|
Le Centre international de documentation et de recherche pour
l'enseignement social chrétien (CIDRESOC) vient de publier l'ouvrage qui est à la base
de ce colloque : Économie et développement. Répertoire des documents épiscopaux des
cinq continents (1891-1991). Ce Répertoire raisonné de presque 1500 documents
des évêques du monde entier est certes l'aboutissement d'un long travail. Mais il ne
constitue que la première étape d'un projet qui, si Dieu le veut, va se prolonger
longuement dans l'avenir.
La finalité du projet est de recueillir et de mettre en valeur les
documents épiscopaux sur un sujet, vaste et précis à la fois : l'éthique dans les
rapports économiques. Ou, pour paraphraser le titre d'un ouvrage du Cardinal Journet, les
exigences chrétiennes en économie. Il s'agit d'une initiative que je n'hésite pas à
qualifier d'originale et de presque téméraire : faire valoir le complément
indispensable des grandes encycliques pontificales, dans leur application concrète aux
circonstances de chaque pays, voire de chaque diocèse. Le projet a rencontré la haute
approbation du cardinal Roger Etchegaray, président du Conseil Pontifical Justice et Paix
: « Je relève avec joie la signification ecclésiale de cette initiative qui assure
une sorte de salubrité dans la vie de l'Eglise » écrit-il dans la préface
du volume en question.
Il y a plus de cent ans que Léon XIII a stimulé la réflexion des
catholiques sur les questions sociales. Son encyclique Rerum novarum (1891)
répondait bien à ces deux premiers mots, car lattention portée sur les problèmes
humains des travailleurs, en faveur de la justice constituait un élément nouveau dans la
vie de l'Eglise. Et aujourdhui la cohérence entre la foi et les exigences morales
dans la vie sociale et économique est plus nécessaire que jamais. Elle rejoint
l'aspiration de tous les hommes et de tous les peuples vers une plus grande justice
sociale : "le développement de tout l'homme et de tous les hommes", selon
l'heureuse formule de Paul VI dans Populorum progressio.
Un fait plus nouveau encore dans la vie de l'Eglise au cours des
quarante dernières années de ce siècle qui va vers sa fin est la multiplication des
lettres pastorales, des déclarations et des interventions de toute sorte en matière
d'éthique dans l'économie de la part des évêques un peu partout dans le monde. Les
conférences épiscopales, les évêques individuellement et les organismes mandatés par
les épiscopats - spécialement les commissions "Justice et Paix" - ne manquent
pas d'intervenir dans la vie publique par leurs enseignements d'ordre moral dans
l'activité économique. La pertinence, l'ampleur et la précision des grands documents de
certaines conférences épiscopales - et surtout des organismes continentaux - sont
remarquables : le Conseil Episcopal Latino-Américain (CELAM depuis 1955) dans ses grandes
réunions de Medellin, de Puebla et de Saint-Domingue, la Fédération of Asian Bishops
Conference (FABC depuis 1972) et le Symposium des Conférences Episcopales d'Afrique et de
Madagascar (SCEAM depuis 1969) ont publié des documents fondamentaux. Et parmi les
épiscopats nationaux (outre ceux de France, d'Allemagne, du Canada, de la Grande-Bretagne
et d'Italie qui ont apporté des contributions de haute valeur) il faut mettre en
évidence les impressionnantes lettres pastorales collectives des évêques des
Etats-Unis, Economic Justice for all (1986), et des évêques australiens Common
Wealth for the Common Good (1992), deux documents d'une grande ampleur et qui ont pour
caractéristique le fait d'avoir été élaborés après de larges consultations, au lieu
d'avoir été préparés par quelques experts sous le sceau du secret - comme c'était
l'habitude.
Ce sont là les exemples les plus remarquables. Mais il ne faut pas
oublier ce que les évêques de tous les pays écrivent sur les problèmes de nature
économique qui s'imposent chaque jours à leur conscience pastorale : le chômage,
l'appauvrissement, l'urgence d'une réforme agraire, l'inflation et la corruption, avec
leurs conséquences, etc. Car la "justice économique pour tous" - pour
reprendre le titre de la lettre des évêques des Etats-Unis - signifie avant tout la
justice pour les pauvres, pour les marginalisés de la croissance économique, pour les
millions d'êtres humains qui vivent en dessous du seuil de la pauvreté.
