Prologue
Le jour commençait à décliner lorsque Valios décida que sa journée de labeur était achevée et qu’il pouvait retourner chez lui. Sur le chemin du retour, il contempla, comme à l’accoutumée, les merveilles de la nature et il loua les Dieux pour toutes les splendeurs qu’il lui avait été donné de voir et d’accomplir. Valios vivait sur une île pratiquement déserte, où aucun bateau n’accostait jamais, et c’est là qu’il avait décidé d’élever son enfant, la jeune Xaris.
Il arriva aux environs de la grotte aménagée qui lui servait de demeure et aperçut sa fille qui cueillait quelques fleurs sauvages afin d’égayer des murs par trop lugubres. Elle resplendissait dans toute la fraîcheur de ses seize ans, ses longs cheveux blonds tombant sur ses frêles épaules, et Valios sentait venir le temps où il lui faudrait se séparer d’elle. Mais cet avenir, qu’il savait pourtant inéluctable, l’effrayait au plus haut point.
- Hé, Xaris, où te caches-tu encore ? retentit soudain une voix d’adolescent.
Ipérion sortit de la grotte et Valios ne put s’empêcher de sourire en voyant le jeune garçon. Ipérion avait le même âge que Xaris ; les traits de son visage possédaient une douceur presque efféminée que seule une lueur particulière dans ses yeux de jais venait muer en une froide beauté. Cette douceur n’avait en effet d’égale que la pugnacité d’Ipérion qui entrait dans une rage folle dès qu’il sentait Xaris menacée. Valios l’avait recueilli et élevé comme son propre fils. A présent, c’était bien plus que de l’amour fraternel qui unissait ces enfants mais leur destin les appelait ailleurs, vers un avenir à la fois glorieux et douloureux. Comment leur expliquer ?
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Sur la plage, face à la mer, le jeune Gunthar était assis en tailleur. Immobile, ignorant le vent qui fouettait son visage et ses longs cheveux noirs, il synchronisait sa respiration sur le flux et le reflux des vagues, tentant ainsi de vider son esprit et d’atteindre des souvenirs qu’il savait enfouis au plus profond de lui mais qu’il lui était impossible de faire resurgir. Cela faisait déjà plusieurs heures qu’il méditait ainsi, explorant sans cesse de nouveaux recoins de sa psyché. En vain.
Un nom, cependant, restait gravé dans son esprit et lui communiquait toute cette force. Endenia. C’était sa petite sœur chérie, qu’il avait toujours protégée et qui seule savait le comprendre. Il avait dû la quitter voilà plusieurs années mais il ne savait plus pourquoi. Parfois, dans ses rêves agités, il revoyait son village natal en Germanie, Endenia agenouillée près d’un corps inerte et sans visage alors qu’au loin, la clameur d’une foule hystérique grondait et se rapprochait. Une voix emplie de haine. Endenia se retournait. Son visage. Défiguré par la peur. Les torches. Plus près. Courir. Fuir…
Gunthar quitta sa transe en sueur, comme s’il avait réellement vécu tout ce qu’il venait de voir. Essoufflé, il fit le point sur son voyage onirique : il ne parvenait jamais à dépasser ce stade du rêve car une douleur intense venait lui vriller le cerveau, le ramenant brutalement à la dure réalité. Pourtant, ces rêves contenaient nécessairement la clé de son âme, cette âme qu’il sentait amputée et bridée.
L’attaque vint de derrière mais Gunthar avait pris l’habitude de ce genre de surprise, aussi évita-t-il le coup avec aisance. Son maître, le Chevalier Kaïtos, aimait tester les réflexes de ses disciples. D’habitude, Gunthar trouvait amusante la méthode d’entraînement de Kaïtos, mais cette fois, il était d’humeur exécrable et il sentait une sorte de rage incontrôlée naître dans ses entrailles, et déverser dans ses veines une énergie jusqu’alors inconnue.
Kaïtos se tenait debout, en position de combat, prêt à recevoir l’offensive de son jeune disciple. Il fut cependant surpris de voir briller dans le regard de Gunthar une lueur inquiétante, comme si l’homme avait fait place à un animal sauvage.
