Politique culturelle au Turkménistan
TURKMENISTAN
UNE POLITIQUE D'OUVERTURE
ET DE COOPERATION CULTURELLE INTERNATIONALES.



En 1991, dans les premiers mois qui ont suivi l'accession à l'indépendance, le Turkménistan, en quête de reconnaissance internationale, a multiplié ses contacts avec de nombreux partenaires étrangers dans le but de mener une intense coopération économique, mais également culturelle. Après 5 ans d'un courant idéologique conduit sans changement de cap par le Président Saparmyrat Nyazow, le premier bilan laisse apparaître une réelle amorce de coopération culturelle, tempérée toutefois par de grandes disparités géographiques. En effet, bien que le pays ait été admis le 02 Mars 1992 comme membre à part entière des Nations-Unies, il n'y a à Achgabat aujourd'hui qu'une vingtaine d'ambassades, représentant de façon très inégale la géo-politique de notre planète: aucune délégation sud-américaine, arabe ou africaine, et en revanche des hôtes inattendus, tels Sri-Lanka ou la Roumanie. Mais, profitant de la brèche turkmène pour pénétrer les restes de l'empire soviétique, ce sont en fait une dizaine d'Etats qui ont su affirmer leur présence au Turkménistan, et plus généralement en Asie Centrale.

De par ses origines et ses courants nationalistes très orientés vers un monde qu'elle considère dorénavant comme le sien, la Turquie occupe la place royale dans la coopération économique et culturelle, avec le Turkménistan. Les nombreux voyages du Président Nyazow, et les retours de politesse du Président Turc, Süleyman Demirel, n'ont fait qu'intensifier et améliorer les rapports entre les deux Etats. Chaque visite étant l'occasion de rappeler longuement les origines communes des deux peuples, mais également de souligner la communauté linguistique et religieuse, les Turcs ont su, dès l'indépendance, s'imposer dans les créneaux vacants de l'économie turkmène et sont aujourd'hui les nouveaux bâtisseurs du pays: les plus beaux hôtels, d'Achgabat comme l'Ak Altin (Or blanc, donc le Coton) ou le Grand Türkmen Hitel, l'aéroport livré clef en main par Alarko, les restaurants "Istanbul" ou "Ankara", la réfection des édifices publics comme les ministères et les musées par la société Üçgen, toutes ces modifications architecturales dans la capitale turkmène sont du "made in Turkey". De nombreux petits magasins ont également ouvert dans les artères principales de la ville et les denrées turques, de l'alimentation aux produits ménagers, ont envahi les maigres paniers des ménagères turkmènes. Forte de ce succès économique, la Turquie, qui avait la première, grâce au réseau de sa compagnie aérienne Turkish Airlines imposer Istanbul comme seule porte de sortie vers l'étranger, a entrepris d'occuper plus récemment une place importante dans l'éducation en créant de nombreuses écoles mixtes turco-turkmènes, et également dans l'éducation supérieure en fondant des universités spécialisées dans les domaines économiques et agronomiques. Chaque année, de nombreux étudiants turkmènes, mais également des autres républiques d'Asie Centrale, viennent accomplir un cursus universitaire à Ankara, et des étudiants Turcs sont inscrits en grand nombre dans la faculté turkmène de médecine et de pharmacie. De nombreux cours de langues se sont ouverts dans la ville, situés dans des points centraux et faciles d'accès par une grande partie de la population. La politique culturelle de la Turquie est si dynamique et si efficace qu'Ankara a fait fléchir en Janvier 1995 le gouvernement turkmène en opérant changement graphique dans l'adoption de l'alphabet latin. Désormais, les différences diacritiques sont minimes entre les deux langues ce qui a laissé la route libre aux imprimeurs et éditeurs turcs pour l'impression des nouveaux manuels scolaires. Le quotidien Zaman possède une édition turkmène, et un programme quotidien, retransmis par le satellite türksat et diffusé en système hertzien, offre à la population turkmène quatre heures quotidiennes de télévision turque: On ne s'étonnera donc pas qu'Ibrahim Tatlises, sorte de Julio Iglesias du Bosphore, soit devenu une idole nationale, et que la jeunesse turkmène voit dans l'apprentissage du turc une future langue de business pour les achats qu'ils iront effectuer en masse dans les quartiers de Lâleli et Sultanahmet à Istanbul.

