Le Tournoi
Comme chaque année, le jour du solstice d’été, le Sanctuaire d’Athéna était agité par les préparatifs d’un Grand Tournoi qui allait désigner un champion parmi les nouveaux Chevaliers. Ce tournoi donnait l’occasion d’une grande fête où les libations et les sacrifices aux Dieux réjouissaient les cœurs.
Tous se mettaient à l’ouvrage, du paysan le plus pauvre au Chevalier le plus puissant. Le Grand Tournoi abolissait ainsi, pour un temps, les trop rigides barrières sociales du Sanctuaire et chacun y apprenait une leçon fondamentale : sous l’armure ou sous l’habit de tissu grossier, à côté des chèvres ou non loin d’Athéna, tous restaient des hommes, soumis aux lois de la nature et aux caprices des Dieux.
Les gardes, affairés à remettre en état le Grand Colisée, pariaient sur les compétiteurs de cette année. Leurs rires gras et émaillés de plaisanteries grivoises résonnaient si fort aux alentours que chacun au Sanctuaire pouvait deviner quel était le favori de ces joutes.
Huit apprentis venaient de recevoir une armure de Bronze, entrant ainsi dans le monde des Chevaliers d’Athéna, des guerriers sacrés aux pouvoirs surhumains dont la seule évocation inspirait crainte et respect dans tout l’empire grec. Les légendes les plus folles couraient sur eux, prétendant que d’un bond ils pouvaient atteindre les étoiles ou que de leurs poings ils pouvaient entrouvrir la terre… La réalité allait bien au-delà de ces légendes mais les hommes ordinaires n’étaient pas prêts à voir de telles merveilles.
Les nouveaux Chevaliers avaient pour nom Gunthar du Fourneau, Coriandre de Cassiopée, Tachys du Cygne, Erik du Dragon, Midas de Pégase, Arcas de l’Ours, Témosthène de la Licorne et Natasha du Serpent.
Natasha représentait la première femme Chevalier de toute l’histoire du Sanctuaire et à ce titre, elle était victime de nombreux quolibets. Pourtant, elle avait payé son tribut à la Déesse afin de pouvoir la servir au même titre que les hommes. En effet, depuis les Temps Mythologiques, seuls les hommes avaient le droit de se battre au nom d’Athéna. Les femmes n’avaient pas ce privilège. Si elles souhaitaient malgré tout connaître le sort glorieux des Guerriers Sacrés, elles devaient renoncer à tout jamais à leur féminité en cachant leur visage derrière un masque austère, en métal gris. Natasha avait ainsi dissimulé sa beauté derrière une carapace impassible qui lui rappellerait toujours qu’elle n’avait pas les mêmes droits que les hommes.
Même les gardes, pourtant inférieurs dans la hiérarchie, ne lui manifestaient pas le respect dû à son rang, la considérant comme une " misérable femelle, tout juste bonne à torcher les mômes et à laver le linge ". Face à une telle attitude, Natasha s’efforçait de conserver son calme et sa dignité. Pourtant, dans son for intérieur, elle mourait d’envie d’exterminer cette bande de misogynes primaires, capables d’adorer et de servir une déesse mais non d’accepter dans leurs rangs une femme ordinaire. Les mâles étaient stupides mais elle espérait secrètement qu’un jour l’égalité entre homme et femme serait possible.
Les paris allaient bon train, donnant pour vainqueur tantôt Tachys, tantôt Témosthène. Une grande majorité s’accordait cependant sur la défaite inéluctable de " la femelle " et sur la supériorité incontestable de Midas. En effet, ce dernier avait été entraîné au Sanctuaire même et avait sympathisé avec la quasi-totalité de ceux qui y vivaient, qu’ils soient paysans, gardes ou Chevaliers. Il jouissait donc d’une excellente réputation, tant sur sa sociabilité que sur son efficacité au combat. Aussi, quelques instants avant le coup d’envoi du tournoi, la majorité des parieurs le donnaient vainqueur et se moquaient éperdument du sort qui attendait les sept autres.
Gunthar se sentait tendu. Il n’était guère habitué aux rassemblements de foule. Cela éveillait en lui un sentiment diffus d’insécurité. Un de ces sentiments qui surgissent de nulle part, comme issus d’une vie antérieure qui tenterait de reprendre ses droits. Cependant, il n’avait guère le choix. Le tournoi représentait un événement majeur de la vie du Sanctuaire et il ne pouvait se soustraire à son premier devoir. D’autant plus que son maître, Kaïtos, serait présent dans le public et évaluerait en permanence la valeur de ce nouveau Chevalier. Il tenait donc à ne pas décevoir celui qui lui avait tout appris et qui était devenu un véritable père au fil des ans.
Regardant autour de lui, il dévisagea les autres compétiteurs. Tous semblaient vivre cet instant comme une pénible épreuve dont ils se seraient volontiers passés. Il avait lui aussi remarqué la présence de Natasha mais n’y prêtait guère attention. Pour lui, hommes et femmes se valaient : aussi stupides et méprisables les uns que les autres. Il laissa errer son regard sur chacun de ses futurs adversaires, tentant de déterminer leur état d’esprit à partir de tics gestuels ou de mimiques involontaires. Kaïtos lui avait enseigné à déceler la moindre faille chez ses ennemis. Et Gunthar ne se connaissait pas d’amis à part son maître et lui-même.
Il remarqua, à l’écart du groupe, un jeune homme aux allures et aux traits plus doux que les autres. A chacun de ses poignets pendait une chaîne qui ondulait en permanence, comme si elle sondait les alentours à la recherche d’un danger. Il s’agissait vraisemblablement de Coriandre, le Chevalier de Cassiopée, dont les pouvoirs exacts restaient mystérieux.
Gunthar en vint à se demander pourquoi chaque armure du Sanctuaire était affiliée à une constellation, et si chaque combat n’était pas en quelque sorte joué d’avance grâce aux prédictions de l’astrologie…
Il fut tiré de sa rêverie par Témosthène, un solide Grec qui portait l’armure violette de la Licorne. Il avait été entraîné dans le Nord de l’Afrique, dans les déserts de sable. Le soleil et les vents brûlants avaient creusé des rides profondes sur le visage du Chevalier qui semblait plus âgé qu’il ne l’était réellement. Témosthène ne parlait pas beaucoup. On eût dit qu’il avait appris à ménager son souffle en permanence. Son regard et ses cheveux avaient pris la couleur du désert et son visage impassible ne laissait paraître aucune émotion. Seules quelques veines saillantes sous la peu rugueuse marquaient son extrême tension.
Le Germain avait été bousculé un peu brusquement par le Grec qui n’avait pas jugé utile de s’excuser. Ce manque de respect formait typiquement ce qui mettait Gunthar hors de lui. Il parvint cependant à se contenir : ils allaient se rencontrer sur la piste et il aurait toute latitude pour apprendre les bonnes manières à ce malappris !
Les gradins du Colisée abondaient en spectateurs avides. Tous les Chevaliers, les gardes et les paysans avaient cessé leurs activités pour assister à ces combats rituels. C’était le Conseiller du Grand Pope qui allait, cette année encore, présider les festivités, le Pope ayant fort à faire en méditations et prières en l’honneur d’Athéna.
Le Conseiller prononça un petit discours de bienvenue, aussi intéressant que bref, puis il enchaîna sur la bénédiction du Colisée.
Le brouhaha ambiant cessa de lui-même lorsque le Conseiller en prononça le premier mot.
- Déesse Athéna, clama-t-il d’une voix puissante. Ces combats auxquels nous allons assister ont lieu en ton honneur. Prête ta sagesse et ton courage à tous ceux qui y participent, afin qu’ils te fassent honneur. Fais que le vainqueur puisse revêtir l’armure d’Or, le don le plus précieux que tu nous aies transmis, et qu’il te serve avec le courage et la noblesse d’un vrai Chevalier.
Tous écoutaient, pendus à ses lèvres. Le Conseiller était visiblement très satisfait de son autorité, aussi marqua-t-il un arrêt avant de lancer : " Que les joutes commencent ! ". Une clameur générale l’accompagna tandis que les participants entraient dans l’arène.
L'un après l'autre, chaque Chevalier s'agenouilla devant la statue d'Athéna et jura de combattre avec honneur jusqu'à la victoire ou l'abandon.
Le public était enthousiaste et scandait déjà le nom de son favori : Midas de Pégase…
Les règles de ce tournoi s’avéraient fort simples : l'emporterait celui qui parviendrait à mettre hors combat son adversaire sans le tuer, un Chevalier devant en toute circonstance rester maître de soi et respecter la vie. Les huit participants participeraient à des quarts de finale, demi-finales et enfin à une finale dont le vainqueur serait proclamé champion et gagnerait le droit de revêtir l'armure d'Or, la plus haute distinction qu'un Chevalier ait jamais reçue.
L’urne sacrée dans laquelle reposait l’armure trônait devant la loge réservée au Conseiller et brillait de tout son éclat sous la lumière intense du soleil. La chaleur qui régnait et l'humidité ambiante conférait à la boîte cubique un aspect quelque peu irréel et mystérieux, ce qui attisait encore plus les convoitises. L’armure représentait la Constellation du Bélier, le premier signe zodiacal. Les légendes racontaient qu'elle avait été forgée par le Dieu Forgeron, Héphaïstos, et confiée il y a bien longtemps au meilleur Chevalier d'Athéna, un certain Argion. Depuis, nul ne s’était montré digne de la revêtir et elle sommeillait dans son urne en attendant celui qui la mériterait.
C'est pourquoi, tous les ans, le Tournoi du Solstice désignait un champion qui avait gagné le droit de tenter sa chance. Si l'armure l'acceptait, le Sanctuaire retrouverait enfin toute sa puissance d'antan.
La plupart des huit Chevaliers présents ne savaient pas exactement pourquoi il fallait se battre et l'armure d'Or ne représentait pas un but en soi. Gunthar se battait pour faire honneur à son maître, Coriandre n'avait manifestement aucune envie de se battre, Midas soignait sa popularité, Natasha voulait simplement prouver qu'elle était l'égale des hommes. Quant à Erik, Témosthène, Arcas et Tachys, ils n'avaient pas clairement affiché leurs motivations mais Erik et Tachys semblaient tous deux garder un œil sur la fabuleuse armure d'Or du Bélier.
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Le hasard désigna Tachys comme adversaire de Gunthar lors du premier tour.
Les deux hommes se mirent face à face et se saluèrent, marquant ainsi le respect qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre. Lorsque le silence se fit dans les gradins, le Conseiller donna le coup d'envoi de ce premier duel.
Gunthar et Tachys s'observaient mutuellement, chacun cherchant à intimider l'autre par sa prestance ou par la qualité de sa défense. Mais nul ne semblait prendre l'ascendant et ils se contentaient de se déplacer latéralement sans jamais quitter l’adversaire des yeux.
Tachys fut le premier à passer à l'action. Il fit mine de se concentrer et déploya une fraction de sa puissance pendant quelques instants. Une aura blanche et pure comme le Germain n’en avait jamais vu. Gunthar restait sur ses gardes, mais rien ne se produisit. Le public semblait tout aussi surpris que le Germain, d'autant plus que le Chevalier du Cygne arborait un sourire satisfait.