Gunthar bondit sur Kaïtos et lui décocha une volée de coups de poings parfaitement exécutés. Il ne rencontra que le vide car Kaïtos avait déjà évité le coup en plongeant de côté, préparant une riposte classique. Gunthar était précis mais peu véloce, ce qui rendait ce genre de contre-attaque particulièrement efficace. Kaïtos exécuta donc un coup de pied latéral afin de balayer les jambes de son disciple et de l’envoyer face contre terre. Le choc fut violent ; Kaïtos eut l’impression de frapper l’une des colonnes du Parthénon, tellement la jambe de Gunthar semblait ancrée dans le sol.
Le regard du jeune homme s’était mué en une minuscule fente d’où émanait une lueur orangée. Cette lueur était celle des torches qui hantaient les rêves de Gunthar, et elle commençait à s’étendre à tout son corps, comme s’il devenait un brasier vivant.
Kaïtos comprit rapidement ce que cela signifiait : Gunthar avait retrouvé une partie de sa mémoire, et ses instincts de tueur refaisaient surface. Autrefois, il était intervenu à temps pour éviter que la foule ne lynche celui qu’elle considérait comme un dangereux meurtrier, et il avait soustrait Gunthar à une mort certaine. Puis il l’avait formé à devenir un guerrier, un combattant inégalable car il avait perçu un potentiel inimaginable dans ce garçon.
Ce potentiel se révélait à présent ; et Gunthar dégageait une énergie puissante et terrible, puisée au sein même des étoiles et qui avait été baptisée Cosmoénergie par les Anciens. Kaïtos la connaissait bien et la maîtrisait presque parfaitement, aussi fut-il extrêmement désorienté par l’aura qui entourait le Germain. Sans expérience aucune, son Cosmos était en train de croître démesurément…
Gunthar n’attendit pas que son maître passe à l’offensive. Suivant les ordres confus mais impérieux que lui dictait son instinct, il joignit ses poings devant lui et visualisa dans son esprit une gigantesque flamme qui en jaillissait pour entourer son ennemi et l’anéantir.
Kaïtos comprit que Gunthar avait bien plus progressé qu’il ne l’avait imaginé initialement. S’il voulait rester en vie, il ne fallait plus qu’il le considère comme son disciple mais bel et bien comme un ennemi dangereux. Le brasier que Gunthar produisit avec ses mains avait une force destructrice comme jamais il n’en avait vu et il dut faire appel à toute l’expérience accumulée pendant ses nombreuses années au service de la déesse Athéna afin d’éviter entièrement cette attaque.
Il enchaîna aussitôt avec son attaque préférée, l’Illusion du Phénix. Kaïtos avait le pouvoir de manipuler les esprits et d’y implanter ou d’y effacer des souvenirs. Bien qu’il fût Chevalier, il aimait tout particulièrement cet aspect manipulateur qui lui donnait l’impression d’être un demi-dieu.
Gunthar sentit seulement un point brûlant au niveau de son front avant de se retrouver bercé par une chaleur douce et apaisante. Il perdait toute volonté de se battre, la paix envahissait son corps et son esprit et il l’accueillait avec bienveillance.
- Maître Kaïtos ? demanda-t-il d’une voix pâteuse
- Oui, Gunthar ?
- Je… je suis désolé, je ne voulais pas… murmura-t-il en sanglotant.
- N’en parlons plus. Tu m’as réellement impressionné, sais-tu ? Je ne pensais pas que tu serais prêt si rapidement. Je crois ne plus rien avoir à t’apprendre dorénavant. Suis-moi !
Les deux hommes quittèrent la plage en silence. Seuls quelques soupirs de Gunthar faisaient écho au bruit de leurs pas. De son côté, Kaïtos méditait sur l’avenir de Gunthar. Il était parvenu à calmer le jeune Germain, mais cela ne fonctionnerait pas éternellement. Il en venait à douter que son disciple puisse servir Athéna efficacement car avec une telle rage chevillée au corps, une telle haine contenue… Comment pourrait-il défendre des valeurs telles que l’amour, la paix, la justice ? Il décida que Gunthar avait le droit de tenter sa chance et qu’il exercerait toute son influence pour le maintenir dans le droit chemin…
A présent qu’il était calme, Gunthar se maudissait d’avoir frappé son maître. Plus encore, il avait souhaité le tuer et cette pensée l’avait empli d’une joie mauvaise. Etait-il donc un monstre pour vouloir la mort de celui à qui il devait tout ?
