Face
à un texte "isolé"
Première étape, et première
lecture.
Il convient d'abord de considérer le texte dans son aspect
typographique :
-
Comporte-t-il des paragraphes ? des strophes ?
-
La typographie met-elle en valeur des termes (par l'italique, notamment)
?
-
Est-il à première vue de tonalité homogène
ou non (récit et dialogue, didascalies, etc.) ?
A la première lecture, il est
utile de se fonder sur ces observations pour "mettre à jour" la
structure apparente du texte.
Examiner le "paratexte" qui est
donné s'avère également utile pour
"situer" le texte : nom de l'auteur, titre de l'œuvre, voire
référence au chapitre, dates, et parfois des indications
contextuelles (cf. la présentation en quelques lignes des manuels
scolaires, ou d'extraits donnés à commenter au baccalauréat).
Les connaissances acquises au lycée et personnellement permettent
d'utiliser au mieux ces informations.
L'objectif est, dès la première lecture, de restituer
assez d'éléments contextuels pour évaluer l'intérêt,
la portée, de l'extrait ou du texte qui vous est proposé.
Rem. : un poème se donne d'emblée comme un texte autonome,
ce qui n'est pas le cas d'un "morceau choisi" au sein d'un roman.
Enfin, vous devez au terme de la première lecture avoir acquis une
idée assez précise quant au type et au ton du texte (en deux
mots au moins sur votre brouillon, voire trois). Le "thème" dominant
vous est également perceptible, voire sa "dynamique".
Ex. Voir le sonnet 31 des Regrets, de Du Bellay. C'est un sonnet
en alexandrins, à tonalité lyrique et élégiaque,
où le regret du pays natal donne lieu à l'affirmation de
la préférence pour ce pays natal, par rapport aux splendeurs
romaines.
Deuxième lecture : composition et énonciation
La deuxième lecture s'effectue crayon en main, et devrait recenser
les faits langagiers marquants, ainsi que le "mouvement" du texte.
Sans être exhaustif, l'on peut citer quelques phénomènes
langagiers dignes généralement d'intérêt :
-
Qui parle ? Question de la focalisation, ou plus finement, du ou
des point de vue ; présence d'un énonciateur ou de plusieurs
(en ce cas, quels sont les rapports entre les points de vue ? opposition
? dialectique ? se complètent-ils ?…). Il convient de repérer
les marques énonciatives explicites, et plus finement, de s'interroger
sur la présence implicite de tel ou tel point de vue.
-
De quoi ? Ici l'examen du lexique et de la composition rhétorique
du texte seront d'un grand secours. Il convient de dégager progressivement
: le "thème" majeur, le sujet du texte, puis les thèmes secondaires
abordés, et voir, dans les rapports qu'ils ont entre eux, comment
ils "construisent" le thème majeur.
Reprenons le sonnet 31
des Regrets. Le premier quatrain fait allusion au bonheur de ceux
qui ont pu retrouver leur terroir après un long périple,
à l'aide de deux exemples tirés de la mythologie grecque.
Le second quatrain fait état des craintes de l'auteur (lyrisme)
de ne pouvoir retrouver son pays natal. Les deux tercets proclament sa
préférence pour son terroir par rapport à Rome, au
moyen de comparatifs de supériorité notamment.
Le premier thème,
dans l'ordre du texte, est celui du regret du terroir, mais en "nombre
de vers" c'est la préférence pour ce terroir qui domine.
Mais les références à la mythologie grecque et les
allusions à la Rome antique (mont Palatin) relèvent de la
culture humaniste.
L'on pourra donc distinguer
trois "thèmes" : le regret de se trouver loin de son terroir, la
préférence affichée pour celui-ci, et la portée
"humaniste" de cette préférence qui met sur le même
plan un terroir modeste et le prestige de la Rome Antique… Pour ce dernier
"thème", des connaissances sur Du Bellay et sur l'humanisme français
au milieu du XVIe siècle sont indispensables.
-
A qui ? Le destinataire d'un texte est toujours un lecteur. Toutefois
un texte de théâtre ou un discours sont normalement destinés
à des auditeurs, voire à des spectateurs. Il faut donc se
demander, selon le texte, à quel "public" il est destiné
: connaître les "mouvements" littéraires s'avère ici
utile, connaître un peu d'histoire aussi.
Par exemple,
la dédicace des Fables de La Fontaine "A Monseigneur le Dauphin",
est destinée aux personnages qui "entourent" le Dauphin, voire à
la Cour tout entière… et à ceux qui autorisent ou non l'impression
d'une œuvre, comme aux "doctes", c'est-à-dire aux critiques littéraires
de l'époque.
Autre exemple,
lorsque Rousseau (J.-J.) s'adresse à ses lecteurs, il s'adresse
à ceux qui connaissent déjà ses écrits précédents,
et qui sont informés aussi des "calomnies" sur son compte.
La difficulté
provient de ce que le texte vous est proposé en d'autres circonstances
: il faut aussi se demander à qui il peut encore s'adresser de nos
jours, et pourquoi. Car chaque lecteur qui se situe hors du contexte de
la publication de l'œuvre est un "lecteur second" donc un "destinataire
second".
-
La composition et ses "marques". Au terme de cette deuxième
lecture, vous devriez avoir perçu plus finement comment le texte
"progresse", comment tel ou tel thème "évolue". L'examen
des connecteurs, de l'emploi des temps, voire des pronoms personnels, des
modalités de phrases, vous fournit des indices, qui serviront de
preuves lorsque vous aurez à présenter le résultat
de votre lecture sur ce point.
-
Comment et pourquoi ? C'est ici qu'interviennent vos connaissances
et l'analyse fine du texte. Donc la troisième lecture.