Situé rue de Téhéran, l'Ambassade d'Iran, avec des versets du Coran en céramique bleue le long des façades vitrifiées, est l'un des derniers grands bâtiments construits à Achgabat. Les relations politiques entre les deux pays sont excellentes, et le journal télévisé turkmène de 17h00 montre fréquemment des images célébrant l'amitié turkméno-iranienne. Le 11 Mai 1996, le point culminant des relations a été franchi par le raccordement des systèmes de voies ferrées entre les deux pays à Sakhs, ce qui permet dorénavant, grâce à ce tronçon, de relier Istanbul à Pékin par le train. Les relations économiques entre les deux Etats sont encore timide, nullement comparable aux liens tissés avec la Turquie, et il n'existe que deux grands magasins iraniens dans la ville, souvent approvisionnés en produits turcs. Rue Azady, anciennement rue Engels, le gouvernement iranien a financé la création d'une grande maison d'édition où se retrouvent pêle-mêle les Oeuvres complètes de l'Ayatollah Khomeiny, des Corans et des méthodes pour apprendre le persan en quinze jours... Mais, contrairement à l'image des Turcs dans la population locale, les Iraniens demeurent excessivement mal perçus par les Turkmènes. A titre d'exemple, les Turkmènes propriétaires d'appartement qui louent leurs habitations -à prix fort et en dollars- aux étrangers, demandent systématiquement en préambule: "Vous n'êtes pas Iranien, au moins?!". On accuse les Perses de tous les maux: "ils viennent se saouler chez nous, ils ne vident pas leur poubelle, ils veulent nous reprendre le sud du pays, leurs oranges sont empoisonnées, etc..." entend-on fréquemment à Achgabat ou dans la grande périphérie, à Göktepe et Pöwrize. L'institut des langues du Monde, nouvellement Institut Azady a ouvert un département de persan mais il n'est fréquenté que par une petite poignée d'étudiants, exclusivement masculins. Bien qu'Achgabat ne soit qu'à une trentaine de kilomètres de l'Iran, l'influence de Téhéran demeure très limitée: pas de journaux iraniens, et les programmes de l'Irib, la télévision iranienne, arrivent en image floue à Achgabat. On ne peut alors s'empêcher de croire que cette limitation soit discrètement encouragée par les autorités turkmènes qui voient dans leur voisin du Sud une puissance régionale avec laquelle on doit maintenant compter mais avec laquelle on doit rester très prudent.

