Il y a à cela une petite raison historique : jusqu'au XIXe siècle, les textes que l'on vous fait étudier étaient lus en public, dans le cadre d'un salon, d'un café, ou d'autres groupes (la Cour, partiellement au moins, aux XVIIe et XVIIIe siècles). Le lecteur devait faire vivre assez bien le texte pour que les auditeurs puissent en juger ensuite (et cela ne concernait pas que les pièces de théâtre ou la poésie). C'est à partir de "Notre-Dame de Paris", de Victor Hugo, sous-titré "roman sorti d'un encrier" que l'on commence à voir, peu à peu, des oeuvres écrites et publiées sans l'épreuve de le lecture à un public (voire publique), mais Flaubert fait subir à ses pages l'épreuve du "gueuloir", et la musicalité des poèmes de Verlaine suppose leur lecture à haute voix, ne serait-ce que par l'auteur lui-même.
- le commentaire composé
- la lecture méthodique.
La finalité est pratiquement la même : proposer une "lecture"
du texte qui le présente, et l'analyse, afin d'enrichir la première
perception de ce texte, voir de donner l'envie de le relire. Cette "lecture"
ou interprétation est le résultat de l'étude du texte
menée au préalable, et dont on présente les résultats,
non comme on les a trouvés, mais de manière construite pour
convaincre qu'on a bien interprété le texte.
Il convient de nuancer dans le cas de textes qui "se développent" progressivement, surtout lorsqu'ils sont à tendance argumentative. Par exemple, nombre de pages de Montaigne, ou de Pascal, voire de Rousseau.
En ce cas, il faut présenter au préalable la "composition" ou la structure du texte, et la qualifier (déductive, inductive, ...). L'interprétation peut alors constituer, dans un premier temps, à mettre au jour les étapes du raisonnement si celui-ci n'est pas assez évident. Mais il ne faut pas oublier de l'interpréter !
Concrètement, si vous racontez une anecdote à vos camarades, vous l'arrangez différemment selon que vous voulez qu'ils en rient ou qu'ils s'indignent. Il serait absurde de détailler d'un côté l'intonation, les gestes et les mines que vous ferez, et d'un autre côté les mots et les phrases que vous prononcerez : vos camarades, votre public, percevra un ensemble.Le plus difficile reste de percevoir que la "forme" informe le fond : que l'idée prend forme par le style, et à travers lui.
A titre de contre exemple, toute blague obéit à une structure fondée sur une chute : voyez les façons de "rater" la narration d'une blague (dont les comiques font parfois leurs délices) : oubli de la chute, par ex. chez Coluche ("l'histoire d'un mec").Il faudra donc, en expliquant les "idées", les "images", montrer comment elles sont mises en valeur par le "style" (les moyens langagiers employés), au lieu de s'obliger à des banalités sur le rythme, les sons, les figures,... Les effets de style soulignent les termes qu'ils concernent, leur donnent de l'importance et "orientent" leur interprétation.
Huysmans a participé aux "soirées de Médan" organisées par Zola. Mais il n'est en rien un romancier naturaliste.Ou l'on voudra absolument expliquer par la biographie de l'auteur l'ensemble de ses écrits !
Victor Hugo est considéré comme un auteur romantique, mais que dire d'Alexandre Dumas, qui le connut et poursuivit avec succès la veine du "roman historique" ? A quel "courant appartiennent Mallarmé ou Rimbaud ?
Si Verlaine était alcoolique, ce fut après être poète (si l'alcoolisme rendait poète, nous croulerions sous la poésie...). Idem pour le fait que Baudelaire ait goûté aux "paradis artificiels" : il y a moins goûté qu'on ne le dit, il était poète avant tout (sinon... nous aurions bien des poètes), et c'était une mode dans les milieux artistiques de l'époque (mode qui semble s'être étendue... sic).
Sourions un instant... Savez-vous que des manuels, notamment destinés à la formation des gendarmes, avant 1940, proposaient au "maître" et un choix de textes et leur lecture, leur interprétation "morale" et "nationale" ?L'interprétation d'un texte, c'est-à-dire sa lecture, est d'abord un défi à l'intelligence : la vôtre, celle de votre auditeur (pour simplifier). Il vous faudra éviter deux écueils majeurs :
Sourions un peu moins : saviez-vous que, au XVIe siècle, l'imprimerie permit la diffusion du texte des Evangiles, et que ce mouvement fut deux générations ensuite accusé d'avoir favorisé le protestantisme : les fidèles pouvaient lire le texte, dans leur langue, et sans l'interprétation "canonique" !
Ne rions plus du tout : pourquoi des écrivains qui "brodent" à partir d'une lecture subjective d'un texte considéré comme sacré sont-ils en danger de mort ?
- la paraphrase : répéter ce que dit le texte "en surface", c'est très difficile, car la première impression est que l'auteur a "bien parlé".
- ce que je nomme le "délire interprétatif" : interpréter le texte d'une telle façon qu'on l'oublie, le trahit...
- J'ai eu par exemple un professeur qui voyait partout des allusions sexuelles, et qui "s'amusait" à expliquer tous les textes en fonction de ces (ses) obsessions. En effet, si Montaigne apprécie la tour ronde au sommet de laquelle se trouve sa bibliothèque et où il écrit, faut-il voir là un phallus ? Si on veut, mais cela n'apprend rien sur la façon dont il se sert des auteurs qu'il cite, ni pourquoi il les cite, ... et puis cette tour aurait pu être carrée (je vois déjà ce qu'en aurait déduit cet enseignant).
- Ce défaut existe surtout pour ce qui est de la "portée" d'un texte... que l'on évalue selon ses propres engagements. Savoir comment un texte ou une oeuvre a pu être "apprécié" ou "évalué" vous renseignera bien à ce sujet. Il est certes impossible de rester "objectif", mais vous aurez à prouver que votre interprétation est juste (ou acceptable), à démontrer qu'elle résulte bien de l'examen du texte.
- Enfin, vouloir rechercher à toute force l'ensemble de la thématique d'un mouvement littéraire, ou la biographie de l'auteur, ou encore ce que l'on connaît de l'oeuvre, dans un texte isolé (plaquer un cours ou une fiche d'histoire littéraire sur un seul texte) est aussi une erreur à éviter.
Face au texte :
Que faire d'abord ?
Qu'est-ce qu'une problématique ? des "axes de lecture" ?
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