Certains passages manquaient encore de netteté, mais le Germain pressentait que cela ne durerait guère et que l’intégralité de ses souvenirs lui serait bientôt rendue.
Gunthar fut interrompu dans ses pensées par la venue d’un prêtre jovial dont l’immense toge masquait à peine l’embonpoint. Ses cheveux grisonnaient le long de ses tempes et ils avaient pratiquement disparu du sommet de son crâne. Lorsqu’il leur adressa la parole, son regard se porta, non sur le chef de l’expédition, mais sur le mouton sacrificiel qu’Arcas portait sur ses épaules.
- Salutations nobles seigneurs, commença le prêtre, que les Dieux marchent toujours à vos côtés.
- Salut à vous, prêtre d’Apollon. Erik s’était légèrement incliné pour renforcer sa déférence.
- Que voilà un bien beau mouton ! Je suis convaincu qu’il plaira au Seigneur Apollon. Déposez-le par terre, je vous prie. Le regard du prêtre brillait de convoitise.
- Nous aurions bien évidemment une question à poser à l’Oracle, continua Erik, visiblement agacé que le prêtre ne fît pas attention à lui.
- Vraiment, quel bel animal ! La laisse je vous prie…
- Nous aimerions donc savoir où…
- Petit, petit, petit, interrompit le prêtre. Il est vraiment adorable et ce serait presque criminel de le sacrifier, n’est-ce pas ?
A ce moment, Coriandre s’avança d’un pas énergique.
- Dites donc, nous ne sommes pas venus ici pour vous voir jouer avec un mouton, aussi mignon soit-il ! Nous avons une question de la plus haute importance pour le Seigneur Apollon.
- Ouais, et ce serait dommage d’abîmer un joli temple comme celui-là. La voix rauque et puissante d’Arcas s’était réfléchie contre les murs, emplissant toute la salle de ses vibrations agressives. Tous les regards convergèrent instantanément sur la petite troupe.
Le prêtre prit un air à la fois gêné et apeuré. Il se souvenait que le Macédonien avait soulevé l’animal comme s’il ne pesait pas plus lourd qu’une plume…
- M… mais bien sûr, nobles seigneurs. Sa voix chevrotait comme celle d’un vieillard. Q… quelle est votre question ?
Coriandre ne laissa pas à Erik l’occasion de parler. Le Chevalier du Dragon était peut-être le vainqueur du tournoi, mais il s’avérait un chef bien médiocre.
- Nous voulons savoir où se trouvent exactement les deux morceaux de l’armure d’Or qui ne reposent pas près des Sept Merveilles du Monde.
A l’instant où il prononçait ces mots, le Chevalier de Cassiopée se trouva particulièrement ridicule. Le prêtre ne pouvait absolument pas comprendre le sens réel de la question, et la réponse du Dieu en deviendrait vraisemblablement trop imprécise pour être utile. Cependant, il n’avait nulle envie d’expliquer en détail la situation de crise à laquelle le Sanctuaire d’Athéna devait faire face.
- V… vous êtes des Chevaliers d’Athéna, n’est-ce pas ? Le prêtre tentait de retrouver un peu de son aplomb.
- Oui, répondit Erik en foudroyant Coriandre du regard, et nous devons connaître la réponse du Seigneur Apollon le plus rapidement possible.
- J… je comprends, sires Chevaliers, je comprends et j’obéis sur-le-champ.
Le prêtre exécuta quelques courbettes maladroites et se retira en tirant d’un coup sec sur la longe du mouton sacrificiel. L’animal émit des bêlements apeurés sous la violence de la traction mais il n’était pas de taille à résister à l’homme qui l’entraînait vers le centre du temple, dans la chambre souterraine de la Pythie.
Gunthar esquissa un petit sourire amusé. Les dernières paroles du prêtre lui avaient inspiré une bonne plaisanterie et il ne put résister à l’envie de la partager avec ses compagnons. Après tout, il valait mieux que cette mission les soude plutôt qu’elle ne les divise. Et le rire s’avérait un bon moyen de lier les hommes.
- Il faudrait qu’il obéisse dans le temple, plutôt que sur le champ.