- Est-ce là tout ce que tu sais faire ? commenta ironiquement le Chevalier du Fourneau.
- Ne me sous-estimes pas, ce serait une grave erreur… répliqua Tachys sur le même ton.
Gunthar trouvait l'aplomb de son adversaire particulièrement risible et il poussa un petit gloussement amusé… qui s'estompa aussitôt qu'il aperçut un flocon de neige tomber droit sur son visage. De la neige… en plein été…
Cette fois, c'était au tour d'Tachys de glousser face à la mine stupéfaite du Germain. Car le flocon n'arrivait pas seul. Petit à petit, leur nombre grandissait et l'aire de combat se recouvrait progressivement d'une fine couche blanche tandis qu’un souffle froid se répandait tout autour des Chevaliers. Le Chevalier du Cygne avait donc la capacité de faire neiger… Il en fallait cependant bien plus pour effrayer le Germain qui ne tarda pas à réagir.
- A ce que je vois, commença-t-il, tu aimes le spectacle, Chevalier. Alors si tu permets, contemple ce que je sais faire !
Retrouvant d’instinct les réflexes de son entraînement, Gunthar puisa une fraction de l’énergie brûlante qui coulait en lui. Son Cosmos se mit à irradier, rouge et éclatant comme le feu des volcans. Instantanément, la neige cessa de tomber et la pellicule blanche qui tapissait le Colisée s’évapora sous l’effet du courant brûlant qui émanait de l’aura flamboyante.
Tachys serra les poings de rage tandis que Gunthar affichait un petit sourire narquois. Le public appréciait ces effets visuels qui, s’ils ne pesaient pas réellement sur l’action, donnaient au duel un aspect spectaculaire fort plaisant…
Les deux Chevaliers reprirent leur phase d’observation. Tous deux étaient plus concentrés et se tenaient prêt à toute éventualité. L’enjeu était d’autant plus important que tout les opposait, tant par leurs objectifs que par leurs pouvoirs respectifs.
Se remémorant les sages conseils de son maître, le Fourneau conservait son calme et attendait que l’adversaire dévoile ses faiblesses afin de l’attaquer sur ce point précis. Le Cygne utilisait la même stratégie, aussi les deux combattants laissaient-ils la tension croître entre eux.
Tachys décida à nouveau de briser son inaction. Son regard se rétrécit au moment où il bondit sur Gunthar, bien décidé à le frapper au visage de toutes ses forces. L’attaque était grossière et Gunthar s’était déjà placé en position défensive. Son armure comportait un petit renflement qui pouvait faire office de bouclier contre des offensives aussi sommaires. Il comptait bien en profiter pour montrer au Cygne la vanité de ses tentatives.
Ce dernier parvint à la hauteur de Gunthar et arma son bras pour décocher un coup puissant. Aussitôt, Gunthar plaça son bouclier en avant afin d’écarter le poing… mais il ne rencontra que le vide. Le Cygne avait en effet dévié de sa trajectoire au dernier moment afin d’atteindre par surprise les jambes de son adversaire. Une sensation de froid au niveau des pieds arracha à Gunthar une grimace de surprise. Baissant les yeux, il constata que Tachys était capable de geler instantanément tout ce qu’il touchait. Un bloc de glace recouvrait à présent ses pieds et s’étendait jusqu’au niveau de genoux.
Il n’eut cependant pas le temps de réagir car Tachys s’était déjà mis hors de portée et regardait son œuvre d’un air satisfait.
- Chevalier du Fourneau, tu as désormais perdu !
Tachys concentra alors la totalité de son pouvoir. Son aura était plus brillante que jamais et Gunthar crut apercevoir, derrière la silhouette du Chevalier, un cygne prenant son envol. Cela ne pouvait signifier qu’une seule chose : Tachys allait développer sa puissance et sa vitesse jusqu’à la limite pour le terrasser d’un seul coup. Le meilleur moyen d’éviter un coup étant de ne plus être là, Gunthar décida de briser la glace sans plus attendre. Il généra un petit brasier autour de lui qui fit fondre la glace et bondit de côté. A cet instant précis, Tachys libéra toute son énergie : un souffle glacé constellé de microscopiques cristaux tranchants jaillit de son poing droit.
Se libérer s’était avéré plus long que prévu et Gunthar n’eut que le temps de placer ses mains devant lui en guise de protection, espérant ainsi amortir l’essentiel de l’impact. Les minces cristaux de glace qui émaillaient l’attaque lacérèrent ses bras et son visage, creusant de profonds et douloureux sillons. Sous l’impact, Gunthar fut projeté à l’autre bout du Colisée et il s’écrasa lourdement au sol.
La partie allait être plus difficile que prévue.
Gunthar se releva en titubant. L’impact avait été rude mais aucun organe vital n’avait été frappé par l’attaque dévastatrice du Chevalier du Cygne. Ce dernier semblait également éprouvé par l’effort qu’il venait de fournir ; sa respiration était courte et saccadée, trahissant la fatigue qui commençait à le gagner. Le Fourneau avait deviné d’instinct que c’était le moment d’être offensif, mais son corps avait besoin de récupérer afin d’être opérationnel.
Le public avait disparu pour les deux combattants dont l’esprit ne tendait plus que vers un seul but, la victoire. Ils n’entendaient ni les encouragements des uns ni les sifflets des autres, afin de trouver au plus profond d’eux-mêmes l’énergie de continuer le combat. Gunthar avait appris de son maître Kaïtos comment ignorer la douleur par la seule force de sa volonté. Aussi fit-il le vide dans son esprit afin de neutraliser les lancées qui se manifestaient dans ses bras et sur ses côtés. Tachys récupérait rapidement lui aussi et, au bout de quelques instants, les deux Chevaliers se firent à nouveau face, l’air menaçant.
Cette fois, Gunthar n’avait nulle envie de se laisser surprendre par la débauche de technique dont son adversaire faisait montre et il pensait en avoir suffisamment vu pour être en mesure de prendre l’avantage. Après tout, la même attaque ne pouvait être efficace deux fois sur un Chevalier… Du moins l’espérait-il… Prenant la direction des opérations, le Germain effectua un bond impeccable afin de frapper Tachys en coup de pied retourné. Celui-ci fut un peu lent à réagir, visiblement surpris par une attaque de front, et reçut l’impact de plein fouet. La violence du choc le projeta quelques mètres plus loin tandis que Gunthar se réceptionnait avec souplesse. Le Germain esquissa un petit sourire. Ils étaient quittes à présent.
Le Chevalier du Cygne se releva, visiblement furieux et se jeta sur son adversaire. Le Chevalier du Fourneau l’imita aussitôt et il se retrouvèrent rapidement au contact, parant, frappant, esquivant, bondissant, tournoyant, feintant. Tous deux semblaient de force égale et nul ne parvenait à prendre le dessus sur l’autre. Le public exultait car le spectacle était excellent. Les combattants se donnaient sans réserve, déployant toute leur technique, leur science de la guerre apprise au cours de longues années d’entraînement, les gestes maintes fois répétés jusqu’à devenir parfaits tant par l’esthétisme que par la précision mortelle.
Tachys et Gunthar se séparèrent, essoufflés par l’effort soutenu qu’ils venaient de fournir. Il était temps d’en finir, sinon tous deux devraient abandonner à cause de leur épuisement. Ils utilisèrent leurs dernières ressources pour faire croître leur Cosmoénergie au maximum. Une aura de feu entoura Gunthar tandis qu’un tourbillon glacé protégeait Tachys.
Gunthar appela les Flammes d’Hadès, le nom qu’il avait donné à la technique employée et Tachys appela la Poussière de Diamant. Des flammes se formèrent autour des mains du Germain qui les projeta avec hargne sur son adversaire. Celui-ci mima l’envol du cygne avant de joindre ses poings devant lui et d’en faire jaillir une pluie de cristaux de glace meurtriers.
Le choc fut terrible. Feu contre glace. Poing contre poing. La déflagration souleva un nuage de poussière qui désorienta spectateurs et participants. Il était devenu impossible de distinguer la piste de l’arène et nul ne savait ce qu’il était advenu des deux Chevaliers.
Au bout de quelques minutes, le sable retomba et l’on put distinguer les silhouettes de Gunthar et d’Tachys. Tous deux se faisaient face, immobiles. Les armures, encore fumantes, semblaient intactes mais portaient en réalité les marques des terribles coups qu’elles venaient de recevoir. Les deux hommes restèrent à se regarder droit dans les yeux, comme si le combat continuait dans leur impassibilité. Une gêne finit par s’installer dans le public. Que se passait-il donc ?
- Regardez, il a bougé ! cria quelqu’un dans la foule.
- Qui ? répondit un autre spectateur
- Où ? lança un autre anonyme
Tachys fut le premier à manifester des signes d’activité. Il avança de quelques pas… pour s’effondrer aux pieds de Gunthar. Ce dernier n’avait toujours pas bougé et tous dans l’assistance se demandaient s’il était encore vivant.
Le Conseiller se leva alors et, à la surprise générale, proclama le Chevalier du Fourneau vainqueur.
Un brouhaha envahit progressivement l’arène. Comment se pouvait-il que Gunthar l’eût emporté puisqu’il ne donnait aucun signe de vie ?
Coriandre et Témosthène se précipitèrent sur la piste pour savoir ce dont il retournait. Il ramassèrent sans ménagement le Chevalier du Cygne, puis s’intéressèrent au Chevalier du Fourneau. Celui-ci leur fit un petit clin d’œil et leva le pouce en signe de victoire.
Le public, sceptique quant à cette victoire bien étrange, applaudit malgré tout le vainqueur inattendu…
Seuls quelques puissants Chevaliers avaient pu véritablement suivre l’action et comprendre ce qui s’était effectivement produit. Gunthar avait tout simplement bénéficié d’une plus grande réserve de Cosmoénergie puisque Tachys avait déjà utilisé une part importante de sa puissance. Mais sa stratégie ne s’était pas arrêtée là : refusant que tout un chacun puisse à loisir analyser les mouvements préparatoires ainsi que l’exécution des Flammes d’Hadès, le Germain avait volontairement engendré un nuage de sable afin de masquer la scène à la quasi-totalité de l’assistance. Il évitait ainsi que ses futurs adversaires ne puissent le neutraliser trop rapidement lors des tours suivants.
Kaïtos resta pensif devant l’ingéniosité de son disciple. C’était en effet bien pensé d’un point de vue pratique, mais bien peu diplomate sur le plan du spectacle. Et le public ne s’y était pas trompé, frustré de n’avoir pas entièrement saisi l’action. C’était l’un des traits dominants du caractère de son jeune disciple : efficace mais peu enclin aux concessions. En combat, cela devenait un atout non négligeable, lié à une force de conviction presque inébranlable. Mais en société…
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Kaïtos fut tiré de ses réflexions par l’annonce du combat suivant. Le public l’espérait bien plus intéressant que le précédent qui avait connu une fin peu passionnante. Cette fois, c’était au tour du héros national, Midas de Pégase, de faire ses preuves. Il devait affronter Arcas de l’Ours, un géant au visage peu affable.