Soudain, devant eux, se dressa le Sanctuaire d’Athéna. Gunthar n’avait jamais compris comment l’île sur laquelle ils se trouvaient pouvait rester invisible aux navires qui passaient alors que tant de temples blancs et éclatants s’y trouvaient, aveuglant quiconque posait son regard sur les édifices flambant neufs.
Tous deux se dirigèrent vers un immense escalier qui avait été baptisé " La Course du Soleil " à cause des douze temples qui en marquait les temps d’arrêt, simulant ainsi le cheminement du soleil au travers des douze constellations du Zodiaque. Chaque temple était orné à son fronton du symbole de sa constellation, du Bélier aux Poissons.
Tout en bas de cet escalier, une demeure imposante et bien gardée se dressait, menaçante. C’était l’habitat du Conseiller. Le Sanctuaire était en effet dirigé par un être suprême, le représentant d’Athéna sur terre. Cet homme se faisait appeler " le Grand Pope " et tous lui devaient respect et obéissance. Cependant, nul sur l’île ne pouvait se targuer d’avoir déjà vu ne serait ce que sa silhouette. Le Pope, disait-on, conversait avec les Dieux eux-mêmes et passait le plus clair de son temps partagé entre sa chambre de méditation et le Mont Etoilé, un pic rocheux qui surplombait totalement l’île et qui permettait au Pope de communiquer avec Athéna elle-même.
C’était donc son fidèle Conseiller qui administrait le Sanctuaire à sa place. Gunthar avait déjà eu l’occasion de le rencontrer lors de son arrivée sur l’île. C’était un individu de grande taille dont la corpulence était totalement enfouie sous une toge noire et dont le visage était caché derrière un masque inexpressif. La coutume voulait en effet que nulle jalousie ne pût entacher la fraternité qui régnait entre les Chevaliers d’Athéna. Aussi les identités du Pope et de son Conseiller étaient-elles tenues secrètes.
Gunthar et Kaïtos prirent la direction de la demeure du Conseiller et Gunthar sut aussitôt ce qui allait se produire. Un indicible sentiment de fierté l’envahit et il bomba le torse, comme pour manifester qu’il était un autre homme à présent. Arrivés devant les gardes, ceux-ci s’effacèrent pour céder le passage devant le Chevalier du Phénix. Kaïtos était puissant et respecté et Gunthar décida qu’un jour, il serait aussi méritoire que son maître. Bien qu’imposante de l’extérieur, la demeure était en réalité étroite et mal éclairée. Les deux hommes se sentirent mal à l’aise, comme à chaque fois qu’ils entraient ici. Tout semblait avoir été pensé à l’opposé du bon goût et du confort. Table trop haute, tabourets trop bas, tentures ternes et mal entretenues, paillasse à peine digne d’un esclave… Eclairée par une simple lampe à huile, la silhouette sans âge du Conseiller apparut dans l’embrasure de la porte.
Gunthar n’avait jamais apprécié cet homme qui lui semblait faux et malsain. Néanmoins, c’était de lui dont dépendait sa destinée de Chevalier et il était prêt à tous les sacrifices pour vivre l’instant qui allait suivre. Aussi écouta-t-il sans mot dire les paroles que son maître et le Conseiller échangèrent.
- Mes respects, Conseiller, commença Kaïtos en s’inclinant légèrement. Malgré des apparences décontractées, le Chevalier connaissait sans équivoque les règles de l'étiquette.
- Chevalier Kaïtos, qu’Athéna soit toujours votre guide, répondit le Conseiller, conformément aux paroles rituelles. Il sembla à Gunthar que ces mots étaient dénués de sens dans la bouche d’un tel individu.