La voix de Gunthar dissimulait à peine son envie d’éclater de rire — une envie qu’il n’éprouvait que très rarement — et son regard parcourut toute l’équipe, guettant un signe ou une réaction amusée à cette fine plaisanterie.
Erik, Coriandre, Arcas, Natasha, Tachys et Témosthène se regardèrent, consternés par l’humour du Germain. Seul Midas éclata d’un rire franc et simple qui résonna dans tout le temple, attirant une nouvelle fois des regards courroucés sur le petit groupe. Il s’approcha du Chevalier du Fourneau et lui administra une grande claque sur l’épaule afin de lui manifester son enthousiasme.
Gunthar n’appréciait guère ces manifestations ostensibles de camaraderie. Certes, il essayait de détendre l’atmosphère et de se faire apprécier de ses compagnons, mais de là à tolérer de telles familiarités… Il foudroya des yeux l’infortuné Midas qui repartit tout penaud vers les autres en maugréant contre le mauvais caractère des populations Barbares…
Erik s’apprêtait à intervenir pour éviter qu’un conflit ouvert ne survienne en plein milieu du temple d’Apollon, quand les Chevaliers entendirent les incantations des prêtres et de la Pythie. Vers le centre de la tholos on pouvait distinguer un passage menant vers le sous-sol, vers la grotte où officiaient les serviteurs du Dieu-Soleil. Les sons qui en provenaient commençaient doucement, comme une mélopée lancinante. Puis leur intensité s’accroissait, et ils se faisaient plus gutturaux. On pouvait y discerner quelques mots de grec et de babylonien mais l’ensemble formait un discours pratiquement inintelligible pour les non-initiés. Les voix atteignirent un point culminant puis redevinrent plus calmes et apaisantes.
Pendant d’interminables minutes, les Chevaliers écoutèrent le flux et le reflux sonore de ces chants qui ne semblaient plus tout à fait humains, et tous en éprouvèrent un certain malaise. Ils craignaient d’importuner Apollon, car les Dieux étaient très rancuniers et pardonnaient rarement à ceux qui les avaient offensés.
Enfin, le prêtre revint. Des cernes apparaissaient sous ses yeux suite à l’intense effort qu’il avait fourni en compagnie de la Pythie. Son visage révélait également une intense lassitude tandis que son esprit se remettait de la transe mystique dans laquelle il s’était plongé.
Coriandre lui laissa à peine le temps de récupérer.
- Alors, vous avez la réponse ?
La voix du Chevalier aux chaînes était dure et cassante, et tous percevaient sa nervosité. Coriandre ne désirait qu’une chose : obtenir l’information voulue et repartir aussitôt. Cet endroit, bien que calme et serein en apparence, lui inspirait une certaine appréhension, comme si eux, des Chevaliers d’Athéna, n’étaient pas réellement les bienvenus dans le temple d’Apollon. C’était Elle qui lui avait soufflé ces conseils ; le Chevalier s’était constamment tenu sur ses gardes, prêt à réagir à la moindre menace, tandis que les autres se laissaient bercer par les fumées d’encens et les chants des prières.
Comme le prêtre hésitait à répondre, Coriandre insista.
- Vous connaissez cet emplacement, oui ou non ?
La voix du Chevalier trahissait son agacement et son agressivité. Le prêtre le fixa d’un regard apeuré, prêt à s’enfuir. Mais il se ressaisit et tenta de se donner une nouvelle contenance. Le résultat était assez gauche, mais il se sentit ainsi prêt à révéler la parole divine.
- Eh bien, le Seigneur Apollon a patiemment écouté votre requête, sires Chevaliers, et dans son infinie bonté, il nous a communiqué sa réponse…
Le prêtre bomba le torse, fier qu’il était de son action au service du Dieu-Soleil. Face à lui, les Chevaliers se trouvaient sur des charbons ardents et le sentiment de supériorité qu’il éprouvait l’emplissait d’aise. Il avait donc décidé de les faire quelque peu patienter. Après tout, ils l’avaient brusqué tout à l’heure et ils ne se montraient guère avenants…
Coriandre et Gunthar se regardèrent et, d’un même geste, ils s’avancèrent d’un air courroucé vers le prêtre. Celui-ci comprit aussitôt qu’il commettait une grave erreur en importunant des Chevaliers d’Athéna. Même s’ils représentaient une déesse pour le moins bénéfique, ils étaient également les mortels les plus puissants de la Création et il valait mieux se trouver dans leurs bonnes grâces…
- L… le Seigneur Apollon est cependant un maître dans l’art des énigmes et je dois reconnaître que je n’ai pas bien saisi la signification exacte de son message…
- Et on peut savoir ce qu’il y avait dans cette réponse ?