Une relation toute particulière et ambigüe est développée avec la Russie. Les Turkmènes sont souvent embarrassés lorsque les journaux turcs s'emploient à déclarer que le pays a été colonisé pendant plus de soixante-dix ans par les Russes. Car le rapport qu'il existe entre la Russie et le Turkménistan s'apparente dans de nombreux points aux relations qui ont été nouées entre la France et l'Algérie après l'indépendance. Dans le domaine linguistique, le turkmène, selon l'article 16 de la constitution, est la langue d'état, mais de facto, le russe est la langue du pays. D'abord parce que les minorités, même si elles continuent d'émigrer, constituent une part importante de la population; les cadres russes, arméniens, juifs et ukrainiens ont été scolarisés en russe et n'ont du turkmène qu'une vague idée. Ensuite parce que les Turkmènes eux-mêmes n'ont aucun ressentiment envers le russe, qu'ils considèrent comme une seconde langue nationale. S'ajoute à cela, dans les métropoles du Turkménistan, une population turkmène parfaitement bilingue, et lorsqu'elle est unilingue, elle l'est au profit du russe. Le gouvernement s'est inquiété du départ massif des cadres issus des minorités ethniques, qui partent pour des raisons économiques évidentes, mais aussi pour assurer à leurs enfants un avenir plus prometteur. En effet, la "turkménisation" des dirigeants et des cadres est une donnée indéniable, et on ne compte plus les recteurs d'université, les hauts-fonctionnaires ministériels et les instances médicales qui ont été remplacés par des Turkmènes. Après un affichage public -magasins, slogans politiques, signalisation routière- unilingue turkmène, depuis le début de l'année 1996, la politique linguistique s'est assouplie et la vie, au moins à Achgabat, est redevenue bilingue. Le Président Nyazow a déclaré en Mai 1996, alors qu'il réunissait l'intelligentsia du pays, que les futures générations devraient être trilingues: turkmène, russe et anglais. Contrairement aux autres pays étrangers, la Russie n'a pas à mener de politique culturelle intense au Turkménistan, puisqu'elle considère le pays, à juste titre, comme russophone: lors du sommet des pays d'ECO (Azerbaidjan, Iran, Kazakhstan, Kirghizie, Ouzbékistan, Pakistan, Tadjikistan, Turkménistan, et Turquie), le Président turkmène s'est uniquement exprimé en russe. Dans les librairies, les livres en russe représentent les deux tiers des rayons. En matière audiovisuelle, bien que le gouvernement ait retiré l'autorisation d'émettre à la chaîne RTR de Moscou, le programme regardé par une forte majorité de Turkmènes est la chaîne russe ORT, qui, par ses programmes attrayants et ses moyens financiers importants, écrase les deux programmes nationaux turkmènes, TMT1 et TMT2, dont les journaux sont devenus trilingues: turkmène, russe, anglais. La presse écrite possède plus de journaux en russe qu'en turkmène. La latinisation du turkmène, mal ressentie par la population a eu l'effet inverse à celui souhaité par le gouvernement: les Turkmènes, qui possédaient mal la grammaire de leur langue, ont maintenant des difficultés à l'écrire. Les Turkmènes se sont alors retournés vers les "vieilles valeurs sures", et on ne peut que croire, malgré l'influence de la Turquie, que le russe a encore de très beaux jours devant lui au Turkménistan.

Au Turkménistan, comme dans de nombreux pays où s'opère un changement rapide de tutelle, la langue anglaise est encouragée avec force par les Américains, qui ont été parmi les premiers à tisser un réseau diplomatique dans les nouveaux états d'Asie centrale: l'Ambassade des Etats-Unis est un carré de marbre bleu sur l'avenue Magtumguly, que l'on remarque surtout pour sa pelouse toujours verte, tondue et arrosée alors que la ville croule sous la chaleur d'été (+45C) et que la moitié des quartiers est privée d'alimentation en eau pendant des dizaines de jours. Les Américains sont présents à tous les niveaux du système éducatif turkmène. Pour ce faire, ils ont recours à une O.N.G, appelée "Peace corps", ou corps de la paix. Ce sont des bénévoles, qui signent des contrats d'un ou deux ans, et que l'on envoie non seulement à Achgabat, mais dans les villes et les villages les plus reculés du pays. Certes, ils ne disposent pas de moyens financiers importants, mais les bénévoles américains ont réussi à promouvoir de façon spectaculaire la langue anglaise à travers toute l'Asie centrale. Pour stimuler les étudiants, l'Ambassade américaine organise au mois de Mai de chaque année un concours où les meilleurs se voient offrir une année universitaire aux Etats-Unis. Au concours de Mai 1996, il y avait plus de 4 000 candidats... Les Américains ont également mis sur pied un programme de cours de langue à la télévision (deux fois par semaine), et ils ont monté une large bibliothèque anglophone dans l'Université d'Etat.