- Conseiller, je viens vous présenter mon disciple, le jeune Gunthar, que j’estime prêt pour le service d’Athéna. La voix de Kaïtos était monocorde et totalement dépourvue d’émotion.
- Bien, bien…
Le Conseiller laissa son regard errer dans la pièce, comme s’il réfléchissait. Puis il fixa Gunthar avec attention. Instinctivement, le Germain se redressa et bomba le torse, comme pour montrer qu’il était effectivement prêt. Il s’attendait à une mise à l’épreuve, une question pernicieuse, une mission à remplir.
Il était prêt à tout pour prouver au grand jour qu’il était un digne serviteur d’Athéna. Et surtout, il voulait faire honneur à l’enseignement que son maître lui avait prodigué. Le silence prolongé du Conseiller finit par le mettre mal à l’aise. Se pouvait-il que le Conseiller ne le jugeât pas digne de devenir un Chevalier ?
- Bien, très bien Chevalier Kaïtos. Je m’en remets à votre jugement. Quelle armure pensez-vous lui confier ?
- L’armure du Fourneau me paraît parfaitement appropriée, Conseiller.
- Qu’il en soit donc ainsi. Bienvenue, Chevalier de Bronze Gunthar du Fourneau !
Ces paroles semblèrent à Gunthar à la fois irréelles et bien présentes. Il se voyait à la table des Dieux en compagnie d’Athéna elle-même, savourant le Nectar et l’Ambroisie. Il se voyait accomplissant les exploits des héros mythologiques, rivalisant avec Héraklès, Achille aux pieds agiles ou Ulysse d’Ithaque luttant contre la fureur de Poseïdon, le Seigneur des Océans.
La main de Kaïtos posée sur son épaule le ramena à la réalité. Tous deux étaient déjà sortis de la demeure du Conseiller et ils se dirigeaient à présent vers le Temple du Bélier où étaient entreposées toutes les Armures du Sanctuaire.
A l’intérieur, dans leurs Urnes Sacrées, les armures étaient organisées en cercles concentriques. Au centre, se trouvait l’Armure d’Or, la plus puissante de toutes, qui n’avait pas eu de porteur depuis plusieurs générations, disait-on. Le premier cercle était formé de vingt-quatre armures d’Argent alors que le second était constitué de quarante-huit armures de Bronze.
Kaïtos se déplaça le long du cercle extérieur et Gunthar le suivit, détaillant chaque urne afin d’en comprendre les symboles. Sur chacune d’elle étaient gravés des motifs indiquant à quelle constellation elle était affiliée. Kaïtos marqua un léger temps d’arrêt devant celle où un oiseau émergeait d’un brasier, renaissant de ses cendres et annonçant un perpétuel renouveau. Le Phénix, tel était le nom de cet oiseau mythique qui protégeait le maître.
Gunthar remarqua l’étonnante finesse dans le dessin des plumes. Les artistes qui avaient réalisé cela étaient des génies pour pouvoir donner autant de force à une sculpture. Son attention fut attirée par des motifs semblables sur l’urne voisine. S’y trouvait représenté le flambeau sacrificiel dont les prêtres faisaient usage lors des grandes cérémonies religieuses, afin de purifier par le feu les offrandes faites aux Dieux. Un flambeau identique était utilisé à Olympie, la cité préférée du Maître de la Foudre, pour préserver des intempéries la flamme sacrée des Jeux.
Mais ce qui avait attiré l’attention de Gunthar était à mille lieues de ces considérations culturelles. Il avait constaté que, dans les flammes qui ornaient l’urne, un motif récurrent se détachait qui faisait référence aux plumes du Phénix telles qu’elles étaient représentées sur la gravure voisine. Cependant, bien qu’il eût constaté cette ressemblance, Gunthar ne savait comment l’interpréter.
- A ce que je vois, tu as reconnu par toi-même l’armure qui t’était destinée. Cela confirme mon choix, Chevalier de Bronze Gunthar du Fourneau.