Gunthar avait parlé avec une hargne que ses compagnons ne lui connaissaient pas. Ses adversaires au tournoi, Tachys et Erik, l’avaient trouvé dur et froid, mais jamais aussi cassant avec des humains ordinaires. Cela signifiait sans doute que le Germain allait recourir à la violence pour obtenir l’information souhaitée. Fort heureusement, le prêtre prit peur et il leur donna la réponse d’une voix rapide et fluette.
- Le message du Seigneur Apollon est : " Seuls les Eveillés peuvent se purifier dans la boue sacrée ou traverser le Mur de l’Infini "… J… je crois que la Pythie m’appelle, je dois vous quitter sires Chevaliers. A…adieu….
Le prêtre se retira aussi rapidement qu’il le pouvait et il s’engouffra dans la grotte de la Pythie, espérant que ces brutes du Sanctuaire n’oseraient pas le suivre dans ce lieu sacré.
Les Chevaliers d’Athéna se regardèrent l’air surpris. La réponse s’avérait plus énigmatique que la question… La boue sacrée ? Le Mur de l’Infini ? Quels étaient donc ces lieux où l’armure d’Or s’en était allée ? Mieux valait s’en retourner au Sanctuaire afin de rendre compte au Conseiller de cette nouvelle péripétie.
Ils quittèrent en toute hâte le temple d’Apollon et se dirigèrent au pas de course vers la côte est afin de rejoindre le bateau qui les ramènerait au Sanctuaire…En chemin, tous réfléchissaient aux significations possibles de l’oracle rendu par Apollon mais chaque hypothèse formulée soulevait plus d’interrogations qu’elle n’en résolvait.
Gunthar n’avais jamais été particulièrement passionné par les leçons théoriques de son maître, Kaïtos du Phénix. Celui-ci avait maintes fois tenté de lui enseigner la valeur des légendes des Temps Mythologiques, mais le jeune disciple les considérait comme d’amusants contes pour enfants que les adultes racontaient au coin du feu. Kaïtos prétendait, au contraire, que les événements relatés avaient véritablement eu lieu bien longtemps auparavant, lorsque l’humanité était encore jeune et croyait encore en l’immense pouvoir des Dieux. Bien sûr, les faits se déformaient et se romançaient au fur et à mesure que le temps rendait plus diffus les souvenirs, mais les fondements mêmes de ces légendes étaient totalement véridiques.
Le Germain se souvint d’une de ces discussions, parfois animées, entre maître et disciple. Lui, Gunthar, n’acceptait jamais ce qu’on lui disait sans l’avoir remis en cause, et cette attitude exaspérait Kaïtos.
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- Maître, pourquoi m’enseignez-vous de tels enfantillages ? Cette question revenait bien souvent dans la bouche du jeune Gunthar…
- Détrompe-toi, Gunthar, ces récits sont tout ce qu’il y a de plus sérieux. Les exploits d’Héraclès, le combat de Persée contre la Gorgone Méduse, la naissance de Pégase, tout cela a réellement eu lieu. Mais l’époque où ces fabuleux événements se sont déroulés est si lointaine, qu’on l’appelle " Les Temps Mythologiques ".
- Mais, Maître, c’est parfaitement ridicule ! Si de tels exploits ont existé, pourquoi n’en rencontre-t-on plus de nos jours ? Pourquoi les Temps Mythologiques ?