Midas venait de Crète où il avait vécu la majeure partie de son enfance avant de se rendre au Sanctuaire. Là, sa simplicité, son sens de l’humour légèrement terre à terre et son honnêteté exemplaire lui avaient attiré la sympathie de l’essentiel des résidents de l’île. Il avait le teint mat et ses cheveux courts en bataille donnaient l’impression d’un jeune écervelé — ce qui n’était d’ailleurs pas complètement faux…
Face à lui, Arcas le Macédonien ressemblait à une gigantesque statue mal dépolie : sa taille et sa stature imposantes cadraient parfaitement avec l’armure de l’Ours et de temps à autre, une faible lueur d’intelligence brillait dans son regard obscur. Sa chevelure longue et fournie entourait sa tête telle une crinière rousse mal entretenue et de nombreuses cicatrices, griffures, entailles et déchirures émaillaient son visage, ses bras et ses cuisses.
Le combat semblait inégal mais le public restait confiant dans les capacités de Midas.
Comme précédemment, le Conseiller donna le coup d’envoi. Aussitôt les spectateurs se mirent à scander " Pé-gase ! Pé-gase ! " pour encourager leur vedette. Celui-ci les remercia en levant la main, comme pour signifier que la victoire était d’ores et déjà acquise. Arcas regardait la scène avec dédain. Il ne goûtait guère la popularité de son adversaire et avait décidé de lui botter le train afin de lui apprendre les bonnes manières. Profitant de l’inattention de Midas, il le saisit aux épaules et le projeta au loin. Surpris, le Chevalier de Pégase n’eut pas suffisamment de réflexes pour se réceptionner en douceur. Il entendit un craquement dans sa cheville gauche et grimaça de douleur.
Il se reprit aussitôt. Arcas allait lui payer ça ! Midas se releva tout en décidant de ne pas trop forcer sur sa jambe blessée. Le Chevalier de l’Ours affichait un air satisfait car les spectateurs avaient cessé d’encourager leur champion qui n’avait même pas été capable d’exécuter une manœuvre aussi élémentaire. Midas courut en direction de son adversaire afin de prouver qu’il était le meilleur. Sa cheville le lançait encore et sa jambe gauche n’était pas très assurée. Arcas repéra aussitôt cette faiblesse et décida de l’exploiter afin de l’emporter de manière écrasante. Il allait rabattre le caquet de cet avorton.
Midas parvint à la hauteur de l’Ours, bondit et exécuta un coup de pied retourné parfait qui frappa de plein fouet le thorax d’Arcas. Celui-ci sourcilla à peine et, rapide comme l’éclair, il referma une main autour de la cheville blessée de Pégase. Sans plus attendre, il décida de jouer un peu avec ce hochet providentiel…
Arcas avait passé six années dans les forêts des Balkans où il avait développé une impressionnante musculature au niveau des mains et des bras, ce qui lui permettait de broyer nuques et colonnes vertébrales sans le moindre effort. Il n’avait pas le droit, au cours de ce tournoi, de tuer son adversaire. Aussi se contenterait-il de briser les jambes et les mains du jeune freluquet qu’il avait emprisonné… Le Chevalier de l’Ours commença à serrer son poing autour de la cheville de son adversaire. Lentement, mais sûrement, afin de diffuser une indicible souffrance dans tout le corps du jeune Crétois.
Midas manqua de hurler lorsque la pression s’accentua. Il avait l’impression que la chair de sa jambe n’existait plus et qu’Arcas s’attaquait à l’os lui-même. Par réflexe, il martela de ses poings le Chevalier de l’Ours, en vain. Celui-ci contemplait son œuvre, un sourire mauvais illuminant son visage.
Un craquement plus net que les autres. Un cri de douleur intense. La cheville de Midas venait de céder.
- Ha ! Tu fais moins le fier à présent ! La voix du Macédonien était rauque comme le grondement sourd d’un ours qui charge. Allez, je vais te consoler ! Viens me faire un gros câlin !
Sur ces paroles, Arcas attira dans une étreinte puissante un Midas qui pouvait à peine bouger. C’était une technique baptisée l’Etreinte de l’Ours qui consistait à écraser l’adversaire contre son propre corps. La souffrance infligée était terrible et peu de guerriers y survivaient. Après la cheville, Arcas s’attaquait ainsi à la colonne.
- Je te propose un marché, commença-t-il. Si tu abandonnes maintenant, ta souffrance cessera. Mais si tu persistes, tu endureras une douleur parfaitement inutile car tu perdras de toute manière. Ta cheville est brisée et nul ne peut se dégager de mon étreinte… Alors, Chevalier ? Ta décision ?
- V… va te faire voir ! parvint à balbutier Midas. H… J… je n’ai pas encore perdu !
- Tant pis pour toi ! Et je t’avouerais que ce n’est pas sans plaisir que je vais t’écraser, vermisseau !
Le Chevalier de l’Ours accentua la pression, étouffant littéralement son adversaire et menaçant de lui briser les côtes.
La douleur devenait intolérable et le Crétois manquait à tout instant de perdre conscience. C’était vraiment trop bête ! Il n’avait même pas eu le temps de montrer ce qu’il savait faire qu’il avait pratiquement perdu le combat. Et son public ? Tous ceux qui étaient venus le soutenir, l’encourager, ceux qui avaient été là tout au long de son entraînement, qu’allaient-ils penser de lui ?
Un nouveau craquement… Au niveau de la ceinture… Si cela continuait, il allait avoir la colonne vertébrale brisée… Si seulement il pouvait briser cette étreinte, cette étreinte dont Arcas se vantait tant et que nul ne pouvait briser. Une arme très puissante.
Midas se souvint alors d’une des leçons que lui avait prodiguées son maître sur l’art de la guerre. Il répétait sans cesse que la meilleure des armes était celle qui neutralisait l’ennemi sans jamais altérer la liberté de celui qui l’utilisait. C’était l’une des raisons pour lesquelles les Chevaliers se battaient à mains nues ; ils devaient toujours rester maîtres de leurs mouvements afin de pouvoir parer à toute éventualité…
- A… Arcas ! articula-t-il dans un souffle. Je vais te vaincre !
Le Chevalier de l’Ours resta quelques instants ébahi devant l’aplomb de ce pantin désarticulé qu’il serrait contre lui, puis il partit d’un rire sonore face au comique de la situation. Dans ses bras, le jeune Crétois était sur le point de perdre connaissance et il ne représentait plus une menace.
Un tourbillon vint alors entourer les deux protagonistes. Le rire d’Arcas se mua en moue interrogative. A cet instant, une clameur d’exclamation s’éleva dans l’arène : l’aura de Pégase planait au-dessus de l’arène, prête à frapper le géant de ses sabots.
- Q… que se passe-t-il ? La voix rauque d’Arcas laissait transparaître de la peur face à cette apparition soudaine et menaçante.
Pour toute réponse, la Cosmoénergie de Midas se mit à rayonner et à se fondre dans le tourbillon qui enveloppait les deux hommes, l’accélérant encore et encore. Toujours plus vite, plus fort.
Les Chevaliers furent tous deux projetés dans les airs par le souffle puissant, jusqu’à toucher l’aura de Pégase qui les heurta de plein fouet pour les renvoyer avec violence vers le sol où ils s’écrasèrent durement. Arcas était si terrorisé qu’il n’avait pas songé à desserrer sa prise, et Midas l’avait utilisé pour amortir sa propre chute. Au moment de l’impact, l’étreinte s’était brisée d’elle-même, libérant le Crétois qui s’était réceptionné tant bien que mal.
Pantelant, le Chevalier de Pégase cherchait son souffle. Il inspectait également ses jambes et son dos afin de constater la gravité des dommages. Il ne prêta même pas attention aux acclamations de la foule en délire qui scandait son nom.
Arcas mit plus de temps à se relever. Visiblement, il avait été ébranlé par ce qui venait de se produire et il avait perdu de sa superbe. Midas décida qu’il fallait agir sans plus attendre. Qu’Arcas reprenne confiance était un luxe qu’il ne pouvait s’octroyer. Il concentra à nouveau sa Cosmoénergie, puisant dans toutes ses ressources cachées, et appela les Météores de Pégase. C’était le nom qu’il avait donné à cette technique de combat car en la réalisant, ses poings bougeaient si vite qu’ils pouvaient frapper son adversaire plusieurs centaines de fois, laissant derrière eux une traînée lumineuse qui rappelait de petites étoiles filantes.
Le Chevalier de l’Ours resta immobile face à l’attaque. Comment se pouvait-il que Midas déploie une telle énergie après ce qu’il avait subi ? Lorsqu’il voulut réagir, il était trop tard et la volée de coups le figea sur place. Son casque vola en éclat et il s’écroula par terre, hors de combat.
Les spectateurs se levèrent pour acclamer leur champion qui regagnait sa place en boitant.
Coriandre et Gunthar se regardèrent. Visiblement, ils étaient les seuls à avoir compris comment Midas avait pu l’emporter. En immobilisant le Crétois, Arcas avait également annulé sa propre liberté de mouvement et Midas avait su tirer parti de cette faiblesse. Mais cela n’expliquait pas tout. Le Chevalier avait sans aucun doute des ressources cachées qu’il avait dû utiliser afin de terrasser son opposant. Midas était donc un adversaire redoutable avec lequel il faudrait compter.
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Le combat suivant allait opposer Natasha, la première femme Chevalier, à Erik du Dragon. Le public ne semblait guère intéressé par ce duel, considérant qu’affronter une femme ne relevait guère de l’exploit. Ce serait vite expédié et ne nécessiterait pas une grande attention.
Natasha ne l’entendait cependant pas ainsi. Elle avait quitté son petit village des plaines russes pour devenir forte et indépendante, et elle ne comptait pas se laisser dominer à nouveau. Avant qu’elle ne porte ce masque qui, selon elle, la mutilait, tous les hommes se retournaient sur son passage, admirant le galbe de sa poitrine, la finesse de sa silhouette et les traits réguliers de son visage. Elle était d’ailleurs très fière de ce pouvoir de séduction qui émanait d’elle. A présent, seule sa longue chevelure noire et brillante pouvait encore attirer le regard masculin et, quoiqu’elle prétendît le contraire, la jeune Slave en concevait une certaine amertume. Au cours de ses longues années d’entraînement, elle s’était vue répéter sans cesse qu’elle n’était plus une femme mais un homme. Avec le temps, elle en était venue à se considérer comme plus masculine que féminine. Aussi réclamait-elle les mêmes égards que ses frères d’armes.
Erik ne portait aucun jugement particulier sur cette femme ; il la considérait comme un adversaire de plus, qu’il lui faudrait vaincre pour atteindre son but. Il venait de l’extrême Nord de l’Europe, dans des contrées glacées où la violence était le lot quotidien des hommes. Ecœuré par cette barbarie gratuite, il avait décidé de donner un sens à sa vie et avait découvert le Sanctuaire d’Athéna qui lui proposait de se battre pour un idéal noble : la justice. Il avait été rapidement séduit par les méthodes de la Déesse de la Guerre et il était entré à son service afin d’y trouver honneur et gloire. Ce tournoi, bien qu’il fût sans réel intérêt, lui offrait l’opportunité de devenir encore meilleur en revêtant l’Armure d’Or.
Une troisième fois, le Conseiller donna le coup d’envoi.