On peut donc dire qu'à la fin de ce siècle témoin de la
transformation profonde de l'économie mondiale, l'Eglise dans son ensemble a acquis un
sens de pleine responsabilité dans la tâche immense qui lui échoit de faire valoir plus
de justice parmi les hommes. Dans leur magistère social, les Papes définissent les
grands principes. Mais l'enseignement social de l'Eglise n'est pas contenu seulement dans
les encycliques. Il prend des caractéristiques particulières lorsqu'il est appliqué à
la réalité sociale de chaque pays. L'unité de pensée qui anime cet enseignement et la
variété de ses applications concrètes constituent un corps de doctrine, dont il faut
tenir compte pour avoir une vision globale de ce que l'Eglise conseille ou demande pour
améliorer la vie temporelle des hommes de notre temps.
Or, personne jusqu'ici n'a entrepris l'étude de cet ensemble
impressionnant que composent les apports des évêques. Et cela pour une raison toute
simple : parce qu'on l'ignorait. Personne n'en avait recueilli les sources documentaires.
On ne pouvait donc guère étudier une doctrine dont on n'avait pas les sources à portée
de la main. C'est la constatation de ce double phénomène, l'importance de l'enseignement
épiscopal et la difficulté d'y accéder, qui nous a amenés à réunir les documents des
évêques et à en élaborer le Répertoire raisonné. Nous, cest
l'Institut de théologie morale de cette Université, avec le Prof. Carlos-Josaphat Pinto
de Oliveira, O.P., qui en était le directeur puis avec son successeur le Prof. R.
Berthouzoz, O.P, et l'Institut International Jacques Maritain, de Rome, dont j'ai
l'honneur d'être président. Le travail s'est prolongé pendant dix ans d'une
collaboration fraternelle entre nos deux Instituts et grâce à l'appui financier
indispensable du Fonds National suisse pour la Recherche scientifique, qui nous a permis
d'engager un nombre suffisant de collaborateurs.
La matière même que nous avions à traiter a fixé les limites
chronologiques de pour notre recherche : de Rerum novarum (1891) à Centesimus
annus (1991), l'encyclique de Jean-Paul II pour marquer le centenaire de la première.
Mais comment, au cours de ces cent ans, lEglise est-elle parvenue à prendre si
fortement conscience du poids de l'économie sur la vie des hommes ? Par définition,
l'enseignement social du magistère est une conséquence obligée des principes
fondamentaux de foi et de justice sociale appliqués aux réalités présentes. L'Eglise
s'était toujours préoccupée, du sort des pauvres et des marginalisés. Avec la
révolution industrielle du XIX siècle, la "civilisation des machines" a
relégué les ouvriers industriels à la condition de prolétaires. Et l'Eglise a eu
pitié d'eux. Mais en même temps on a entrevu le danger d'une "lutte des
classes" qui pourrait surgir dès que les organisations des travailleurs auraient
acquis la force suffisante pour faire face au capitalisme dominant. La réaction du
"christianisme social", qui a engendré Rerum novarum, était de nature
pour ainsi dire thérapeutique et préventive : on a voulu protéger les travailleurs
contre les abus du système et en même temps protéger la société capitaliste contre la
lutte des classes qui la menaçait.
L'accent était mis alors sur la "question ouvrière"
c'est-à-dire sur les rapports du capital et du travail et sur ses conséquences humaines.
Mais on laissait de côté l'aspect économique proprement dit, l'analyse des causes d'une
situation dont on cherchait seulement à corriger les effets.
