Alphabet turkmène

La Langue turkmène et son écriture
à l'aube du XXIème siècle


     Le turkmène est la langue officielle de la République du Turkménistan depuis 1925. Il appartient, tout comme le turc, l'azéri et le gagaouze en Roumanie et en Moldova, au groupe sud-ouest des langues türk qui ont pour spécificité de partager une communauté grammaticale, et syntaxique du mot:

racine + suffixe de dérivation + désinence

     Le pays étant constitué de populations regroupées en tribus, dont les plus importantes sont les tekke, ÿomut, gökleñ et ärsary, il s'agit en réalité d'une langue standard turkmène littéraire élaborée par les Soviétiques sur la base des dialectes des tribus ÿomut et tekke. En effet, ces deux tribus se sont partagées à l'époque soviétiques les rôles à jouer dans la république socialiste du Turkménistan: les Tekkes ont une force politique, alors que les ÿomut ont pris le pouvoir administratif.

     Il existe enfin une multitude de petits dialectes qui émanent des subdivisions tribales, comme l' Abdal, Agar, Aleli, Anau, Arabadçi, Änew, Bayat, Burkaz, Çeges, Çowdur, Düyeji, Hamdir, Hatar, Hazar, Igdir, Kÿaç, Maniþ, Merkit, Mukry, Nohur, Olam, Sakar, Salyr, Sandykly, Surhy etc...

     Tous ces dialectes demeurent proches les uns des autres, et les différences constatées résident dans le degré d'iranisation du vocabulaire dans les dialectes méridionnaux, alors que les dialectes septentrionnaux ont incorporé des éléments tchagataï, comme köp pour "très", par opposition au "çok" turc, et ont subi une influence russe déterminente: ainsi, des mots comme galstuk "cravate", holodnik "réfrigérateur", kino "cinéma", magazin "magazin" ou krowat "lit" sont couramment employés en turkmène. En effet, le turkmène est une langue relativement pauvre et qui a longtemps reposé sur l'oralité. Pour étoffer son vocabulaire et conceptualiser des éléments étrangers à ses coutumes, a eu recours aux emprunts étrangers, le néologisme étant une donnée inconnue de la langue. Il n'est donc pas surprenant que la langue officielle du Turkménistan, à l'instar de ce qui s'est produit dans les républiques soviétiques voisines, a su conserver ses structures türk dans la syntaxe ou dans ses constructions grammaticales, et a largement russifié son vocabulaire, notamment en ce qui concerne les domaines techniques.

     Mais il existe des caractéristiques propres à l'ensemble des dialectes turkmènes, et par là même, qui les opposent aux autres langues de la famille türk. Tout d'abord, le système, dans lequel se retrouvent des voyelles longues et courtes, alors que cette opposition n'existe plus en turc ou en azéri. Dans la déclinaison des substantifs, la forme du datif, ou cas du complément d'objet indirect, différe largement des autres langues türk dans son paradigme et dans son emploi. Là où les langues türk auraient recours à une proposition relative, le turkmène fait un usage plus fréquent du participe présent. En effet, le système verbal du turkmène est largement simplifié, en comparaison de celui du turc ou de l'özbek. Cependant, on trouvera en turkmène une forme verbale unique, appelée négatif d'habitude.

     Malgré ces quelques différences grammaticales, phonétiques et sémantiques, le turkmène demeure une langue fort proche du turc dans ses structures fondamentales. Si tant est que l'on puisse classifier les langues türk en fonction de leur difficultés, le turkmène demeure, en raison de sa grammaire, une langue beaucoup plus simple que le kazakh ou l'özbek.

     Depuis l'indépendance du pays en 1991, ce qui secoue les sphères politiques réside dans le choix de la langue, non pas dans le fond mais dans sa forme. Comme de nombreuses langues türk, l'écriture du turkmène a été étroitement liée aux changements politiques qui ont façonné le pays au cours de l'histoire. Dès le VIème siècle, les peuples türk avaient adopté un alphabet runique , dit aussi de l'Orkhon, du nom du fleuve qui traverse le nord de la Mongolie. Différents alphabets se sont alors succédé en fonction des envahisseurs. On a ainsi retrouvé des textes et stelles écrits en caractères manichéens, syriaques, sanscrits ou signes tibétains. Avec l'adoption de l'Islam entre le Xème et le XVème siècle, le turkmène a été écrit jusqu'en 1920 en caractères arabes. Il n'existe que peu de manuscrits écrits dans cet alphabet, puisque les érudits préfèraient alors échanger correspondances, poèmes, récits ou rapports administratifs en persan. Toutefois, les écrits turkmènes en caractères arabes suivent d'assez près les formes tchagataï de la langue et font abstraction de la longueur des voyelles ou de l'harmonie vocalique. De 1920 à 1928, on a appliqué une réforme de l'alphabet arabe par la notation des voyelles.

     Après le congrès de Bakou en 1926, dans une Union soviétique où l'on désirait exporter la révolution bolchévique, le turkmène a été latinisé une première fois pour faciliter la lecture par des intervenants étrangers, notamment Turcs. L'alphabet turkmène était alors proche de celui adopté par la république kémaliste, avec toutefois des différences marquantes: le -ç et le -c avaient des prononciations opposées en Turquie et au Turkménistan. Les voyelles longues étaient marquées par un redoublement: aa, oo, uu etc... à l'exception du -a long, rendu par le graphème -e (inversé). Les voyelles turques -ý, -ö ou -ü (soit en API -w, -ø, et -y) étaient rendues par les graphèmes -b, -O (barré), et -Y, empruntés à l'alphabet cyrillique. La nasale -ñ indiquait le son -"ng". Les gutturales arabes étaient rendues de la façon suivante:

     En 1931, on décida d'abandonner le doublement des voyelles pour indiquer leur longueur et on abolit les graphèmes -q et -°|, pour -k et -g, puisque cette distinction n'était pas phonologique.