Erik et Natasha s’observèrent pendant quelques instants. L’armure du Dragon, dont la couleur verte évoquait l’émeraude, comportait un bouclier réputé indestructible. L’essentiel de la défense d’Erik reposait sur ce bouclier derrière lequel il se sentait extrêmement à l’abri. La jeune Slave avait une attitude ouvertement plus offensive et plaçait ostensiblement ses poings en avant. L’index et le majeur de ses deux mains étaient munis de deux griffes d’acier qui n’étaient pas sans rappeler les crocs d’un serpent venimeux.
Ce fut Natasha qui passa la première à l’action. Svelte et gracieuse, elle exécuta une série de mouvements hypnotisants afin de se rapprocher le plus possible du Chevalier du Dragon et de le frapper avec ses griffes acérées. La précision de ces gestes était irréprochable et peu d’hommes auraient pu se vanter d’être aussi adroits qu’elle. Elle fondit sur son adversaire, prête à planter ses crocs dans la chair de son adversaire. Erik ne s’était pas laissé impressionner par les manœuvres préparatoires de la jeune femme et avait rapidement porté son bouclier au devant de l’attaque. Griffes d’acier contre bouclier de bronze. Des étincelles jaillirent tandis que le poing de Natasha glissait sur le bouclier et un crissement strident vint résonner aux oreilles des deux guerriers.
Natasha répéta plusieurs fois le même genre d’assauts… pour se voir systématiquement contrée par le fabuleux bouclier du Dragon. Erik jouait sur un tapis de velours car son adversaire était incapable de briser sa défense ; il n’avait qu’à la laisser se fatiguer avant de lui porter le coup final. Lassée de ce petit jeu qui s’avérait particulièrement stérile, Natasha décida d’en changer quelque peu les règles. Elle ne pouvait pas briser la défense du Dragon, soit ! Elle allait donc adopter une autre tactique qu’elle espérait plus payante.
Concentrant sa Cosmoénergie, elle fit appel à son pouvoir particulier de Serpent. Elle pointa son doigt en direction d’Erik et un mince jet de lumière vint frapper le front du jeune homme. Celui-ci, surpris de n’avoir pu arrêter ce rayon, s’attendit à subir un effet terrible et dévastateur. Mais rien ne se produisit. Il se concentra à nouveau sur le combat et observa Natasha attentivement. Il ne fallait pas qu’une telle attaque puisse se reproduire. Mais plus il la regardait, plus il trouvait familières sa silhouette, sa chevelure d’ébène ainsi que sa voix. Se pouvait-il qu’il la connût avant de venir au Sanctuaire pour acquérir l’armure du Dragon ?
- Tu m’as enfin reconnue, Erik ! La voix de Natasha était douce et apaisante. Je t’ai cherché si longtemps et je craignais que tu ne m’aies définitivement oubliée…
Erik était troublé par cette déclaration si soudaine. Sa gêne s’intensifia lorsque, portant la main à son masque, Natasha l’ôta délicatement, laissant apparaître son visage au grand jour. Elle était divinement belle. Plus belle que les Déesses elles-mêmes ! Le jeune homme la reconnut aussitôt. Elle était sa promise. Il l’avait quittée en partant de sa contrée natale et il pensait ne plus jamais la revoir. Et voilà qu’elle se tenait là, face à lui. Elle courut, les larmes aux yeux, prête à se blottir dans ses bras puissants et protecteurs. Le Chevalier du Dragon sentit des gouttes chaudes et salées perler le long de ses joues. Le bonheur le submergeait complètement tandis qu’il contemplait sa promise qui venait vers lui. Leurs regards se croisèrent, ivres d’espoir et d’amour.
Natasha était parvenue à la hauteur d’Erik quand celui-ci se replaça brusquement en position défensive, son bouclier bien en évidence.
- Mais, Erik, que fais-tu ? commença-t-elle d’une voix suppliante.
- Ta ruse a échoué, Chevalier du Serpent. La voix du jeune homme dissimulait mal l’émotion qui l’avait étreint quelques instants auparavant.
- Ma ruse ? Quelle ruse ? C’est moi, Erik ! Tu ne veux plus de moi, c’est cela ?
- En effet, je ne veux pas d’un fantôme ! Il avait prononcé ces paroles lentement, avec une dureté qu’il ne se connaissait pas. Ma promise est morte sous mes yeux, tuée par des pillards. C’est moi-même qui ai brûlé son corps il y a déjà sept ans. Tu as mal fouillé dans mes souvenirs, Natasha !
A ces mots, l’illusion se dissipa. Natasha n’avait jamais ôté son masque et elle s’apprêtait à le frapper de ses griffes acérées. Il avait réagi à temps ! La jeune Slave fulminait de rage. Son stratagème était pourtant bon ! Elle avait sous-estimé la volonté de son adversaire, et cette erreur ne se reproduirait plus.
Le public n’avait pas véritablement saisi ce qui s’était produit : Erik avait seulement baissé sa garde pendant quelques instants pour se protéger aussitôt derrière son bouclier tandis que Natasha attaquait, griffes en avant.
Bien qu’il fût d’un naturel calme et réfléchi, Erik sentit la rage grandir en lui. La femme n’avait reculé devant aucune bassesse pour tenter de le vaincre, et elle avait violé sa mémoire. Or un Chevalier ne possédait rien sinon son honneur et sa mémoire. Il se sentait sali et blessé, et il éprouvait le besoin de faire payer quelqu’un pour cela. Natasha ! C’était elle qui allait payer !
Erik concentra son pouvoir à son extrême limite. Natasha comprit à cet instant quelle lourde faute elle avait commise. Un immense dragon vert apparut derrière le Chevalier tandis que celui-ci invoquait le Dragon Flamboyant. Natasha appela également sa propre Cosmoénergie, prête à recevoir l’attaque d’Erik. Celui-ci décocha un coup d’une violence extrême, tandis que sa puissance semblait ne pas vouloir décroître. Le choc balaya les défenses de la Slave qui fut projetée dans les gradins. Les spectateurs qui se trouvaient sur la trajectoire eurent à peine le temps de s’écarter afin d’éviter le projectile humain qui vint s’écraser avec force.
Le poing d’Erik était encore fumant après l’impact. Il avait utilisé toutes ses ressources afin de terrasser l’indigne d’un seul coup. Grâce à une technique particulièrement difficile, il parvenait à inverser la circulation de son sang et à déployer une énergie terrifiante. Il avait ainsi mis Natasha hors de combat, mais l’effort avait été particulièrement éprouvant pour son corps et il ne tarda pas à s’écrouler à son tour.
Il n’entendit pas le Conseiller le proclamer vainqueur tandis que Témosthène et Coriandre pénétraient dans l’arène afin de conclure les quarts de finale…
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Les deux nouveaux Chevaliers étaient pratiquement inconnus au Sanctuaire et leur attitude ne forçait guère la sympathie. Coriandre semblait en effet heureux et pacifiste, tandis que Témosthène était rugueux et distant. Le Destin semblait avoir décidé que les opposés devaient s’affronter au cours de ce tournoi et cette ironie du sort rendait parfois les combats particulièrement pénibles pour les compétiteurs.
A peine le coup d’envoi fut-il donné que Témosthène se rua tête baissée sur Coriandre, comme s’il voulait l’éventrer avec la corne qui ornait son casque. Mais le Chevalier de Cassiopée évita l’assaut en bondissant de côté avec grâce. Le ton était donné : la Licorne souhaitait en finir au plus tôt et le Chevalier se montrait beaucoup plus agressif que son adversaire.
Sans prononcer la moindre parole, Le Chevalier de Cassiopée laissa courir sa chaîne vers le sol. Dans une danse irréelle, ponctuée de tintements cristallins, la chaîne se disposa en spirale autour de son possesseur. Il s’agissait de la fabuleuse Nébuleuse de Cassiopée dont on prétendait que nul ne pouvait la pénétrer en étant animé d’intentions belliqueuses.
- Témosthène, cessons ce combat stérile ! commença Coriandre. Je ne veux pas me battre et tu n’es pas en mesure de me vaincre.
- Si tu ne veux pas te battre, c’est ton problème, répliqua le Grec sur un ton qui n’admettait aucune réplique. J’ai décidé de faire honneur à Athéna en me battant en son nom et je n’ai que faire des lâches de ton espèce ! Quant à te vaincre, ne t’inquiète pas outre mesure, j’ai bien plus d’un tour dans mon sac…
Le petit sourire satisfait qu’affichait Témosthène agaça profondément Coriandre. Se pouvait-il qu’il soit vraiment en mesure de percer sa défense ? Non, bien évidemment. Jamais Elle ne le laisserait faire !
Le Chevalier de la Licorne connaissait le lien particulier qui unissait les Chevaliers munis de chaînes à leur arme. Son maître s’était montré excellent professeur dans ce domaine, expliquant les forces et faiblesses de nombreuses techniques, y compris celles communément utilisées par les Chevaliers de Céphée, d’Andromède et, bien évidemment, de Cassiopée. Si le formidable pouvoir défensif de son adversaire assurait une grande partie de sa suprématie, nul ne pouvait se vanter d’être invincible en ce bas monde et Témosthène savait comment briser la Nébuleuse…
Coriandre restait de marbre tandis Témosthène étudiait de fond en comble la situation, regardant tout à tour en haut, en bas, à droite, à gauche, puis de nouveau en haut. Le Chevalier de Cassiopée masquait en réalité une certaine inquiétude, née de l’assurance évidente de son adversaire. Peut-être n’était-ce qu’une feinte afin de le déstabiliser. Peut-être pas… Soudain, Témosthène se mit à courir en direction de la Nébuleuse. Il effectua un saut impeccable qui le plaça à plusieurs mètres de haut, juste au dessus de Coriandre. La chaîne se mit à trembler avec force et son propriétaire la laissa filer droit vers l’intrus qui tentait de forcer l’accès. La spirale de la Nébuleuse se désagrégea en une fraction de secondes et toute la masse métallique se porta contre l’assaillant.
La posture de Témosthène ne lui permettait pas de réagir, aussi subit-il la contre-offensive du mieux qu’il put. Les chaînes frappèrent avec une telle rapidité qu’on eût cru qu’elle s’étaient démultipliées à l’infini. Le métal déchiqueta partiellement l’armure de la Licorne et entailla les chairs du Chevalier. Celui-ci retomba lourdement à l’extérieur de la spirale qui venait de se reformer. Il avait eu une cuisante confirmation de la puissance de la chaîne. Mais ce mal était nécessaire afin de s’assurer de la stratégie à adopter. Aussi, lorsqu’il se releva, Témosthène arborait-il toujours son petit sourire confiant.
- J’espère que tu as compris qu’il était inutile de vouloir m’atteindre, Chevalier. La voix de Coriandre avait retrouvé un peu de son assurance après cette démonstration de force.
Témosthène ne jugea pas utile de répondre et concentra sa Cosmoénergie. Au cours de ses six longues années d’entraînement passées dans le désert d’Afrique du Nord, il avait appris bon nombre de choses. Notamment que le silence était souvent la meilleure arme ; elle possédait cette caractéristique précieuse de déstabiliser l’adversaire et de conserver une aura de mystère des plus bénéfiques pour qui savait en user avec sagesse. Mais la meilleure arme de la Licorne était son esprit. De même que la créature des légendes se voyait affublée de pouvoirs spirituels, le Chevalier avait le don de mouvoir les objets par la seule force de sa pensée.
Et grâce à ce don, il allait briser la chaîne de Cassiopée !