Troisième lecture et analyse "fine" du
texte.
Maintenant que le texte est approximativement "situé", du point
de vue historique, littéraire et thématique, maintenant que
vous en "voyez" la composition, il faut le relire plus lentement encore,
en profondeur, pour mieux l'apprécier (même si le contexte
d'une épreuve scolaire obère ce plaisir, je vous signale,
par expérience, qu'il existe et procure de belles joies).
Les candidats - et les lecteurs - adoptent plusieurs façons de
procéder, tout aussi productives, et que l'on peut classer en deux
"tendances" :
-
L'examen linéaire.
-
L'examen "thématique", quelle que soit son orientation : stylistique,
sociologique, historique, …
Distinguez bien, par devers vous,
la méthode d'examen du texte de la façon de présenter
vos résultats, en d'autres termes : la présentation d'une
lecture ordonnée et convaincante (éclairante) ne sera pas
calquée sur votre enquête, votre investigation du sens.
L'examen linéaire
du texte, une fois les étapes précédentes effectuées,
donne souvent de bons résultats, à condition de faire très
attention à la "littéralité" du texte : examiner le
lexique, les figures de style et leur valeur dans le contexte, l'emploi
des temps, le choix de tel ou tel déterminant, etc. Si au cours
de cet examen, vous appréciez particulièrement une formulation,
une expression, vous êtes sur la bonne voie, dans "l'esprit" de l'exercice.
Si vous découvrez que le texte prend une autre signification, conforme
aux deux premières lectures, mais plus riche, vous venez d'entrer
dans la communauté des véritables lecteurs et d'expérimenter
la différence entre un texte littéraire, éminemment
polysémique et polyphonique, et un autre type de texte (juridique
par exemple).
L'examen "thématique"
devra se fonder, comme le précédent, sur l'observation même
du texte. Il n'est pas possible de donner une liste exhaustive de tous
les points à examiner, d'autant que ces "points" dépendent
du texte lui-même. Sont toutefois "productifs", bien que de façon
très générale, les examens qui porteront sur les faits
langagiers suivants :
le lexique. Est-il
concret ou abstrait ? "objectif" ou "subjectif" ? Un même "référent"
(élément de la réalité) est-il nommé
de plusieurs façons, ces variations ont-elles un sens ?
Dans la fable "La Colombe
et la Fourmi", la colombe est nommée "pigeon" lorsque le paysan
la voit, "oiseau de Vénus" pour le conteur, et "colombe" lorsqu'elle
est en relation à la fourmi. Rien de cela n'est "gratuit".
pour une "isotopie" (ou un
registre lexical), demandez-vous quels termes ont été
retenus, quels rapport ils ont entre eux, voire ce qui a été
exclu.
Dans le sonnet 86 des Regrets
ne sont retenus comme termes cités en italien que des connecteurs
phatiques : ce qui donne à la conversation du courtisan romain un
aspect strictement formel, sans contenu (puisqu'il n'est pas mentionné).
les tropes, ou "figures de
mots" gagneront à prendre place ici. La métaphore chez
Proust invite à reprendre la lecture sous un autre angle, "ouvre"
un registre lexical à une dimension presque mythique, en tout cas
éminemment culturelle (voir : proustl1.html).
Le latinisme "Heureux qui…" inaugurant le sonnet 31 des Regrets
donne à ce poème du traducteur d'Horace une portée
universelle : Du Bellay n'exprime pas que ses regrets, mais ceux de tout
exilé…
l'emploi des temps, s'il
est significatif. Cet emploi peut transcrire soit diverses "strates"
textuelles, soit une "diégèse" narrative : accélérer
le rythme du récit, dans les Fables de La Fontaine, par exemple.
Les rythmes, la métrique,
les effets "phonétiques", qui contribuent à mettre ne
valeur, par la lecture qu'ils impliquent, certains termes ou certains passages.
N'oubliez pas, pour tout texte, même en prose, de le soumettre à
un examen rythmique et phonétique, même simple.
Enfin… vers une problématique de lecture
Vous avez pu repérer le type du texte, considérer même
rapidement son contexte, en mesurer la portée ;
Vous avez aussi établi le sens du texte et vu qu'il propose une
interprétation plus riche que celle qu'aurait donnée une
première lecture ;
Il s'agit maintenant de proposer une lecture, une interprétation,
ordonnée et convaincante (enrichissante si possible).
Ordonnée :
vous pouvez partir de l'interprétation
"évidente" pour en proposer une seconde voire une troisième
plus "profondes" - cet exercice est plutôt réservé
aux étudiants de Lettres.
Vous pouvez plutôt
aborder le texte sous un angle thématique - en soignant bien les
articulations entre thèmes - et en ne négligeant ni de fonder
vos remarques sur l'observation et l'analyse précise du texte, ni
de mettre cette lecture en perspective avec des questions plus vastes (en
conclusion).
Voilà en tout cas votre "problématique" établie…
Convaincante, car vous citerez et analyserez
régulièrement le texte. Le défaut majeur à
éviter, si vous avez mené les études que nous vous
proposions, consisterait à ne mentionner que les résultats.
Vous convaincrez davantage, par exemple sur la tonalité lyrique
du sonnet 31 des Regrets, si à cet instant vous citez les
pronoms et les déterminants de la première personne, puis
les adjectifs antéposés à valeur affective, et enfin
l'anaphore de "plus" en "attaque" de vers et la répétition
du verbe "plaire". Si en lisant les passages concernés, vous mettez
en valeur par votre ton les "mots" que vous citez, vous serez particulièrement
convaincants, car faciles à "suivre" : un entraînement au
magnétophone est très utile en ce sens.