Il faut ajouter que l'écho de Rerum novarum parmi les évêques
- puisque nous parlons d'eux - a été fooort restreint. Peu d'évêques se sont rangés aux
côtés du Pape avec enthousiasme, comme l'ont fait lévêque de Fribourg, Mgr
Mermillod, futur cardinal, ou l'évêque de Bergame, Radini Tedeschi, le maître du futur
Jean XXIII. Ailleurs, on a dit que le pape était devenu socialiste et on a même
organisé des prières pour la conversion du Pape... Un évêque du Venezuela est allé
jusqu'à annoncer à ses diocésains que le Pape avait publié une encyclique sur les
questions sociales ... qui devrait s'appliquer aux pays qui ont des problèmes sociaux,
"ici nous nen avons pas", ajoutait-il. Et il avait raison jusqu'à un de
certain point, puisque dans son diocèse il n'y avait pas ces ouvriers industriels dont
soccupe l'encyclique. Preuve évidente de la nécessité d'adapter les textes
pontificaux aux réalités sociales diverses dans toutes les régions du monde.
Plus tard, les effets de la grande crise économique de 1929 ont fait
réagir de nombreux épiscopats des pays industrialisés. Même alors, ils se
préoccupaient davantage des effets sociaux de la crise que de ses causes économiques. En
1931, pour les quarante ans de Rerum novarum, l'"Union de Malines" a
publié un répertoire de documents épiscopaux, précédent lointain de celui que nous
présentons aujourd'hui; mais les seuls sujet de type vraiment économique étaient la
propriété individuelle et le juste salaire; pour le reste, dans l'index alphabétique,
à l'entrée "économie" il n'y a qu'un renvoi : "voir épargne
"
Il en a été ainsi jusqu'aux années de Jean XXIII. Pourtant, il y a
toujours eu des évêques - même si c'était une minorité - qui on eu le courage de
dénoncer les exactions dont leurs diocésains étaient les victimes. Dans l'Espagne
franquiste, par exemple, un jeune évêque d'un diocèse rural a osé manifester au grand
jour les manigances des patrons qui, d'accord avec les autorités, faisaient disparaître
le pain du rationnement officiel pour obliger les gens à acheter leur pain au marché
noir, qu'ils contrôlaient eux-mêmes. Ce fut Mgr Tarancon, alors évêque de Solsone,
puis le Cardinal grand artisan de la transition pacifique du pays, à la mort de Franco.
Mais c'était encore des abus qu'il dénonçait, non pas le système socio-économique
dominant.
Le Concile, il faut le dire, n'a pas apporté de grandes nouveautés
dans le domaine qui nous occupe. Mais il a fait davantage : il a repris au niveau le plus
solennel "ad perpetuam rei memoriam" l'enseignement social, qui jusqu'ici
faisait partie du magistère "ordinaire" : la constitution Gaudium et spes
en a fait un des points forts de la mission de l'Eglise dans le monde.
Ensuite, un pas de géant a été accompli par Populorum progressio,
de Paul VI en 1967, l'encyclique destinée, selon François Perroux, à "humaniser
l'économie". La participation du Père Louis-Joseph Lebret, O.P. - un vrai prophète
de notre temps - à la rédaction de ce document a permis de concrétiser la convergence
entre l'enseignement pontifical et les aspirations des peuples et des Eglises de
l'hémisphère méridional.
Il faut arriver aux années quatre-vingts pour voir lEglise
affronter les réalités économiques en elles-mêmes, en évaluant la justice ou
l'injustice de leurs structures. Ce procès, qui avait été entamé par le CELAM lors des
réunions Medellin et de Puebla, a été abordé de front par la lettre des évêques des
Etats-Unis Justice économique pour tous (1986). Une lettre, d'ailleurs, qui a
été à l'origine de notre recherche, grâce à la présence, à Fribourg, de Mgr Rembert
G. Weakland, archevêque de Milwaukee et maître uvre de la lettre pastorale
américaine. Dans son point 5 il y a ce texte fondamental, que nous citons dans
l'introduction au Répertoire : "Les êtres humains façonnent l'économie
et, à leur tour, ils sont façonnés par elle. La vie économique peut être source de
contentement, d'espoir, de solidarité ou, à l'inverse, de frustration, d'isolement et
même de désespoir. Elle est porteuse de vertus - et de vices - et, jour après jour,
elle contribue à forger nos caractères. Elle affecte la qualité de vie des individus;
parfois même elle décide de leur vie et de leur mort. Les choix économiques sérieux
dépassent les questions purement techniques pour toucher des questions fondamentales
concernant les valeurs et les buts de la vie humaine". Et dans le message qui
accompagne leur lettre pastorale, les évêques américains affirment : "Notre foi
nous commande d'évaluer l'économie, non seulement en fonction de ce qu'elle produit,
mais aussi de la manière dont elle affecte la vie humaine, afin d'estimer si elle
protège ou menace la dignité de la personne".