Témosthène avait soigneusement repéré les lieux au début du combat ; disséminés dans l’arène, des éclats de roche et de gradins jonchaient le sol, et leur taille en faisait des armes parfaites une fois soumis au terrible pouvoir de la Télékinésie… Coriandre resta médusé lorsqu’il aperçut les gravats se soulever du sol comme animés d’une volonté propre, l’entourer et fondre sur lui. Il lança aussitôt sa chaîne contre ces agresseurs soudains, relâchant son attention envers son principal adversaire.
Un éclair de triomphe brilla dans le regard du Chevalier de la Licorne. Jusqu’ici, son plan se déroulait comme prévu. Dès que les chaînes furent en position pour arrêter les projectiles, il se jeta sur Cassiopée qui, de toute évidence, n’avait pas envisagé cette éventualité. Avant même que ce dernier n’ait pu réagir, Témosthène était dans la place et décochait une volée de coups de poing au visage de Coriandre. La Nébuleuse avait également été anéantie par ce stratagème, laissant la voie libre à d’autres assauts.
Rassemblant toutes ses ressources, Témosthène fit alors appel à son attaque secrète, le Talon de la Licorne. Coriandre ne disposait plus de suffisamment de temps pour reformer sa Nébuleuse, aussi décida-t-il de passer lui aussi à l’attaque. Il alluma sa Cosmoénergie et déclencha la Chaîne Stellaire. Alors que Témosthène approchait la vitesse du son afin de décocher un puissant coup de genou, il fut stoppé net par l’arme de Cassiopée qui avait dépassé cette vitesse et qui avait dressé devant lui un mur offensif infranchissable.
Il n’eut pas même le temps de crier lorsque les chaînes le transpercèrent de part en part, brisant ses bras et ses jambes.
Lacéré par la souffrance, un goût de sang dans la bouche, il s’effondra au sol et vit Coriandre lever les bras en signe de victoire. Puis il se laissa lentement sombrer dans la douceur de l’inconscience…
Cette fois, le public était content : le spectacle avait été bref mais intense, et les Chevaliers avaient fait preuve d’inventivité. Aussi, les cris d’acclamation étaient adressés à Témosthène tout autant qu’à Coriandre. Mais le Chevalier de la Licorne avait été transporté d’urgence dans un lieu plus calme afin d’y être soigné, et il ne pouvait entendre le triomphe qui lui était fait.
Kaïtos du Phénix avait suivi ces quarts de finale avec attention et il avait globalement saisi la personnalité de chacun des participants. Tous, à leur manière, étaient dignes de servir Athéna. Mais certains procédés se trouvaient à la limite de la décence. Peu de spectateurs, à part lui-même, avaient compris ce que Natasha avait réellement tenté lors de son combat contre Erik. Il savait par expérience que la manipulation mentale était particulièrement grisante pour celui qui la pratiquait… et terriblement blessante pour celui qui la subissait… Et en saccageant des souvenirs précieux, le Chevalier du Serpent s’était fait l’artisan de sa propre défaite. Elle présentait cependant un énorme potentiel malgré l’infériorité que lui conférait sa condition de femme. Peut-être valait-elle la peine qu’on s’intéresse à elle pour autre chose que sa plastique… Seul le temps le dirait.
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Les Chevaliers bénéficièrent de quelques heures de repos avant les demi-finales. Ils purent ainsi récupérer de leurs efforts et analyser leur premier véritable combat. Ils s’observaient mutuellement, tentant ainsi de deviner les pensées et tactiques de leur prochain adversaire.
Seul Coriandre restait à l’écart de ce petit jeu. Il n’en avait cure et s’interrogeait sur l’intérêt d’une telle manifestation. Il avait gagné son premier combat, certes. Et alors ? Que cela prouvait-il ? Il ne servait pas mieux Athéna en participant à ce tournoi qu’en restant inactif…
Seul le problème de l’armure d’Or justifiait une telle débauche de combats. Et encore existait-il vraisemblablement d’autres procédés plus judicieux. Les légendes mentionnant le Chevalier d’Or du Bélier évoquaient également onze autres Chevaliers. Un par constellation du zodiaque. Ils représentaient les plus puissants de l’ordre mais la force brute ou la capacité de vaincre ses adversaires ne formaient pas des critères suffisants pour attribuer une armure d’Or. Tous ces récits laissaient entendre que la Destinée présidait à cette promotion. En d’autres termes, on naissait Chevalier d’Or, d’Argent ou de Bronze, et rien ni personne ne pouvait se mettre en travers du destin de chacun.
Ces mêmes légendes restaient cependant extrêmement floues sur le procédé qui avait finalement décidé des possesseurs d’une armure d’Or. Un autre problème se posait dans le même temps. Où se trouvaient les autres armures ?
Encore une fois, tout se ramenait à une quête des origines. Les hommes semblaient ne jamais en avoir fini avec leur passé et leur avenir. Pourtant, le présent était déjà suffisamment difficile à assumer sans se préoccuper de vouloir déterminer ce qui s’était produit ou allait se produire. Mieux valait trouver l’âme sœur et vivre en parfaite communion avec elle.
C’était justement l’une des raisons qui faisaient de Coriandre un participant bien peu motivé à ce tournoi. Il avait trouvé son âme sœur et la seule présence de celle-ci à ses côtés suffisait à le combler d’une félicité à laquelle il n’avait jamais osé rêver. Il ne lui connaissait pas de nom, aussi ne l’appelait-il pas. Pour lui, elle restait tout simplement Elle. Et quel besoin de s’adresser directement à quelqu’un — mais était-ce quelqu’un ou quelque chose ? — qui vivait tout ce qu’il découvrait, pensait tout ce qu’il pensait, ressentait tout ce qu’il ressentait ?…
Coriandre resta ainsi perdu dans ses réflexions pendant de longs instants. Il se rendit compte qu’il n’avait pas véritablement envie de gagner ce tournoi. Ou plus exactement, qu’il ne souhaitait absolument pas posséder l’armure d’Or. Il pressentait qu’il perdrait bien plus que tout ce que cette promotion pourrait lui apporter. Il y abandonnerait une partie de son âme, et il ne le supporterait pas ! Pourtant, aucun de ses frères d’armes ne lui faisait bonne impression. C’était comme s’il savait que nul Chevalier présent dans cette assemblée n’était digne de revêtir l’habit doré. D’où lui venait cette sensation si étrange ? D’Elle sans doute…
Il se sentit soudain le devoir de protéger l’armure d’Or contre cette règle stupide qui imposait que le seul Chevalier digne de la porter soit le vainqueur de la joute. C’était là une offense à la conscience de l’armure ! Un véritable viol. N’avait-elle pas son mot à dire ? N’était-elle qu’une simple protection ? Coriandre savait qu’il n’en était rien. Il savait également que bon nombre de serviteurs d’Athéna avaient oublié cette règle élémentaire qu’un Chevalier était bien plus qu’un homme doté de pouvoirs surhumains et affublé d’une armure ; un Chevalier était la fusion réussie d’un homme avec son armure.
Portant le regard sur l’urne qui brillait sous le soleil de midi, Coriandre crut noter une aura dorée qui faisait écho à sa méditation. Il interpréta ce signe comme un encouragement et il décida de gagner le tournoi afin de pouvoir instaurer de nouvelles règles qui réhabiliteraient l’esprit même de la Chevalerie !
Erik s’était rapidement remis de son combat contre Natasha et il avait rejoint les trois autres Chevaliers qui attendaient la reprise des hostilités. Il dévisagea plus en détail ceux qu’il allait affronter.
Midas de Pégase était fort guilleret. Certes, il avait souffert contre Arcas et sa cheville gauche était brisée, le privant de la majeure partie de sa mobilité, mais il ne semblait pas s’en inquiéter outre mesure. Il est vrai que Midas paraissait caractérisé par une chance insolente. Sa victoire contre le Chevalier de l’Ours en était la meilleure preuve car, dans son état physique, il était virtuellement impossible de rassembler une telle énergie. Apparemment, ce genre d’anecdote à son sujet était fort courant, au point que certains gardes, un peu simples d’esprit, le considéraient comme protégé des Dieux en personne. Mais les protégés des Dieux tentaient-ils de séduire maladroitement les jeunes filles comme Midas était en train de le faire, déshabillant littéralement du regard ses infortunées victimes ?
Erik sourit à ce spectacle. Décidément, même parmi les Chevaliers d’Athéna, beaucoup agissaient comme des enfants.
Son attention se porta ensuite sur Coriandre. Le Chevalier de Cassiopée semblait serein et détaché du monde, et sa Cosmoénergie rayonnait, puissante et assurée. Erik n’avait jamais entendu parler du Chevalier aux chaînes avant ce jour et il avait conscience que cette ignorance le plaçait dans une position défavorable. Apprendre son ennemi et s’apprendre soi-même. Voilà quelles étaient les clés de la victoire. Car celui qui l’emportait était toujours celui qui connaissait le mieux sa Cosmoénergie ainsi que la Cosmoénergie de l’autre. Et le mystère dont s’entourait Coriandre montrait les limites de cette règle…
Erik s’attarda enfin sur Gunthar. Le Germain arborait un faciès fort peu avenant. On eût dit un molosse dressé au combat et prêt à égorger sa victime. Le Chevalier du Dragon avait même l’impression de l’entendre gronder. De tous les compétiteurs assemblés, Gunthar était vraisemblablement le plus dangereux. Sa Cosmoénergie irradiait de la terrible puissance d’un incendie dévastateur, et aucune trace de pitié ou de remords ne venait en adoucir l’implacable dureté. Erik sentit des tremblements parcourir tout son corps. Il avait peur. La peur viscérale et irraisonnée qui saisit chaque individu lorsqu’il sent qu’il va mourir. Et le Dragon sentait que Gunthar avait en lui le pouvoir de tuer tout être vivant sur Terre…
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Le Colisée fut le théâtre d’une grande ovation lorsque les hérauts annoncèrent la reprise du tournoi pour les demi-finales. Le premier combat opposerait Gunthar du Fourneau à Erik du Dragon.
Erik se sentit défaillir à cette annonce. Son sixième sens ne l’avait pas trompé. Il risquait de périr de la main du Chevalier du Fourneau. Il serra les poings et s’avança au centre de l’arène où l’attendait déjà son adversaire. Celui-ci avait noté le léger tremblement qui parcourait de temps à autres le corps du Dragon.
- Que vois-je ? Tu as peur ? Un petit sourire hautain s’était dessiné sur les lèvres du Germain. Ne t’inquiète pas, je ne serai pas trop méchant avec toi !
Erik ne releva pas le sarcasme et se plaça en position de combat, attendant le signal du départ. Décidément, le Chevalier du Fourneau savait se faire apprécier.
Gunthar ne comprenait pas très bien l’intérêt de se battre contre un adversaire qui tremblait de peur des pieds jusqu’à la tête. Les Chevaliers étaient supposés, non pas ignorer, mais maîtriser leur peur. Au tout début de sa formation, son maître lui avait enseigné qu’on ne pouvait véritablement comprendre les choses qu’en dominant leur contraire. Dès lors, pas de courage sans peur, pas de savoir sans ignorance, pas de bien sans mal. Le Germain avait expérimenté, du moins partiellement, chacune de ces facettes qui composaient les hommes. Il était ainsi parvenu à une certaine lassitude et il pouvait sembler distant. En réalité, son expérience du bien et du mal l’avait conduit à ne plus compter que sur lui-même — et sur son maître, Kaïtos — et il s’était réfugié derrière un masque d’indifférence, une armure spirituelle qui empêchait le monde de l’atteindre, le privant de ses joies, mais surtout de ses innombrables peines.