     En 1939-40, sous Staline, c'est au contraire un retour à la centralisation moscovite et l'alphabet cyrillique devient l'écriture officielle du turkmène, ainsi que du kazakh, de l'özbek, du kirghiz, du tadjik, du tatar. Pour rendre une réalité phonétique qui n'existe pas dans l'alphabet cyrillique, des signes diacritiques ont été ajoutés aux caractères russes pour refléter, avec plus ou moins de succès, les phonèmes propres aux langues türk . Cet alphabet cyrillique, constitué des 33 lettres de base du russe et de 5 caractères ajoutés pour le turkmène, ne traduisait pas plus graphiquement que l'alphabet latin amputé des transcriptions citées plus-haut les réalités longues et brèves du système vocalique du turkmène. Il comportait 36 lettres phonétiques, et les deux graphèmes russes, le signe dur et le signe mou qui n'ont pas de réalité phonétique en soi, mais qui durcissent ou palatalisent les consonnes et voyelles placées avant. Ces deux derniers graphèmes ne se retrouvaient uniquement que dans les emprunts russes ou les apports sémantiques étrangers passés par la langue russe.

     L'alphabet cyrillique est resté pendant plus de 50 ans l'écriture du turkmène, et les élites au pouvoir aujourd'hui dans le pays, ainsi que le reste de la population, ont été scolarisées dans cet alphabet, conjointement à un apprentissage massif du russe. L'introduction de l'alphabet cyrillique n'a pas été sans difficulté, puisqu'il intervenait seulement une décennie après l'élaboration de la langue littéraire. Des flottements ont subsisté pendant plusieurs années, notamment pour la traduction graphique de l'harmonie vocalique ou des emprunts russes dont l'accent tonique n'était pas identique en turkmène: à titre d'exemple, le mot russe moteur, écrit MATOP, mais prononcé "mator" était écrit en turkméne tantôt à l'identique du russe, tantôt MOTOP. Au début des années '50, l'Académie de la langue décida que les emprunts russes seraient écrits sans modification orthographique du léxème de départ. Depuis cette date, l'abolition du doublement des voyelles pour indiquer leur longueur, l'écriture strictement russe des emprunts étrangers et l'absence graphique de l'assimilation consonantique ont eu pour effet d'accentuer le décalage entre la graphie et la prononciation des morphèmes.

Nouvel alphabet latin officiel

     La loi N° 1146 du 21 Janvier 1993, votée par le parlement turkmène et ratifiée par le Président Saparmyrat Ataÿewiç Nyÿazov Türkmenbaþy a imposé un changement d'alphabet à la langue nationale turkmène. Depuis le 1er janvier 1996, le turkmène est officiellement écrit dans un alphabet latin qui comporte 30 lettres: 9 voyelles et 21 consonnes. Il est différent de celui qui avait été adopté au début du siècle, du turc ou de celui qui doit être officialisé en Ouzbékistan pour le siècle prochain. Il s'agit, plus que de l'adoption d'un nouvel alphabet qui traduirait les réalités phonétiques et phonologiques du turkmène, d'une translitération de l'alphabet cyrillique appliqué à la langue jusqu'en 1993. Cette décision de changement d'alphabet traduit davantage une volonté politique affichée, plutôt qu'une décision linguistique qui exprimerait avec précision les réalités phonétiques et phonologiques du turkmène moderne et standard. Force est de constater que ce nouvel alphabet, tout comme son prédécesseur, ne traduit pas la longueur des voyelles, soit par un système de signes diacritiques ou par une gémination vocalique, pas plus qu'il ne traduit les assimilations consonantiques des substantifs munis de désinences casuelles.

     On trouvera donc ci-après une transcription des caractères cyrilliques en lettres latines, avec une colonne latérale exprimant la prononciation en alphabet phonétique internationale (noté API):

Nouvel alphabet latin turkmène



     L'adoption de cet alphabet est encore trop récente pour savoir s'il perdurera ou sera remplacé, par un retour au cyrillique, soit par un autre alphabet latin, comme le turc qui a fait ses preuves depuis plus de 60 ans. Pour l'heure, la population est encore étrangère à la nouvelle écriture de la langue, bien que la monnaie nationale, le manat, soit latinisé depuis sa création en 1993 et que la latinisation des noms des rues progresse chaque jour, par des inscriptions au pochoir remplacent les caractères cyrilliques turkmènes, voire les inscriptions en russe. Mais deux questions principales demeurent:

     Pourquoi n'a-t-on pas opté pour l'aphabet turc qui recouvre tous les phonèmes du turkmène et qui aurait permis une introduction plus rapide des outils informatiques de communication depuis la Turquie. Car élaborer son propre alphabet munis de graphèmes uniques c'est aussi élaborer ses proches logiciels informatiques, ses proches outils typographiques pour un pays qui ne peut s'offrir le luxe aujourd'hui de remplacer tous ses manuels scolaires et ses journaux.

     Par ailleurs, l'adoption de l'aphabet latin turkmène n'aura-t-il pas un effet inverse à celui souhaité par les autorités: Devant une méconnaissance de la nouvelle graphie du turkmène, un retour massif vers les "vieilles valeurs sûres" risque de se produire: Le russe ne risque-t-il pas se confirmer dans les prochaines années comme véritable langue nationale du pays?


Politique Culturelle au Turkménistan

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