Signe des temps : désormais point nest besoin d'être marxiste
pour se rendre compte que l'économie est la force motrice de l'histoire contemporaine. Ce
qui fait qu'un peu partout dans le monde un grand débat est en cours entre l'éthique
d'une part, l'économie et le développement de l'autre. Le problème essentiel étant de
rendre compatible la rationalité éthique (qui défend les valeurs morales) et la
rationalité économique (qui de sa nature tend vers le rendement matériel) - comme
aimait à le dire le Père Pinto de Oliveira. L'Eglise ne pouvait pas ne pas faire
entendre sa voix dans ce débat où est en question la destinée temporelle - et même
spirituelle de l'humanité. Ainsi l'Eglise "est entrée en économie", a pu dire
Emile Poulat, dans notre rencontre de Cagliari, une belle formule que le cardinal
Etchegaray a reprise à son propre compte devant l'UNESCO.
La multiplicité des déclarations épiscopales reflète la grande
variété des situations et la nécessité d'y adapter l'enseignement social. Aussi, à
côté des grands documents de synthèse ci-dessus mentionnés, ne serons-nous pas
étonnés de voir les évêques du Cameroun parler des Causes de la crise économique
de leur pays en 1990; ou les évêques du Sud-Est asiatique dénoncer le développement
industriel galopant qui conduit à l'enrichissement abusif de quelques-uns uns, au prix de
conditions de travail proches de l'esclavage auxquelles sont soumis les petits - et cela
bien avant que n'éclate la crise actuelle; ou d'entendre, il y a 25 ans déjà, les
évêques du Sud-Ouest mexicain annoncer un possible soulèvement des indigènes de
Chiapas, opprimés depuis des siècles, tandis qu'au Brésil des évêques sont en faveur
des paysans dépossédés de leurs terres par les puissants latifundistes.
Tout cela se trouve dans le Répertoire. Il est là, enfin,
prêt à être feuilleté, étudié... et critiqué, au besoin. Tel qu'il se présente, il
est le fruit d'une mûre réflexion et d'un long travail en équipe. Une fois prise la
décision de faire connaître les documents épiscopaux, il fallait tout d'abord les
rassembler : ils sont souvent publiés dans des feuilles diocésaines introuvables et
seule une toute petite partie est traduite et diffusée dans les revues, même dans celles
qui sont spécialisées dans cette tâche. Une vaste correspondance avec les conférences
épiscopales et de nombreuses heures de travail dans des archives ont été consacrées à
ce travail par nos collaborateurs/trices.
Une fois le matériel rassemblé, il fallait décider la manière de
les publier; transcrire in extenso les textes n'était pas possible, une
bibliothèque n'y aurait pas suffi; mais on ne pouvait non plus se borner à une simple
nomenclature, sans indication analytique sur le contenu des documents. Notre comité
scientifique s'est donc arrêté à l'option des fiches signalétiques en les
établissant de telle manière que lutilisateur puisse immédiatement percevoir
l'importance de chaque document et le situer dans son contexte historique et social. Le
principal instrument d'analyse des documents est constitué par une liste de 200
mots-clés majeurs désignant les réalités du champ économique traitées, ainsi que les
domaines sociaux et éthiques étroitement apparentés.
Nous sommes pleinement conscients du fait que le Répertoire
n'est qu'un instrument de travail. Il ne prétend pas avoir fait uvre de synthèse,
mais il est là pour faciliter le travail des experts, soit par sujets, soit par pays,
grâce aux index. En outre, il demeure un instrument provisoire, puisque, grâce à Dieu,
les évêques du monde entier continuent à proclamer les exigences évangéliques de
justice. Le projet de continuer la recherche et la diffusion des documents épiscopaux, au
fur et à mesure de leur parution, est à l'étude, par des moyens électroniques. C'est
un travail que nous mettons au service de l'Eglise universelle.
|
|