Le coup d’envoi fut donné. Contrairement à son habitude, Erik prit l’initiative et courut vers le Germain afin de le mettre à terre le plus rapidement possible. Il arma son poing et décocha une volée de coups parfaitement placés… que Gunthar bloqua sans le moindre effort. La puissance de ces assauts laissait à désirer et Gunthar la trouva indigne d’un Chevalier. Il décida donc de profiter de cet avantage et passa à son tour à l’offensive. Ses mains brillèrent sous l’impulsion de sa Cosmoénergie rouge et il opéra une attaque classique qui avait fait ses preuves par le passé : le coup de poing au visage. Erik fut quelque peu décontenancé par la banalité de l’action, mais il se reprit aussitôt et se protégea derrière son bouclier.
Le Chevalier du Fourneau put constater par lui-même que la réputation du Bouclier du Dragon n’était pas surfaite. Au moment de l’impact, tout son bras droit fut parcouru par une douloureuse onde de choc qui faisait vibrer le moindre de ses os. La sensation s’avérait extrêmement désagréable, ce qui détériora l’humeur déjà exécrable du Germain. Cédant à la colère, il bombarda de coups le bouclier, comme s’il espérait ainsi le briser. Mais la solidité de l’armure semblait à toute épreuve et Gunthar dut se rendre à l’évidence, il ne parviendrait à rien de cette manière.
Erik avait subi les assauts désordonnés de son adversaire sans dire un seul mot, et l’irascibilité de Gunthar lui redonnait confiance. Il lui suffisait de conserver son calme et de contenir la violence de cette bête sauvage pour emporter la victoire. Aussitôt, le Chevalier du Dragon retrouva les réflexes qui avaient fait de lui un disciple exceptionnel. Sa posture alliait à présent parfaitement attaque et défense, et la moindre attaque du Germain se retournerait dorénavant contre l’agresseur. Ce regain d’assurance se répercuta également sur Gunthar qui décida d’opter pour une stratégie plus construite.
Les deux Chevaliers revinrent donc à la phase d’observation qu’ils avaient négligé.
Puis, comme s’ils obéissaient à un même signal, ils se ruèrent l’un contre l’autre, bouclier en avant et poing armé, afin d’en découdre. Chacun trouvait son adversaire méprisable au plus haut point, aussi les coups n’étaient-ils pas retenus, exutoires éphémères d’une violence intérieure maintes fois réprimée. Les deux chevaliers se séparèrent aussi brusquement qu’ils s’étaient agressés. Leur souffle trahissait leur fatigue et quelques ecchymoses au visage et aux bras révélaient la hargne qui avait été la leur.
A présent que le duel physique était momentanément interrompu, le duel mental commençait. Erik avait ses yeux rivés sur ceux de Gunthar et il tentait de prendre l’ascendant, tandis que le Germain agissait de même.
Gunthar étudiait le regard méprisant de son adversaire quand une vision brève mais intense vint le frapper telle une révélation. Une image qui provenait tout droit de ses rêves douloureux. Une image qu’il savait liée à Endenia, sa petite sœur. Il avait déjà vu un tel regard autrefois. Où donc ? Ce regard de l’homme si sûr de sa supériorité face à l’animal. De l’homme qui veut dominer à tout prix.
Allarick ! C’était le nom de son cousin. Allarick… Allarick qui prenait un malin plaisir à dévaloriser Gunthar ; Allarick qui tentait de lui ravir l’affection d’Endenia ; Allarick qui le faisait passer aux yeux de tous pour un lâche doublé d’un criminel.
Allarick !
Gunthar ne s’aperçut même pas qu’il avait hurlé ce nom. Avec rage. Avec haine.
Le Chevalier du Dragon abandonna momentanément sa posture. Comment le Germain l’avait-il appelé ? Visiblement, le pauvre perdait la raison. Il était victime d’hallucinations et en oubliait même où il se trouvait.
Erik déchanta rapidement lorsqu’il aperçut l’aura qui entourait le Chevalier du Fourneau. D’un rouge éclatant, elle vibrait de haine et croissait démesurément. Même le regard de Gunthar n’était plus qu’une fente brillante. Des flammes entourèrent le Dragon, transformant l’arène en un gigantesque brasier. La chaleur devenait insupportable, même pour le public, et Erik sentit progressivement l’air lui manquer, ses forces l’abandonner.
A cet instant précis, Gunthar déclencha les Flammes d’Hadès, l’attaque secrète qu’il avait apprise de son maître Kaïtos du Phénix. Une immense gerbe de flammes jaillit de ses poings et se dirigea droit sur le Chevalier du Dragon. Celui-ci, grâce à des réflexes acquis par un long entraînement, parvint à placer son bouclier devant la traînée de feu qui vint s’écraser contre le métal.
Erik pensait être déjà mort. Il s’agissait vraisemblablement d’une de ces prisons du Tartare où les criminels étaient rôtis sur un lit de braises. Les flammes martelaient son bouclier et chauffaient à blanc le métal qui répercutait une terrible brûlure sur l’avant-bras gauche du Chevalier. Les flammes léchaient également ses jambes et les quelques morceaux de tissu qui constituaient ses vêtements sous l’armure avaient pris feu à leur tour. Il sentit sa peau craqueler et une odeur âcre de graisse de porc lui monta au narines.
Pis encore, il constata que la Cosmoénergie de Gunthar avait à peine diminué après un tel assaut et que le Chevalier du Fourneau s’apprêtait à réitérer son assaut.
Erik devait réagir. Lorsqu’il était devenu apprenti, son maître lui avait narré ne nombreuses légendes au sujet des dragons. Le Dragon de feu était destructeur tandis que le Dragon d’eau était bâtisseur. La couleur verte de son armure faisait de lui le Dragon des fleuves et de la mer, celui qui apportait la vie.
Il comprit aussitôt que, face à lui, se trouvait l’incarnation du Dragon de feu, et que ce combat n’était que la réplique d’un duel millénaire entre la Création et la Destruction, entre la Vie et la Mort, entre le Bien et le Mal. Erik sut qu’il n’avait été formé par son maître que dans le but d’être parfaitement préparé à cet instant décisif qui verrait l’un des deux avatars triompher. Il n’avait pas le droit de fuir sa destinée.
Gunthar n’était plus que haine. Une haine qui avait été enfouie au plus profond de sa mémoire plusieurs années auparavant et qui clamait sa liberté enfin retrouvée. Face à lui se trouvait son cousin, Allarick, l’objet de cette rage farouche qui l’animait. Une seule phrase résonnait dans sa tête : tuer Allarick. Il avait inconsciemment brisé les barrières mentales qu’avait implantées Kaïtos et, petit à petit, les fragments d’un passé douloureux s’assemblaient pour reconstituer sa mémoire. La peine était insupportable et s’ajoutait à la rage incontrôlée du Chevalier du Fourneau.
Animée par cette colère, la Cosmoénergie flamboyante du Germain s’intensifiait de seconde en seconde. Mais il n’en avait cure, son esprit focalisé sur la vengeance toute proche.
Erik était terrorisé. Se pouvait-il qu’un être humain fût détenteur d’une telle puissance ? Il ne s’était pas trompé en considérant que Gunthar était en mesure de détruire toute vie sur Terre… Mais c’était à lui, le Chevalier du Dragon, d’empêcher l’hécatombe qui se préparait. Fermant les yeux, il fit appel à toutes les ressources de son Cosmos et adressa une prière muette à son maître, puis à Athéna, les suppliant de l’assister dans sa tâche.
Il invoqua le pouvoir du Dragon Flamboyant, celui-là même qui avait eut raison de Natasha du Serpent au tour précédent. L’immense silhouette verte d’un Dragon apparut derrière lui, comme jaillissant de l’océan, prêt à en finir avec le Dragon de feu qui semait la destruction autour de lui.
Erik sentit certains vaisseaux sanguins éclater tandis que la circulation de son sang s’inversait à l’intérieur de son corps. Malgré la douleur, il accentua le processus et poussa un cri puissant qui résonna dans toute l’arène, couvrant le crépitement des flammes et le brouhaha des spectateurs. Il ne s’agissait pas d’un cri humain. La voix qui s’était fait entendre était grave, caverneuse, et on eût dit qu’elle provenait de la nuit des temps.
Le souffle du Dragon fut tel que le brasier du Fourneau fut totalement balayé, ne laissant dans l’arène qu’un sol de sable vitrifié.
Poussant un second cri, plus violent encore que le premier, Erik libéra toute la puissance de son Dragon Flamboyant sur Gunthar qui n’eut pas même le temps de réagir. Le ciel s’était progressivement obscurci depuis le début de ce combat. La nature elle-même participait à l’enjeu de ce duel millénaire. Dans un craquement assourdissant, la foudre s’abattit sur les deux Chevaliers au moment de l’impact.
Le silence.
Le public retenait son souffle. Le vent était tombé, comme par enchantement.
Erik avait frappé Gunthar au niveau du cœur. Leur regard de croisèrent. Le Chevalier du Dragon constata avec stupeur que des larmes coulaient sur les joues de son adversaire. Ce n’étaient pas des larmes de douleur, car un sourire d’enfant illuminait à présent le visage du Germain.
Endenia !
Gunthar avait à peine murmuré ce nom aux consonances mélodieuses. Il venait de trouver la paix…
Quelques gouttes de sang s’écrasèrent sur le sable vitrifié.
Erik ressentait la désagréable impression de s’être trompé de cible. Ou peut-être le Dragon de feu pouvait-il malgré tout éprouver de la compassion ?
Gunthar s’écroula au sol, inconscient.
Erik ne savait plus que penser. Au dernier moment, il n’avait pu porter un coup fatal à Gunthar obéissant à un appel impérieux qui lui soufflait d’épargner cet être hors du commun. Il espérait à présent ne pas devoir le regretter un jour.
Tandis qu’on emmenait Gunthar hors de l’arène, il contempla ses propres blessures. Sous l’effet de sa propre Cosmoénergie, les brûlures infligées par le Fourneau s’était cicatrisées.
En revanche, il avait utilisé par deux fois le Dragon Flamboyant et les lésions sur son organisme devaient être fort nombreuses. Mais peut lui importait. Il avait rempli son devoir et les forces de la destruction avaient reculé. Cette pensée l’emplissait de fierté et il se sentait plus que jamais digne de revêtir l’armure d’Or.
Sous les acclamations du public, il se retira lentement, laissant la place aux deux autres Chevaliers, Coriandre de Cassiopée et Midas de Pégase. Il allait affronter l’un des deux en finale, et il savait que, quel que soit son adversaire, il devrait à nouveau se battre de toutes ses forces… La lassitude l’envahit et il se laissa emporter par le sommeil qui l’assaillait. Il avait tant besoin de repos…
Kaïtos avait observé le combat avec un intérêt teinté d’appréhension. Il avait immédiatement compris ce qui s’était produit dans l’arène et il savait que, dorénavant, son pouvoir de manipuler les esprits resterait sans effet sur Gunthar. Le Chevalier du Fourneau avait donc retrouvé la plus grande partie de ses souvenirs et, avec eux, le côté sombre de sa personnalité avait refait surface, dur et implacable. Il avait fallu beaucoup de courage et de détermination à Erik du Dragon pour venir à bout du terrible adversaire qu’était devenu le Germain.
