Face à un texte "isolé"

Première étape, et première lecture.

Il convient d'abord de considérer le texte dans son aspect typographique :

A la première lecture, il est utile de se fonder sur ces observations pour "mettre à jour" la structure apparente du texte.

Examiner le "paratexte" qui est donné s'avère également utile pour "situer" le texte : nom de l'auteur, titre de l'œuvre, voire référence au chapitre, dates, et parfois des indications contextuelles (cf. la présentation en quelques lignes des manuels scolaires, ou d'extraits donnés à commenter au baccalauréat). Les connaissances acquises au lycée et personnellement permettent d'utiliser au mieux ces informations.

L'objectif est, dès la première lecture, de restituer assez d'éléments contextuels pour évaluer l'intérêt, la portée, de l'extrait ou du texte qui vous est proposé.

Rem. : un poème se donne d'emblée comme un texte autonome, ce qui n'est pas le cas d'un "morceau choisi" au sein d'un roman. Enfin, vous devez au terme de la première lecture avoir acquis une idée assez précise quant au type et au ton du texte (en deux mots au moins sur votre brouillon, voire trois). Le "thème" dominant vous est également perceptible, voire sa "dynamique". Ex. Voir le sonnet 31 des Regrets, de Du Bellay. C'est un sonnet en alexandrins, à tonalité lyrique et élégiaque, où le regret du pays natal donne lieu à l'affirmation de la préférence pour ce pays natal, par rapport aux splendeurs romaines. Deuxième lecture : composition et énonciation

La deuxième lecture s'effectue crayon en main, et devrait recenser les faits langagiers marquants, ainsi que le "mouvement" du texte.

Sans être exhaustif, l'on peut citer quelques phénomènes langagiers dignes généralement d'intérêt :

Reprenons le sonnet 31 des Regrets. Le premier quatrain fait allusion au bonheur de ceux qui ont pu retrouver leur terroir après un long périple, à l'aide de deux exemples tirés de la mythologie grecque. Le second quatrain fait état des craintes de l'auteur (lyrisme) de ne pouvoir retrouver son pays natal. Les deux tercets proclament sa préférence pour son terroir par rapport à Rome, au moyen de comparatifs de supériorité notamment.

Le premier thème, dans l'ordre du texte, est celui du regret du terroir, mais en "nombre de vers" c'est la préférence pour ce terroir qui domine. Mais les références à la mythologie grecque et les allusions à la Rome antique (mont Palatin) relèvent de la culture humaniste.

L'on pourra donc distinguer trois "thèmes" : le regret de se trouver loin de son terroir, la préférence affichée pour celui-ci, et la portée "humaniste" de cette préférence qui met sur le même plan un terroir modeste et le prestige de la Rome Antique… Pour ce dernier "thème", des connaissances sur Du Bellay et sur l'humanisme français au milieu du XVIe siècle sont indispensables.

  Par exemple, la dédicace des Fables de La Fontaine "A Monseigneur le Dauphin", est destinée aux personnages qui "entourent" le Dauphin, voire à la Cour tout entière… et à ceux qui autorisent ou non l'impression d'une œuvre, comme aux "doctes", c'est-à-dire aux critiques littéraires de l'époque.

  Autre exemple, lorsque Rousseau (J.-J.) s'adresse à ses lecteurs, il s'adresse à ceux qui connaissent déjà ses écrits précédents, et qui sont informés aussi des "calomnies" sur son compte.

  La difficulté provient de ce que le texte vous est proposé en d'autres circonstances : il faut aussi se demander à qui il peut encore s'adresser de nos jours, et pourquoi. Car chaque lecteur qui se situe hors du contexte de la publication de l'œuvre est un "lecteur second" donc un "destinataire second".

Troisième lecture et analyse "fine" du texte.

Maintenant que le texte est approximativement "situé", du point de vue historique, littéraire et thématique, maintenant que vous en "voyez" la composition, il faut le relire plus lentement encore, en profondeur, pour mieux l'apprécier (même si le contexte d'une épreuve scolaire obère ce plaisir, je vous signale, par expérience, qu'il existe et procure de belles joies).

