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A l'époque où deux systèmes économiques, le capitalisme libéral et
le socialisme collectiviste, pouvaient prétendre, à titre alternatif, organiser la
production, l'échange et la consommation des biens et des services nécessaires à
l'entretien de la vie humaine, l'intervention de l'Église catholique en matière
d'économie et de développement a suscité parfois de vives réactions et des conflits
d'ordre idéologique. Aujourd'hui, avec l'extension universelle de l'économie de marché,
le débat porte moins sur le type d'organisation que sur les problèmes effectifs posés
dans et par l'activité de la sphère économique.
Aborder la pratique de l'économie et du développement c'est
considérer le système social qui organise la vie, et pour des centaines de millions
d'êtres humains la survie, des membres de nos sociétés. En ce sens, l'économie est un
des domaines les plus urgents dans la responsabilité de l'Église. Comment être témoin
de l'Évangile, et l'annoncer, lorsque des gens meurent de faim ou vivent dans une grande
précarité ?
En schématisant, on peut observer trois grandes approches de ce
problème, dont témoignent l'histoire biblique et celle des communautés chrétiennes.
Nous les retrouvons dans les documents épiscopaux des évêques des cinq continents (1891
- 1991) que nous avons rassemblés.
Celle qu'ont pratiqué déjà des prophètes du Premier Testament :
dénoncer une situation intolérable. L'appauvrissement et la misère vécus par des
membres du Peuple de l'Alliance sont inacceptables aux yeux de Dieu. Cf. 1 R 21, 1-29; Am
2,6-11; 5,10-13; Mi 2,1-2; 3,2-4; Os 6,6; 8,11-14; Is 1,17; 5,7-24, Jr 7, 1-15; Is 58,6-7.
L'essai d'organiser l'économie en la réglant immédiatement sur la
volonté de Dieu, ainsi au livre du Lévitique chapitre 25 avec les institutions de
l'année sabbatique et du jubilé ou, à une autre époque, la mise en commun des biens
dans la première communauté chrétienne de Jérusalem (Ac 2, 42-47; 4,32-35; 5,12-14).
De telles actions peuvent avoir une haute valeur symbolique, mais elles ne permettent pas
d'organiser durablement l'économie d'une société. Il est patent qu'il n'existe pas de
système économique qui pourrait être extrait de la Bible. Par ailleurs, les chrétiens
peuvent légitimement diverger dans leurs pratiques ou leurs options et, de plus, ils ne
sont pas les seuls membres de la société à définir l'organisation du système
économique.
Entrer en dialogue et en débat sur les bases, les structures et les
finalités des pratiques économiques en vigueur. Il ne suffit pas de dénoncer les
lacunes ou les perversions du système. Il faut réfléchir sur leurs motifs, dégager les
valeurs et les principes à mettre en uvre dans la production ainsi que dans la
répartition des biens et services nécessaires à une vie digne de l'homme et s'engager
concrètement pour leur réalisation.
C'est cette dernière voie qu'ont choisie la majorité des épiscopats
suivant des modalités différentes en relation avec la particularité des problèmes et
des situations propres à chaque région. Nous décrivons d'abord les conditions du
dialogue et de l'interpellation de l'Église à l'égard du monde économique. Puis nous
examinerons les modalités et les domaines de son intervention.
On observe, par ailleurs, une profonde cohérence de l'engagement des
épiscopats avec l'enseignement du magistère pontifical. Nous ne la relèverons pas
systématiquement. Cette convergence est le témoignage d'une communion dans l'Église où
les soucis et les avancées des uns deviennent soucis et avancées des autres grâce, au
ministère de celui que le Seigneur appelle à "confirmer ses frères dans
la foi "(Lc 22, 32). De ce point de vue le Concile de Vatican II et, en lien
direct avec notre problématique, le Synode des Évêques sur "La justice dans le
monde" (1971) fondent sur le caractère propre de la Révélation ("Dei
Verbum" n. 2), la mise en uvre d'une attitude de dialogue dans la société
excluant toute prétention à un pouvoir, même indirect, en matière sociale.
1. La condition d'un dialogue pour l'Église et dans la société
La globalisation de l'économie met en évidence son caractère de
système ou de sous-système de la société, doté d'une structure et d'une rationalité
originales. Elle témoigne d'une différenciation des fonctions sociales
consécutives à la révolution industrielle, puis à celle des services ainsi qu'à la
révolution démocratique. Cette dernière s'opère dans le long processus d'individualisation
qui caractérise la société occidentale depuis le Moyen-Age et, de façon décisive,
depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle. Elle exprime la dignité de la personne
humaine comme valeur distinctive et première de toute société et la concrétise dans la
reconnaissance de la liberté individuelle et des droits de l'homme.