A ces paroles, l’urne devant laquelle se tenait le Germain s’ouvrit, répandant dans toute la pièce une lueur aveuglante, et un mur de flammes s’éleva jusqu’à toucher le plafond. Cependant, Gunthar n’était nullement effrayé par ce spectacle. Il le trouvait dans l’ordre naturel des choses et savait qu’il pourrait le dompter. La vue de ce feu, dansant et virevoltant face à lui, le replongea un instant dans ses rêves peuplés de torches mais, cette fois, il ne subissait plus, il domptait les éléments pour en tisser un habit de lumière et de chaleur bienfaisantes. Un sentiment de puissance incalculable s’emparait de lui.
Soudain, le silence et le calme. Tout cela n’était-il qu’illusion ? Devant lui se trouvait seulement une petite statue de métal orangé dont les formes tentaient d’imiter les mouvements changeants des flammes. Une déception aussi grande que l’euphorie de la découverte l’envahit.
- Ne t’inquiète pas, Gunthar, le rassura Kaïtos. Je comprends ta surprise mais tu as bien devant toi l’armure de Bronze du Fourneau.
- Maître, ce n’est pas une armure !, répondit Gunthar comme en un sanglot. Tout au plus une œuvre d’art ! Mais cela n’est pas utile à un Chevalier.
- Détrompe-toi, Gunthar, le rassura son Maître. Mais pour le moment, tu n’en as en effet pas grande utilité. Mais le pouvoir de l’armure se manifestera très bientôt à toi. A présent, va dans ta maison et dors un peu. Tu as bien mérité ce repos, Chevalier de Bronze Gunthar du Fourneau. Bientôt, tu pourras montrer à tous que tu es le meilleur…
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Cela faisait déjà six longues années que Coriandre était arrivé sur l’Ile d’Andromède, au large de l’Ethiopie. Malgré son nom accueillant, l’Ile d’Andromède était un véritable enfer où l’air était brûlant le jour et glacial la nuit, où seul le plus endurant et le plus rusé pouvaient survivre.
Coriandre n’avait que dix ans lorsqu’il fut arrêté par la milice de Sparte, alors qu’il dérobait un pain à l’huile d’olive pour subvenir aux besoins de ses amis, des gamins des rues tout comme lui. Il s’était débattu mais les hommes étaient trop forts pour qu’il puisse leur échapper ; ils l’avaient emmené dans leur caserne où ils avaient décidé d’en faire un soldat afin de calmer cette forte tête. En attendant qu’il atteigne l’âge d’intégrer la vaillante armée Spartiate, il servirait d’homme à tout faire, les déchargeant ainsi des tâches ingrates.
Acceptant son destin comme une fatalité, il accompagna les miliciens sans opposer trop de résistance et côtoya pendant plusieurs mois bon nombre de brutes épaisses qui jetaient sur lui un regard tantôt méprisant tantôt concupiscent. Mais Coriandre n’en avait cure. Il ignorait tout de ses origines et il ne se considérait que comme un bâtard, indigne de vivre puisque ses propres parents n’avaient pas voulu de lui. Ainsi perdu dans ses pensées et ses désirs d’identité, il ne percevait même pas la dureté du monde qui l’entourait.
Une nuit pourtant, une voix appelant son nom l’avait tiré de son sommeil. Une voix féminine, douce et chaleureuse, qui l’appelait au loin. Se remémorant la légende d’Ulysse aux prises avec les Sirènes, il s’était tout d’abord bouché les oreilles afin d’ignorer l’appel. Impossible cependant car cette voix avait éveillé en lui un souvenir diffus qui attisait sa curiosité. Evitant sans peine des soldats trop ivres pour lui prêter attention, il sortit et se retrouva dans la rue déserte. Un vent d’est le fouettait au visage et la poussière qu’il respirait manquait de l’étouffer à chaque instant. mais son destin l’appelait au loin, vers l’Orient et il ne faiblirait pas…
Le vent s’était amplifié, formant un tourbillon dont Coriandre semblait être le centre. Il parvenait à peine à distinguer les contours des maisons alentours ou ceux de la caserne.