- Gunthar, je pourrais t’expliquer pendant des jours, des années ou des siècles peut-être, que tu ne comprendrais toujours pas. Tu regardes avec ton cerveau au lieu de regarder avec ton cœur et ton âme. Ces prodiges dont nous parlons sont toujours présents, et ce sont nous, les Chevaliers d’Athéna, qui les perpétuons. Contrairement à ce que la plupart pensent, ce ne sont pas les créatures fabuleuses ou les héros qui ont donné un nom à nos armures, ce sont la forme de ces armures et la puissance des Chevaliers qui les ont portées qui ont inspiré les récits légendaires. Chacun de ces " contes pour enfants " représente en fait le récit des terribles batailles qu’ont dû livrer nos armées pour lutter contre les Forces du Mal. Et dans chacune de ces légendes repose, pour qui sait regarder avec son cœur, le moyen de vaincre n’importe quel adversaire ou de résoudre n’importe quelle situation…
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Malgré cette savante argumentation, Gunthar n’avait guère été convaincu et il s’était davantage consacré à l’apprentissage du combat pur qu’à celui des récits anciens. A présent, il se demandait si l’Oracle ne faisait pas référence à l’une de ces légendes qu’il avait dédaignées. Il en éprouva une certaine honte ; il venait de comprendre que la formation d’un Chevalier n’était pas laissée au hasard et que chaque thème trouvait une justification par la suite.
Promenant son regard sur ses compagnons, il découvrit sans réelle surprise qu’il en avait été de même pour eux. Même Erik, l’intellectuel du groupe, restait pensif et semblait soucieux de découvrir le message réel du verdict d’Apollon.
Le Chevalier du Dragon était plongé dans ses réflexions au point qu’il ne s’aperçut pas que Gunthar l’observait. Il pressentait que l’Oracle faisait référence à un lieu bien précis, mais son savoir dans ce domaine s’avérait très limité. Il médita sur les informations qu’il avait déjà rassemblées. D’après le Conseiller, sept parties de l’armure se trouvaient au pied des Sept Merveilles du Monde. Ces Merveilles représentaient les plus grandes et les plus belles constructions jamais réalisées de main d’homme. On prétendait que seuls les Dieux pouvaient surpasser le talent et le génie de leurs bâtisseurs.
La première Merveille était la statue de Zeus Olympien. Elle résidait dans le temple principal d’Olympie et les concurrents des célèbres Jeux Olympiques venaient lui rendre hommage avant le début des épreuves.
Puis venait le Temple de la déesse Artémis, à Ephèse. Erik ignorait en quoi ce temple était si particulier, car pour qui avait contemplé la " Course du Soleil " au Sanctuaire d’Athéna, ce gigantesque escalier ponctué de douze immenses maisons symbolisant les douze signes du zodiaque, n’importe quel autre édifice semblait fade et anodin.
Ensuite, les érudits grecs recensaient le gigantesque Colosse de Rhodes. Cette statue de bronze surplombait l’entrée de l’unique accès au port et, grâce à un brasier entretenu jour et nuit, il indiquait aux navires la position de l’île tout en permettant une défense efficace contre les envahisseurs.
Erik évoqua encore le grand Phare d’Alexandrie, une tour illuminée qui guidait les navires perdus dans la tempête, ainsi que les Pyramides dont on prétendait qu’elles servaient de tombes aux Pharaons d’Egypte.
La liste s’achevait avec le Mausolée d’Halicarnasse, sépulture grandiose destinée à montrer au monde entier la toute-puissance d’un roi ainsi que l’amour de son épouse, et avec les somptueux Jardins Suspendus de Babylone qui faisaient l’orgueil de la cité la plus prospère de l’Orient.
Si l’armure avait choisi de tels lieux, les deux dernières parties avaient vraisemblablement élu domicile près d’autres merveilles qui n’étaient pas encore été recensées…
Erik eut soudain une illumination. Ce ne pouvait être que cela ! Les Merveilles du Monde, au nombre de Sept, représentaient le summum de l’art humain. Mais celles-ci se trouvaient toutes dans le Monde Grec, lui-même considéré comme un modèle de civilisation et de culture. Cependant, rien ne prouvait que d’autres peuples fussent incapables de prouesses techniques et artistiques comparables.