1.1 L'Église comme Peuple de Dieu et comme système du religieux
Fondée sur la foi, la théologie insère un décalage essentiel dans
la considération de la vie et de l'activité personnelle et sociale. Elle considère le
domaine humain comme espace où se construit le Royaume de Dieu promis à un achèvement
eschatologique. Celui-ci s'atteste temporellement dans l'Église qui rassemble le Peuple
de Dieu, "sacrement de l'unité du genre humain" (cf. LG 1). La finalité
et l'accomplissement promis aux humains transcendent les frontières de l'histoire et les
ouvrent à une communion de vie éternelle. D'autre part, ce même domaine humain est
constitué par les multiples activités ayant pour but la poursuite d'un "bien
vivre" historique, uvre propre des cultures et des sociétés, parmi lesquelles
il faut compter la fonction économique.
L'Église et toute communauté fondée sur une croyance, y constitue
alors un système organisant les activités religieuses (culte, enseignement/éducation,
témoignage et service). Sa compétence et son action ont une dimension cognitive
(définie par un mode de connaissance spécifique fondé pour les chrétiens sur la foi en
la Parole de Dieu révélée dans l'histoire) ainsi qu'une dimension pratique qui en
découle et s'exprime dans la loi nouvelle de l'amour de Dieu et du prochain. Ce double
engagement pour le Royaume de Dieu et dans la société, contribue à l'unique destinée
du genre humain. C'est pourquoi, il y a, simultanément, autonomie des sphères
d'activité ainsi que des finalités et interdépendance entre elles. Cette
interdépendance a le caractère des relations qui existent entre des systèmes sociaux
distincts mais expressifs d'opérations présentes dans l'existence humaine et dans la
dynamique sociale. Ainsi l'Église sera à la fois témoin des valeurs eschatologiques du
Royaume de Dieu et active dans la société pour que celles-ci trouvent une inscription,
au titre d'exigences pour la promotion de l'humain et de la création tout entière (sous
forme de principes, normes ou directives de référence) dans les multiples systèmes
sociaux: politique, juridique, artistique, scientifique, moral, religieux, etc...
1.2 La société moderne et son organisation
Cette énumération des différentes sphères d'activité sociale est
caractéristique de la société moderne qui s'organise non plus par segmentation, mais
par différenciation fonctionnelle. La théorie des systèmes et notamment la sociologie
systémique de Niklas Luhmann à laquelle nous nous référons, rend compte avec le plus
de cohérence et de pertinence, de la structuration et du fonctionnement effectif de ce
type de société. Elle nous sert de "modèle" pour réfléchir à
l'interprétation des relations qui s'établissent dans le dialogue social entre
l'Église, l'économie et le développement.
La différenciation fonctionnelle de la société a conduit à
l'autonomie des systèmes sociaux. Cela signifie que chaque système fait son unité
fonctionnelle en s'auto-organisant par rapport à son environnement. Il est doté d'une
rationalité et de pratiques spécifiques, qu'il est le seul à pouvoir mettre en
uvre. Ainsi le système économique gère la production, l'échange et la
consommation de tous les biens et services nécessaires à la société. Le système
politique, pour sa part, est le seul à même de produire des décisions collectives en
vue de l'accomplissement de tâches d'intérêt public, concernant l'ensemble des membres
d'une société, et à pouvoir les mettre en vigueur.
L'opération sociale de base est, selon Luhmann, la communication, qui
n'est pas seulement un acte de parole, mais se trouve attachée à des pratiques ou à des
objets. L'essentiel du processus de communication ne réside pas dans le consensus (contre
la théorie d'Habermas qui vise un cas particulier de l'interaction sociale) mais dans un
enchaînement d'opérations qui englobent la compréhension/acceptation de la
communication, l'indifférence ou la possibilité du dissentiment voire du refus, entre
les partenaires systémiques.
L'affirmation de l'autonomie d'un système ne signifie évidemment pas
une indépendance totale (autarcie), mais le fait qu'il règle lui-même le rapport entre
son indépendance et sa dépendance par rapport à l'environnement (constitué par
d'autres systèmes). Le problème crucial dans une société fonctionnelle différenciée
sera celui de l'adaptation et de la compatibilité des prestations d'un système dans ses
relations aux autres systèmes.
C'est ici que le modèle proposé intervient dans notre problématique.
L'Église est constituée comme système du religieux, ayant des exigences morales. Elle
propose des principes, des normes et des directives comme référence à l'activité
économique; elle soulève les problèmes posés par son fonctionnement et dénonce, le
cas échéant, des situations intolérables du point de vue éthique. Mais elle n'a pas de
modèle pour la pratique économique, ni de théories. Elle exerce cependant une fonction
systémique indispensable en exprimant les exigences morales de la dignité humaine et de
la justice, communes à toute réflexion éthique fondée en raison, dont elle manifeste
la radicalité, ainsi que le devoir inconditionnel de les accomplir, enracinés dans la
foi et trouvant en elle son appui.
Je réserve le problème d'une autre complexité: celle qui vient du
fait qu'en beaucoup de pays les Églises chrétiennes sont un sous-système du système
religieux intégrant différentes confessions et religions et d'autres part, qu'en
matière morale l'instance de la religion n'est également qu'un sous-système par rapport
à la démarche de la philosophie et aux traditions des différentes cultures.