Mais ce qui effrayait le plus le Chevalier du Phénix était sans conteste l’incroyable puissance dégagée par son disciple. Jamais auparavant un tel pouvoir ne s’était manifesté chez un simple Chevalier de Bronze qui, de surcroît, venait de conquérir son armure. Cela présageait un destin extraordinaire pour le jeune Gunthar qui deviendrait probablement la clé de voûte d’un nouvel ordre de Chevaliers prêts à défendre Athéna. Du moins fallait-il l’espérer…
Qu’adviendrait-il si un Chevalier aussi puissant venait à choisir la voie du mal ? Le Sanctuaire serait-il en mesure de tuer l’un des siens ?
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Au centre de la piste encore fumante, Coriandre et Midas se faisaient face. La cheville de ce dernier était encore fragile et lui donnait une démarche claudicante, inhabituelle chez un Chevalier d’Athéna.
Le Chevalier de Cassiopée avait tiré la leçon de son combat contre Témosthène. Le Grec avait mis à jour une faille évidente de sa technique de défense et tous les spectateurs assemblés étaient à présent en mesure — plus ou moins aisément, certes — de la briser. Coriandre adopta donc d’emblée une attitude offensive, d’autant que son adversaire ne pouvait se déplacer suffisamment rapidement pour éviter tous les coups.
Lançant sa chaîne d’attaque, il lui donna une impulsion particulière qui l’anima d’un mouvement ondulant, tandis que la chaîne de défense contournait l’ennemi pour le prendre à revers. Coriandre ne se sentait guère à l’aise dans le rôle de l’agresseur, aussi compliquait-il à dessein ses mouvements afin de compenser son inexpérience. La stratégie s’avéra payante, Midas ne sachant pas où donner de la tête. Il esquiva sans grande difficulté la chaîne ondulante, mais fut frappé de plein fouet par celle qui l’avait contourné.
Le public retenait son souffle. Il avait confiance en son favori, d’autant plus que Pégase avait également mal commencé son duel contre Arcas de l’Ours et qu’il l’avait finalement emporté.
Midas n’entendait pas se laisser dominer ainsi pendant tout le combat. Il n’avait rien voulu montrer à son public — et en particulier à sa nouvelle admiratrice qu’il avait rencontrée pendant la pause —, mais il avait très mal récupéré des blessures infligées par le Chevalier de l’Ours. Son souffle était court, et ses côtes le faisaient atrocement souffrir à chaque inspiration. Il devait donc en terminer le plus rapidement possible, si possible avec panache.
Il concentra sa Cosmoénergie et fit le vide dans son esprit. Les puissances de son Cosmos se mirent à vibrer, l’entourant d’une aura argentée. Il visualisa la constellation de Pégase et décrivit de ses poings la position des étoiles. Il parvint ainsi à hisser sa Cosmoénergie à sa plus haute intensité, puis il libéra ses Météores de Pégase, l’attaque qui avait terrassé Arcas. Il avait cependant oublié que Coriandre avait assisté à son combat et que le Chevalier de Cassiopée avait déjà vu cette technique de combat.
D’anciens récits racontaient en effet que les Chevaliers d’Athéna étaient si doués dans l’art de la guerre qu’une même technique ne pouvait être efficace qu’une seule fois contre eux. Ils s’avéraient capables d’analyser le moindre mouvement d’un adversaire afin d’anticiper au mieux sa stratégie.
Coriandre ne dérogeait pas à cette règle et il avait mémorisé avec toutes les fibres de son corps les mouvements préparatoires des fameux Météores de Pégase. L’effet de surprise s’en trouvait ainsi anéanti dès le début du combat. Et Elle ne se laisserait pas surprendre, elle non plus. La chaîne s’enroula autour de son bras gauche jusqu’à constituer un bouclier de taille tout à fait honorable. Les Météores vinrent s’y écraser avec violence. Le bouclier vibra et menaça de se désagréger mais tint bon. Coriandre eut soudain une inspiration : il ordonna mentalement à sa chaîne de modifier la forme du bouclier, de manière à ce que celui-ci ait une structure réfléchissante.
Tandis que Midas continuait de marteler frénétiquement la défense improvisée, il sentit soudain une violente douleur au niveau de l’abdomen. Puis une autre au niveau du bras gauche. Une autre encore à l’épaule droite. Sans chercher à comprendre ce qui lui arrivait, il redoubla d’effort pour anéantir le bouclier de Coriandre… pour se retrouver terrassé par une puissant trait de lumière qui vint le frapper au thorax. Son corps fut littéralement soulevé sous l’impact et il alla s’écraser à l’autre bout de l’arène.
- Chevalier Pégase, commença Coriandre de sa voix douce, tu ne peux me battre car j’ai trouvé comment détourner tes précieux Météores. En donnant à mon bouclier une forme parabolique, je peux retourner contre toi toute l’énergie que tu m’enverras. Cessons ce combat stérile. Tu es plus mort que vif et je ne voudrais pas te blesser inutilement.
Midas ne répondit pas à cette proposition. Il était allongé sur le sol, le corps disloqué, baignant dans un sable rougeâtre qui buvait un sang charrié par d’innombrables blessures. Il était même incapable d’entendre la voix du Chevalier de Cassiopée.
Tout était noir autour de lui. Noir et froid. Etait-ce cela, la mort ? Elle semblait douce et apaisante. On n’y souffrait plus. Pourquoi les hommes la craignaient-ils tant ? Il ne se sentait plus la force de lutter, de refaire surface et de vaincre son adversaire.
Il avait énormément souffert pendant ses années d’entraînement, subissant les peines les plus dures jusqu’à l’épuisement, les pires humiliations ; et il avait compris que son accession au rang de Chevalier ne marquait pas la fin de ces souffrances, mais en annonçait de plus terribles encore. Etait-ce là le destin de tout Chevalier ? Il n’avait tenu bon que grâce au soutien que lui avaient apporté tous ses amis du Sanctuaire. Ces amis qui étaient présents une fois de plus et qui l’encourageaient certainement. Qui s’inquiétaient de ne pas le voir se relever.
En réalité, ce n’était pas son armure, mais leur armure qu’il portait. Elle leur appartenait au moins autant qu’à lui et, en la revêtant, il avait accepté d’incarner la force de leur soutien et de leur amitié. Et il n’avait pas le droit de perdre. Pas maintenant. Pas devant eux.
Coriandre dut se rendre à l’évidence, il avait vaincu le Chevalier de Pégase. Mais cette victoire ne l’emplissait d’aucune joie car il craignait d’avoir gravement blessé son adversaire, ce qu’il souhaitait éviter par dessus tout.
Il se retourna et marcha en direction des gradins où les compétiteurs siégeaient depuis le début du tournoi.
Le Chevalier de Cassiopée allait quitter l’arène quand une puissance Cosmoénergie se mit à rayonner derrière lui. Elle était puissante. Plus puissante que tout ce qu’il avait déjà affronté. Il se retourna et constata avec stupeur qu’elle provenait de Midas. Toujours allongé, le Chevalier de Pégase semblait plus mort que vif ; et pourtant, son Cosmos grandissait de seconde en seconde.
Coriandre resta immobile, attendant la suite des événements. Péniblement, Midas se redressa et parvint à se mettre debout. Son regard était vide de toute expression et seul les tremblements réflexes de ses membres indiquaient qu’il était encore vivant. Sa Cosmoénergie avait cependant encore augmenté, comme s’il puisait sa force mentale dans sa propre faiblesse physique. L’air se mit à crépiter autour de lui, produisant des étincelles bleutées au niveau de ses cheveux.
Bien que son pouvoir se fût accru de manière incroyable, il ne représentait pas encore une menace. Coriandre ne voulait prendre aucun risque, aussi laissa-t-il filer sa chaîne en Nébuleuse autour de lui, prête à le protéger et à attaquer son ennemi le cas échéant.
L’instant d’après, Midas décrivait avec ses poings la constellation de Pégase, signe qu’il allait utiliser une fois de plus ses Météores. Le Chevalier de Cassiopée savait, au vu de son succès précédent, qu’il ne devait nullement les redouter. Un détail attira pourtant son attention : Midas exécutait mécaniquement les mouvements préparatoires de son attaque et ceux-ci s’avéraient légèrement différents de ceux qu’il effectuait d’habitude.
Pégase libéra ses Météores ; Coriandre décida aussitôt de reformer son bouclier de chaîne et de lui donner à nouveau une forme parabolique. Les coups vinrent frapper le bouclier improvisé qui les retourna méticuleusement à l’envoyeur. le Chevalier de Cassiopée était satisfait de sa protection, même s’il savait qu’elle risquait d’être fatale à son adversaire.
Il aperçut soudain un rai de lumière l’atteindre à la jambe. Une douleur fugace. L’un des Météores l’avait atteint ! Un autre rayon. Un autre Météore !… Petit à petit, les coups gagnaient en vitesse et en puissance, passant outre le bouclier, et Coriandre ne parvenait plus à distinguer leur trajectoire. Soudain, le bouclier vola en éclat, laissant le Chevalier de Cassiopée totalement vulnérable face à la grêle de coups qui s’abattait sur lui. Coriandre se sentit soulevé du sol, frappé de tous côtés par des poings de plus en plus rapides. L’épaulière gauche de son armure vola en éclats et il alla s’écraser au sol avec dureté.
Coriandre était terrifié. Jamais auparavant il n’avait rencontré de Cosmoénergie aussi puissante. Décidément, Midas avait bien caché son jeu et il n’avait utilisé sa véritable force qu’une fois acculé. C’était donc cela, la puissance d’un Chevalier d’Athéna… Coriandre dut se rendre à l’évidence : il n’était pas encore de taille. Peut-être avait-il montré un peu trop de d’orgueil en pensant pouvoir imposer une vision plus juste de l’attribution de l’armure d’Or. Pour édicter une nouvelle loi, il convenait de pouvoir se faire entendre et accepter, or la hiérarchie du Sanctuaire plaçait les plus puissants Chevaliers à la tête de l’ordre. La justice sans force était aussi vaine que la force sans justice, aussi Coriandre devrait faire la preuve de sa propre valeur pour pouvoir exposer son point de vue et le faire appliquer.
- Chevalier, ne me dis pas que tu abandonnes déjà !
Cette voix… C’était Elle ! Encore une fois, Elle venait à son aide dans les moments difficiles, toujours prête à le soutenir et à l’investir de sa propre volonté. Elle ! Sa voix était douce et apaisante. Cassiopée était Reine d’Ethiopie dans les Temps Mythologiques, et on la présentait comme une mère vaniteuse, prête à défier les Dieux eux-mêmes. Mais Coriandre savait qu’il n’en était rien. Magnifiée par la Déesse Athéna elle-même, l’orgueilleuse Reine était devenue une femme aimante qui accompagnait et raffermissait la foi de celui qu’elle avait choisi, pour le meilleur et pour le pire.