Les deux dernières parties de l’armure avaient donc vraisemblablement choisi des hauts lieux de civilisation et de culture à l’extérieur du monde grec connu. Il suffisait donc de chercher des archives traitant des peuplades étrangères et d’évaluer lesquelles possédaient de telles réalisations…
Erik se sentit ragaillardi par cette découverte et il afficha un sourire satisfait. Il confirmerait ainsi sa position de chef et prouverait au Conseiller qu’il méritait toute sa confiance.
Gunthar demeura sceptique lorsqu’il vit Erik se détendre tandis que les autres Chevaliers restaient parfaitement concentrés et soucieux. Il décida cependant de ne pas y prêter attention plus que nécessaire. La côte n’était plus bien loin et le trajet en bateau qui les ramènerait au Sanctuaire nécessitait moins d’une heure… Il suffisait de patienter et bientôt, toutes les réponses surviendraient d’elles-mêmes.
Pourtant, le Germain ne se reconnaissait plus. Malgré son impatience et ses sautes d’humeur, il devenait tolérant, tentait de faire de l’humour et il éprouvait même une certaine nostalgie vis-à-vis de son passé. Une petite voix lui murmurait sans cesse de retourner dans son village natal afin d’y retrouver Endenia, sa petite sœur. Même la perspective d’y rencontrer Allarick éveillait en lui une certaine joie, bien qu’il sût que son cousin tenterait à coup sûr de le tuer…
Une fois l’armure d’or retrouvée, il lui faudrait absolument entreprendre ce voyage vers ses racines et redécouvrir qui il était réellement…
Coriandre méditait également tout en courant vers la côte. Mais contrairement aux réflexions de Gunthar et d’Erik, les pensées du Chevalier aux chaînes s’organisaient sous la forme d’un dialogue. Depuis qu’il avait acquis son armure, Coriandre était accompagné par Elle. Au début, il avait cru que cette sensation était commune à tous les Chevaliers et que c’était la volonté de l’armure qui se manifestait auprès de son possesseur. Mais le jeune homme avait petit à petit découvert qu’il n’en était rien.
Elle était bien plus que la volonté de l’armure ou des chaînes. Elle habitait l’armure, bien sûr, mais elle s’accordait sur l’esprit de son porteur, tout en conservant sa personnalité propre. Elle pouvait communiquer avec Coriandre, non pas avec des signes ou d’autres moyens détournés. Elle parlait directement dans son esprit, formant des phrases parfaitement intelligibles, prononcées avec une voix douce et suave…
Depuis qu’il avait quitté le Sanctuaire pour se rendre à Delphes, une étrange appréhension l’étreignait, un indéfinissable sentiment de malaise qui le rendait plus méfiant que de coutume, plus agressif également. Elle percevait sa gêne, mais à aucun moment elle ne tentait de le rassurer comme elle l’avait déjà fait dans le passé. Et c’était précisément cela qui renforçait les soupçons du Chevalier aux chaînes.
Coriandre tenta de faire le point sur les informations qu’il détenait déjà. Il se remémora le tournoi, la disparition de l’armure, le Conseiller, la prière du Pope…
Le Pope…
Quel étrange personnage, ce Pope dont nul n’avait entr’aperçu ne serait ce que la silhouette, excepté bien sûr son dévoué Conseiller. Etrange également son absence au Tournoi du Solstice, l’événement le plus important du Sanctuaire… Se pouvait-il donc que des prières fussent plus importantes que la remise de l’Armure d’Or au vainqueur du tournoi ? Ou bien…
Non, c’était impossible ! Coriandre ne pouvait l’accepter… Et pourtant… Il n’y avait pas d’autre explication…
Les Chevaliers parvinrent en vue de la côte. Le bateau qui les avait conduits patientait au large. Une fois parvenu au rivage, Erik déploya sa Cosmoénergie et en dirigea toute la puissance dans ses jambes. Il effectua un puissant bond qui le propulsa jusqu’au bateau sans le moindre effort apparent. Les autres l’imitèrent aussitôt. Chaque minute perdue laissait l’Armure d’Or du Bélier sans protection, aussi devaient-ils tous se hâter de mener à bien cette mission.
Cependant, nul ne prononça une parole pendant le trajet qui les menait vers l’île du Sanctuaire, observant les autres et réfléchissant à ce qu’il allait dire au Conseiller une fois qu’ils paraîtraient tous devant lui…