Les candidats - et les lecteurs - adoptent plusieurs façons de procéder, tout aussi productives, et que l'on peut classer en deux "tendances" :

    1. L'examen linéaire.
    2. L'examen "thématique", quelle que soit son orientation : stylistique, sociologique, historique, …
Distinguez bien, par devers vous, la méthode d'examen du texte de la façon de présenter vos résultats, en d'autres termes : la présentation d'une lecture ordonnée et convaincante (éclairante) ne sera pas calquée sur votre enquête, votre investigation du sens. L'examen linéaire du texte, une fois les étapes précédentes effectuées, donne souvent de bons résultats, à condition de faire très attention à la "littéralité" du texte : examiner le lexique, les figures de style et leur valeur dans le contexte, l'emploi des temps, le choix de tel ou tel déterminant, etc. Si au cours de cet examen, vous appréciez particulièrement une formulation, une expression, vous êtes sur la bonne voie, dans "l'esprit" de l'exercice. Si vous découvrez que le texte prend une autre signification, conforme aux deux premières lectures, mais plus riche, vous venez d'entrer dans la communauté des véritables lecteurs et d'expérimenter la différence entre un texte littéraire, éminemment polysémique et polyphonique, et un autre type de texte (juridique par exemple).

L'examen "thématique" devra se fonder, comme le précédent, sur l'observation même du texte. Il n'est pas possible de donner une liste exhaustive de tous les points à examiner, d'autant que ces "points" dépendent du texte lui-même. Sont toutefois "productifs", bien que de façon très générale, les examens qui porteront sur les faits langagiers suivants :

le lexique. Est-il concret ou abstrait ? "objectif" ou "subjectif" ? Un même "référent" (élément de la réalité) est-il nommé de plusieurs façons, ces variations ont-elles un sens ? Dans la fable "La Colombe et la Fourmi", la colombe est nommée "pigeon" lorsque le paysan la voit, "oiseau de Vénus" pour le conteur, et "colombe" lorsqu'elle est en relation à la fourmi. Rien de cela n'est "gratuit". pour une "isotopie" (ou un registre lexical), demandez-vous quels termes ont été retenus, quels rapport ils ont entre eux, voire ce qui a été exclu. Dans le sonnet 86 des Regrets ne sont retenus comme termes cités en italien que des connecteurs phatiques : ce qui donne à la conversation du courtisan romain un aspect strictement formel, sans contenu (puisqu'il n'est pas mentionné). les tropes, ou "figures de mots" gagneront à prendre place ici. La métaphore chez Proust invite à reprendre la lecture sous un autre angle, "ouvre" un registre lexical à une dimension presque mythique, en tout cas éminemment culturelle (voir : proustl1.html). Le latinisme "Heureux qui…" inaugurant le sonnet 31 des Regrets donne à ce poème du traducteur d'Horace une portée universelle : Du Bellay n'exprime pas que ses regrets, mais ceux de tout exilé…

l'emploi des temps, s'il est significatif. Cet emploi peut transcrire soit diverses "strates" textuelles, soit une "diégèse" narrative : accélérer le rythme du récit, dans les Fables de La Fontaine, par exemple.

Les rythmes, la métrique, les effets "phonétiques", qui contribuent à mettre ne valeur, par la lecture qu'ils impliquent, certains termes ou certains passages. N'oubliez pas, pour tout texte, même en prose, de le soumettre à un examen rythmique et phonétique, même simple.

Enfin… vers une problématique de lecture

Vous avez pu repérer le type du texte, considérer même rapidement son contexte, en mesurer la portée ;

Vous avez aussi établi le sens du texte et vu qu'il propose une interprétation plus riche que celle qu'aurait donnée une première lecture ;

Il s'agit maintenant de proposer une lecture, une interprétation, ordonnée et convaincante (enrichissante si possible).

Ordonnée :

vous pouvez partir de l'interprétation "évidente" pour en proposer une seconde voire une troisième plus "profondes" - cet exercice est plutôt réservé aux étudiants de Lettres.

Vous pouvez plutôt aborder le texte sous un angle thématique - en soignant bien les articulations entre thèmes - et en ne négligeant ni de fonder vos remarques sur l'observation et l'analyse précise du texte, ni de mettre cette lecture en perspective avec des questions plus vastes (en conclusion).

Voilà en tout cas votre "problématique" établie…
 
 

Convaincante, car vous citerez et analyserez régulièrement le texte. Le défaut majeur à éviter, si vous avez mené les études que nous vous proposions, consisterait à ne mentionner que les résultats. Vous convaincrez davantage, par exemple sur la tonalité lyrique du sonnet 31 des Regrets, si à cet instant vous citez les pronoms et les déterminants de la première personne, puis les adjectifs antéposés à valeur affective, et enfin l'anaphore de "plus" en "attaque" de vers et la répétition du verbe "plaire". Si en lisant les passages concernés, vous mettez en valeur par votre ton les "mots" que vous citez, vous serez particulièrement convaincants, car faciles à "suivre" : un entraînement au magnétophone est très utile en ce sens.
 
 
 
 
 

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