L'Union européenne n'est pas absente du terrain culturel qui s'est ouvert en Asie Centrale. Au Turkménistan, seuls trois pays de la communauté européenne -France, Grande-Bretagne et Allemagne- possèdent des représentations diplomatiques. Les pays les plus actifs en matière culturelle restent sans conteste la France et l'Allemagne, le Royaume-Uni ayant délégué aux Américains le soin de promouvoir la culture anglophone. La France est présente de façon très inégale dans trois domaines différents: politique, économique et linguistique: Politiquement, Paris a ouvert à Achgabat une Ambassade fort mal située, à l'extrémité Nord de la ville dans un hôtel de catégorie moyenne. Notre représentation diplomatique est d'ailleurs fermée plus de vingt jours par mois car notre diplomate est beaucoup plus souvent à Paris qu'au Turkménistan. Si l'Ambassadeur est très "discret", la France possède en revanche une politique économique très dynamique, représentée essentiellement par le groupe Bouygues, qui réalise la construction du palais présidentielle -plusieurs centaines de millions de dollars- et s'apprête à signer un contrat pour la construction du palais des congrès. Enfin linguistiquement, la France dispose sur place d'un lecteur, à l'Institut des langues du Monde, ce qui demeure bien modeste face aux centaines de bénévoles américains, et, par l'intermédiaire de son attaché linguistique, elle offre du matériel vidéo et des manuels scolaires, pas toujours adaptés aux réalités politiques et économiques du pays dans les écoles et lycées où le français est enseigné. Cette année, quatre étudiants turkmènes sont attendus à Grenoble pour un cours de langue, et les professeurs de français sont envoyés à Besançon pour y effectuer un stage accéléré de langue. Paradoxalement, c'est par l'intermédiaire de la télévision russe que se promeut une "certaine forme" de culture française, puisque les sidcoms "Hélène et les garçons" ou "le miracle de l'Amour" sont diffusés quotidiennement sur la chaîne moscovite à 16H. Et pour une demie heure alors, la vie s'arrête à Achgabat pour partager les joies et les peines des acteurs d'AB Productions. La République fédérale allemande s'appuie en grande partie sur les membres de sa minorité ethnique au Turkménistan pour développer la culture allemande. Le gouvernement de Bonn finance actuellement la conception d'un dictionnaire bilingue allemand-turkmène, et a fait don de plusieurs centaines de livres à la Bibliothèque Karl-Marx. Enfin, l'Union Européenne, dans son ensemble finance deux importants programmes, l'un économique appelé Tacis (technical assistance for the communauty of independent states) et un programme purement culturel, Tempus, dont le but est de promouvoir les langues de la communauté en ex-Urss.

Les autres pays et puissances du monde n'ont pour l'heure peu ou pas de contacts culturels avec le Turkménistan. A titre d'exemple, il n'y a aucune présence japonaise à Achgabat. L'Afghanistan, bien que pays limitrophe du Turkménistan, n'a entrepris aucune coopération culturelle avec son voisin du Nord. Les pays qui possèdent des minorités ethniques importantes au Turkménistan, tels l'Ouzbékistan, l'Azerbaidjan, l'Arménie ou l'Ukraine, ne mènent aucune politique culturelle, n'ouvrent aucun centre, et s'en remettent à la langue russe pour les quelques échanges, souvent sportifs mais rarement universitaires. Les pays du monde arabe n'ont financé jusqu'à présent que la construction de la Mosquée Azady à Achgabat: les fonds étaient quataris et les ouvriers turcs!

En conclusion, la politique de coopération culturelle internationale du Turkménistan, étroitement contrilée par le gouvernement, se veut une politique d'ouverture vers l'Occident, tout en gardant un pied solidement posé en CEI et où la langue et la culture russes ont encore de très belles décennies en Asie centrale.

Achgabat, Juin 1996
Philippe S. BLACHER


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