Puis, le calme était soudainement revenu. Le silence. Absolu. Pesant. Coriandre avait mis quelques instants avant de se rendre compte qu’il n’était plus à Sparte. Autour de lui, tout était désert. Seuls quelques rochers abrupts marquaient le relief de ce lieu inconnu. Le jeune garçon, après quelques pas, fut empli d’un indicible sentiment de sérénité en découvrant que le bruit de ses pieds sur le roc était le seul son qui régnait ici. Même le souffle du vent ne produisait aucun murmure.
- Elle te plaît, cette île, n’est-ce pas ?
Dans le silence ambiant, la voix masculine avait la force d’un tremblement de terre. Elle ne semblait pourtant pas hostile. Coriandre se retourna vers l’inconnu. L’éclairage de la lune masquait son visage et Coriandre n’aperçut que le sourire qui s’esquissait sur ses lèvres. L’homme était revêtu d’un habit métallique qui brillait sous la lumière blafarde. A chacun de ses poignets pendait une chaîne. Celle de droite se terminait par un poinçon alors que celle de gauche se terminait par une petite boule de la taille d’une figue.
Coriandre ne répondit pas à l’homme. Il était comme fasciné par cette silhouette surgie de nulle part et de laquelle semblait émaner à la fois puissance et douceur.
- Bienvenue sur l’île d’Andromède, reprit la voix. Mon nom est Dédale et je suis le Chevalier d’Argent de Céphée.
- Et alors ? répondit Coriandre d’un air de défi. Qu’est ce que ça peut me faire que vous soyez Chevalier d’Argent de Céphée, comme vous dites ? Vous êtes comme ces brutes de la milice ?
- Non, mon garçon. La voix de Dédale laissait poindre un soupçon d’amusement à cette comparaison somme toute bien peu flatteuse. Je t’ai amené ici pour que tu accomplisses ton destin : être le Chevalier de Bronze de Cassiopée.
Cette révélation assomma littéralement Coriandre. Son destin était-il de devenir le Chevalier de Bronze de Cassiopée ? Sornettes ! Et puis d’abord, qui étaient ces fameux Chevaliers dont le dénommé Dédale parlait apparemment avec grande fierté ? Qu’étaient-ils ? Tout en réfléchissant silencieusement à son devenir, Coriandre s’était imperceptiblement rapproché de Dédale, comme s’il était attiré par ce personnage mystérieux. A présent qu’il lui faisait face, il pouvait voir son visage : un visage empreint de force et de bonté qui mit aussitôt le jeune garçon en confiance.
Soudain, la voix féminine qui l’avait tiré de son sommeil et attiré jusqu’ici, cette voix de sirène mélancolique se fit entendre. " Viens à moi ", disait-elle, " Viens à moi, je t’attends… ". Coriandre ne fut pas surpris. C’était comme s’il l’avait su dès le début mais qu’il avait refusé d’écouter son cœur. Cette fois, il était tout ouïe et il voyait sa destinée toute tracée devant lui.
Dédale tendit la main et Coriandre la prit tout naturellement. Il allait être le Chevalier de Bronze de Cassiopée et cette pensée emplissait son âme d’une énergie nouvelle et d’une allégresse encore jamais ressentie.
L’évocation de ces souvenirs lointains était un moment de réconfort pour Coriandre. C’est à cet instant qu’il avait pris conscience de son véritable but dans l’existence et il puisait une farouche volonté de vaincre dans la voix féminine qui l’appelait sans cesse.
A présent, il était prêt pour subir l’ultime épreuve qui allait faire de lui le Chevalier de Cassiopée. L’épreuve du Sacrifice. Tous ceux qui étaient formés sur l’Ile d’Andromède devaient la subir. Sans exception. Et Coriandre ne comptait pas déroger à la règle.
Sanglé dans une chaîne, la chaîne de l’armure de Bronze de Cassiopée, il avait été ligoté à un rocher, exactement comme Andromède, fille de Cassiopée, l’avait été aux temps mythologiques afin d’être offerte en sacrifice au Dieu des Océans, le puissant Poseïdon. Cette épreuve marquait l’expiation de la mère, du père et de la fille pour avoir tenu tête à la divinité. Coriandre savait qu’il risquait sa vie, mais après tout, il faudrait bien qu’il meure un jour. Aussi voulait-il mourir en accomplissant son destin.