- Tu te sens écrasé par l’énergie de son adversaire, mais ne le crains pas ! C’est ta propre peur qui entrave ton Cosmos et l’empêche d’accéder aux plus hautes sphères de la puissance. Le Cosmos est infini et éternel. Ouvre ton esprit et tu deviendras aussi puissant que Pégase. Aie confiance !
Coriandre restait allongé au sol, immobile. Les blessures infligées par les Météores de Pégase commençaient à saigner abondamment et il semblait ne plus devoir se relever pour continuer le combat.
Midas se tenait debout, hagard. Son regard était vide et ne fixait rien en particulier. Il entendait les cris de la foule mais ne comprenait pas le message d’encouragement qu’ils lui délivraient. Son esprit errait à la limite de la conscience et seule la douleur qui parcourait chacun de ses membres meurtris lui confirmait qu’il était bien en vie. Le jeune Crétois savait qu’il avait frappé son adversaire mais il ne parvenait pas à se concentrer suffisamment pour se rappeler si ce dernier était vaincu ou non. Tous ses sens devenaient peu à peu muets sous l’effet de l’intense effort qu’il avait dû fournir et les sons ne lui parvenaient que diffus. Aussi ne réagit-il pas lorsque le public lui cria de se retourner.
Coriandre venait de se relever en titubant. Une traînée de sang coulait le long de ses chaînes, aussitôt bue par le sol aride. Il n’avait pas bien compris ce qu’Elle lui soufflait, mais il pressentait que sa victoire dépendait en grande partie de la confiance qu’il placerait en sa propre puissance. Il alluma son Cosmos, priant silencieusement afin que son intensité puisse surpasser celle de Midas.
Le Chevalier de Pégase perçut, malgré ses sens émoussés, la présence de son adversaire derrière lui. Dans un ultime effort, il se retourna et constata l’incroyable aura qui entourait Coriandre. L’épuisement qui était le sien lui ôtait toute possibilité d’action, et il se prépara à recevoir l’attaque de plein fouet. S’il devait perdre, alors il ne se comporterait pas comme un lâche qui fuit la peine… Et puis, cela impressionnerait peut-être cette jeune fille qu’il avait croisée un peu plus tôt. Comment s’appelait-elle, déjà ?
Coriandre fut le premier surpris par l’intensité de sa propre Cosmoénergie. Ainsi Elle avait raison, une fois encore, et il se devait de suivre ses conseils. Le chevalier de Cassiopée focalisa à nouveau son attention sur le combat. Il savait qu’il fallait frapper immédiatement, sans quoi Pégase risquait de le contrer. Il déclencha sa seconde attaque, la Colère des Cieux. Les chaînes s’élevèrent haut dans le ciel pour retomber droit sur Midas. Ce dernier, immobile, les regarda se diriger vers lui avec la vitesse de l’éclair. Il comprenait parfaitement le danger qu’il encourait mais son corps refusait de lui obéir.
Les chaînes traversèrent le Crétois de part en part, brisant quelques côtes au passage, et Midas laissa échapper un cri étouffé. Puis les deux Chevaliers s’écroulèrent au sol sous l’effet de la fatigue et des blessures endurées. Il était impossible de déterminer le vainqueur de ce combat, tant chaque opposant y avait donné le meilleur de lui-même. Le Conseiller du Pope déclara pourtant Coriandre vainqueur. Celui-ci avait en effet porté le dernier coup, même s’il s’était effondré l’instant d’après.
Tandis qu’il était transporté par des gardes, Coriandre entendit le verdict final et une vague d’apaisement le submergea. Il lui restait encore une chance de parvenir à l’objectif qu’il s’était fixé, et Elle le soutiendrait encore comme elle venait de le faire… Soudain, une clameur retentit dans la foule : " Pégase ! Pégase est mort ! ".
Le corps de l’infortuné Midas gisait inerte sur le sol, le visage empreint d’une volonté sans faille. Son cœur ne battait plus et son regard devenait vide de seconde en seconde.
Le public fut horrifié à l’annonce de cette terrible nouvelle, car Midas incarnait en quelque sorte le champion du Sanctuaire, et tous les Chevaliers et gardes présents fondaient sur lui de nombreux espoirs. Espoirs qui venaient de s’envoler en fumée avec sa cuisante défaite.
Coriandre ne désirait aucunement la mort de son adversaire. Il avait appris au cours de sa formation que la vie était le bien le plus précieux qu’un être possédait, et la lui prendre constituait un crime impardonnable. Il ne voulait pas vivre avec la mort d’un de ses frères d’armes sur la conscience. Comment servir la cause de la justice s’il ne se montrait pas capable de respecter la vie des autres ?
Par chance, le Chevalier de Cassiopée connaissait quelques rudiments de médecine, y compris la capacité de neutraliser les effets mortels de ses propres techniques de combat. Un faible espoir de sauver Midas subsistait donc, s’il parvenait à frapper un point précis de son corps. Il dut cependant se rendre à l’évidence : sa vision se troublait et se dédoublait, rendant impossible cette manœuvre de haute précision.
Il murmura alors une prière à la Reine Cassiopée…
- Toi qui m’assistes toujours lorsque je suis dans la peine, prête-moi une fois encore ta force. Sois mes yeux et mes bras pour que je puisse sauver Pégase. Il ne doit pas mourir. Pas maintenant. Pas de ma main. Je t’en supplie, aide-moi !
Dans un tintement cristallin, la chaîne se mit à vibrer. Puis telle un serpent, elle se dressa et s’allongea jusqu’à atteindre le corps inanimé de Midas. Le public retenait son souffle dans l’attente de ce qui allait se produire. Le poinçon frappa le Chevalier Pégase au niveau du cœur, puis se retira d’un coup sec, laissant derrière lui une légère cicatrice.
Seul le souffle du vent qui balayait le sable et quelque feuilles venait donner de la vie à cette scène figée. Tous espéraient que Midas s’en sortirait. Aucun Chevalier n’était mort au cours d’un tournoi depuis de nombreuses générations et un événement si tragique n’augurait rien de bon pour les temps à venir.
Pégase se redressa brusquement en toussant et en hoquetant. Il était vivant ! Faible, mais vivant, et cela seul importait.
Coriandre sourit. Elle l’avait entendu et exaucé. Tout lui était possible avec une telle alliée…
Un soupir de soulagement parcouru l’assistance. Il n’y aurait pas de mort cette année, même si l’on avait frôlé la catastrophe. Le Conseiller se félicita de la force d’âme de ses nouveaux Chevaliers. Il dut néanmoins prendre des sanctions à l’encontre du Chevalier de Cassiopée qui avait inutilement mis en danger la vie de son adversaire et qui ne pouvait désormais plus prétendre à la victoire. Coriandre fut disqualifié mais se vit attribuer une couronne de laurier pour son acte héroïque. Tout le monde désapprouva ce jugement particulièrement injuste, mais le Conseiller tenait à montrer l’importance de l’un des principes fondateurs du Sanctuaire, le respect de la vie humaine…
Quant à Midas, il se trouvait dans l’incapacité totale de se battre après le rude affrontement qu’il avait livré contre Coriandre. Seul restait donc en lice le Chevalier Erik du Dragon.
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L’assistance ressentit une certaine frustration lorsqu’Erik fut proclamé vainqueur du tournoi, sans même devoir défendre sa position de finaliste. Le Chevalier éprouvait lui-même de la gêne vis-à-vis de ses frères d’armes car il n’avait pas fait la preuve de son mérite, et son accession au titre de champion ne lui semblait guère méritée.
Cette gêne s’effaça cependant rapidement lorsqu’il gravit les marches qui le conduisaient jusqu’à la loge du Conseiller et jusqu’à l’armure d’Or. Tandis qu’il s’avançait vers son destin de Chevalier d’Or, un indicible sentiment de fierté l’envahit. Il redressa les épaules et bomba le torse en s’arrêtant devant la loge, puis il s’agenouilla respectueusement, reconnaissant ainsi l’autorité du Représentant d’Athéna.
Le Conseiller jubilait, tant il adorait toutes ces manifestations qui lui rendaient hommage. Il n’en montra cependant rien, conservant un parfait masque d’impassibilité dans le moindre de ses actes.
- Chevalier, commença-t-il d’une voix solennelle, de tous les participants à ce tournoi, tu es celui qui a le mieux défendu les préceptes d’Athéna. C’est pourquoi je te proclame grand vainqueur de cette compétition et, par le pouvoir qui m’a été conféré par le Grand Pope lui-même, je t’offre la possibilité de revêtir l’armure d’Or. Acceptes-tu ?
- Seigneur, répondit Erik sur un ton non moins oratoire, c’est un honneur pour moi d’avoir été choisi pour ce rôle, et je ferai tout pour me montrer digne de la confiance que les Dieux m’ont accordée.
Bien que le Conseiller et lui-même eurent employé des formules rituelles qui avaient perdu depuis bien longtemps toute signification, le Chevalier du Dragon se sentit empli d’une force et d’un courage accrus. Peut-être les Dieux s’étaient-ils réellement penchés sur lui, après tout…
Erik se retourna vers l’urne sacrée. Il faisait à présent face à l’assemblée qui attendait de voir l’armure d’Or jaillir de son urne et revêtir le nouveau prétendant.
Erik tendit la main vers la poignée qui ouvrirait la boîte cubique, puis il s’interrompit afin d’admirer encore un peu les fines ciselures. L’urne était entièrement constituée d’or et brillait sous le soleil. Sur chaque face était gravé un bélier tel qu’on pouvait en voir sur les cartes du ciel dessinées par les anciens de Babylone, entouré des rayons du soleil. Les motifs qui ornaient le bas-relief se révélaient fort simples et pourtant d’une perfection qu’aucun humain n’aurait pu atteindre. Ce style épuré de toute fioritures inutiles ne pouvait provenir que de la main d’un Dieu. On prétendait qu’Héphaïstos en personne avait forgé cette armure à partir d’un métal provenu des étoiles et qu’il l’avait rendu invincible.
Levant les yeux, Erik s’aperçut que l’assemblée tout entière attendait qu’il tire sur la poignée et qu’il libère l’armure.
Ivre d’émotion, il s’exécuta et empoigna la chaîne qui commandait l’ouverture de l’urne. Les cinq faces supérieures du cube se séparèrent, livrant l’armure au grand jour.
Comme toutes les armures d’Athéna, elle était constituée de neuf partie distinctes : le casque, les épaulières, les gantelets, le plastron, la ceinture et les jambières. Lorsqu’un Chevalier ne portait pas son armure, celle-ci combinait ses éléments pour former une statue métallique à l’effigie de la constellation qu’elle représentait.
La lumière du soleil se réfléchit sur la statue dorée, qui représentait le bélier à la Toison d’Or, et illumina l’arène au point que tous durent détourner le regard pour ne pas être éblouis. Erik n’eut pas le présence d’esprit de fermer les yeux et il se retrouva littéralement aveuglé par l’éclat de l’armure alors que celle-ci, comme mue par une volonté propre, s’élevait majestueusement de son socle.
La lumière s’intensifia encore avant de disparaître soudainement dans une explosion silencieuse.
Erik, dans l’incapacité de voir ce qui se passait, entendit seulement une clameur horrifiée monter de la foule : " L’armure ! L’armure d’Or a disparu ! "…