L’enchevêtrement de métal qui immobilisait le jeune homme face à la mer démontée était réputé incassable. Aussi ne fallait-il compter que sur sa propre volonté pour survivre.
Petit à petit, l’eau commençait à monter, atteignant les pieds, puis les chevilles et les genoux de Coriandre. Il n’avait pas peur. Confiant en lui comme en sa destinée, il attendait un signe qui lui indiquerait la voie.
L’eau glacée arrivait à présent à sa taille. Le froid commençait lentement à engourdir ses membres et il ne sentait déjà plus l’extrémité de ses pieds. Cette impression étrange de perdre le contrôle de son corps grandissait à mesure que l’eau se rapprochait de son torse, de son cou, de sa bouche.
La marée était déjà haute mais n’avait pas fini sa course. Dans quelques instants, son nez serait lui aussi recouvert et il ne pourrait plus respirer. Il se sentit soudain incroyablement seul. Où était la voix qui l’avait guidé pendant toutes ces années ? L’avait-elle abandonné ? Avait-il souffert toutes ces années pour périr à cet instant ?
Coriandre prit une dernière inspiration et se retrouva pratiquement totalement immergé. Malgré le froid, il sentait les chaînes se tendre sous l’effet du courant. Elles meurtrissaient ses chairs et se resserraient progressivement.
Son entraînement l’avait préparé physiquement à une telle épreuve mais il avait toujours compté sur la voix pour le soutenir et l’encourager. La voix. Qui était-elle ? Elle prétendait l’attendre depuis toujours. Pourquoi ? Pourquoi lui ? Qu’attendait-elle de lui ? Tournant sans cesse ces questions dans sa tête, il ressentit le besoin impérieux de respirer. A présent c’était certain, il allait mourir noyé.
Un sentiment de révolte gronda sourdement en lui. Révolte contre toutes ces années de souffrance, contre l’errance qui avait marqué son enfance, contre les promesses factices, contre la manipulation dont il avait été le jouet depuis tout petit. Révolte surtout contre lui-même, d’avoir été trop faible, d’avoir écouté aveuglément, d’avoir cru naïvement. Il allait mourir sans même savoir qui était la voix ni ce qu’elle attendait de lui.
Il ouvrit la bouche et hurla. Son " pourquoi ? ! " fut rapidement étouffé par l’eau salée qui s’engouffrait dans sa gorge, brûlant sa langue et ses poumons. Il sut alors que c’était la fin.
- Tu ne dois pas mourir, Chevalier. La voix était revenue… Je ne t’ai pas abandonné comme tu le penses. Je ne t’ai même jamais quittée. Je suis avec toi depuis le début et t’ai pris dans mes bras pour te protéger. Mais tu refuses mon aide… Ne te refuse pas à moi…
Son aide ? Coriandre ne comprenait pas ce qu’elle voulait dire. La douleur ravageait sa poitrine comme des coulées de feu et il aurait tout donné pour que cette horrible souffrance cesse.
- N’oublie pas, je t’ai pris dans mes bras, mais tu ne m’as pas appelée…
Coriandre n’osait comprendre. La voix serait… la chaîne ? Il ordonna mentalement à la chaîne de le libérer et d’éloigner l’eau de son corps meurtri.
Rien ne se produisit. La Mort aimait jouer avec les âmes qu’elle allait emporter… Soudain, Coriandre sentit la chaîne bouger, l’étreinte se relâcher alors qu’une aura mauve naissait tout autour de lui. Cette aura repoussait l’eau faisant affluer de l’air vers ses poumons. La douleur fut intolérable et Coriandre poussa un hurlement terrifiant tandis que l’aura grandissait encore et fendait la mer en deux. Il était libre !
De retour sur la falaise qui surplombait l’île, il sut qu’il avait gagné. Il était devenu le Chevalier de Bronze de Cassiopée et Cassiopée elle-même — la chaîne de l’armure — avait fait vœu de toujours le protéger.
Sa prochaine étape était le Sanctuaire d’Athéna, point de ralliement de tous les Chevaliers…