Un corollaire important de cette approche systémique c'est que tous
les problèmes posés, tous les échecs, ne peuvent trouver une solution que dans les
systèmes fonctionnels qui les ont engendrés. Ce qui implique un effort particulier de
communication pour traduire les exigences et les demandes de la société dans le langage
et les procédures du système fonctionnel concerné.
Cette observation a pour conséquence de disqualifier comme
non-pertinents deux types de discours en éthique économique. Celui d'une éthique
purement corrective, qui se voudrait un contrepoison à l'excès de la rationalité
propre au système économique. En voulant limiter de l'extérieur, par l'appel à
l'amour et à la solidarité, la rationalité économique on risque de conduire
l'entreprise à la ruine et à sa disparition. L'attitude opposée, celle d'un discours
d'éthique économique purement fonctionnaliste asservirait la morale aux
intérêts économiques. L'éthique est alors instrumentalisée comme moyen stratégique
d'augmenter la motivation et la productivité des collaborateurs ou comme élément de
marketing. On peut observer cette dérive dans certains codes d'éthiques adoptés par des
multinationales ou dans certains traités de "business ethics". La
théorie systémique nous indique la voie d'une éthique intégrative qui établit
l'activité du système économique sur des bases éthiquement fondées, constituant un
socle de valeurs et de principes d'orientation pour une rationalité économique autre que
celle qui entraîne les effets indésirables ou pervers que nous observons. La différence
portera sur les finalités visées, les valeurs reconnues et la qualité des procédures.
Cette démarche suppose la création ou le renforcement de
structures de réflexion à l'intérieur du système économique (dans les
entreprises, les secteurs de production, etc.) comme relais systémique avec l'instance
éthique et religieuse, les demandes et les critiques qu'elle formule, mais aussi les
ressources de pensée et de valeurs qu'elle propose.
A ce moment de la réflexion, il convient de considérer la complexité
propre au système moral dans la société moderne. Il est caractérisé par le pluralisme
des convictions et des valeurs, dans la diversité des cultures et des situations selon
les régions et les systèmes socio-politiques. A ce titre, il doit être respecté comme
une expression centrale de la dignité de la personne humaine, de sa conscience, de ses
options et de ses engagements, ainsi que de la dimension historique de toute dynamique
sociale.
Ce respect de pluralisme n'entraîne pas de soi le relativisme des
valeurs ou des convictions, mais il trouve sa règle éthique dans le devoir pour chacun
de rechercher la vérité, ce qui est juste, dans l'acceptation de la contingence de ce
monde et la volonté d'agir selon le bien. Cette attitude ouvre au dialogue, à un effort
de compréhension réciproque des positions et des motivations de l'autre, à un examen
critique de ses propres convictions et de ses engagements en vue de dégager une
convergence dans l'effort commun de faire évoluer les systèmes sociaux injustes ou
violents. De ce point de vue, on peut dire que l'Église a opéré depuis un demi siècle,
un véritable décentrement, mettant en lumière la responsabilité des Églises
particulières dans l'analyse des situations sociales et le discernement des valeurs en
jeu, des options et des engagements qu'il convient de prendre pour opérer les
transformations sociales nécessaires. Ce décentrement s'opère aussi au niveau du
système moral, par l'appel au dialogue et à la collaboration avec les autres frères
chrétiens et tous les hommes de bonne volonté.
2. Trois modes majeurs d'intervention de l'Église en matière
d'éthique économique
La typologie que nous proposons se fonde sur l'étude du Répertoire
des documents épiscopaux que nous avons publié. Elle a fait l'objet d'une première
vérification sur le terrain en Suisse, en République démocratique du Congo (ex Zaïre)
et au Québec en 1996-1997. Nous considérons non seulement les interventions des
évêques comme telles mais les analyses proposées, les normes établies et les
engagements dont il est fait état, ou qui sont recommandés, dans les documents.
Nous avons pu relever trois modes majeurs de l'intervention de
l'Église dans le dialogue social. Ils sont rarement exclusifs l'un de l'autre mais ils
décrivent trois positions différentes qui tiennent comptes de facteurs aussi divers que
la situation de l'Église catholique dans un pays donné (majoritaire ou minoritaire), la
structure et l'histoire des relations de l'Église et de l'État, les problématiques
culturelles particulières, l'état du développement économique et social etc...
Le premier mode d'intervention de l'Église est sa contribution au
débat public visant à promouvoir les transformations nécessaires dans le système
économique afin de sauvegarder et de faire progresser efficacement le respect de la
dignité humaine et la justice dans la production et la répartition des biens et des
services nécessaires à une "vie bonne", digne de l'homme, pour chaque membre,
ou communauté, légitimes de la société. La mondialisation de l'économie donne lieu à
des interpellations qui débordent les limites d'une nation ou d'un continent. Il y a là
une fonction que remplit en priorité la Magistère pontifical, et les assemblés
épiscopales continentales (CELAM en Amérique latine depuis 1955, SCEAM en Afrique depuis
1969, CCEE en Europe depuis 1971 ou FABC en Asie depuis 1972). L'Église, par ses
pasteurs, exerce là sa fonction d'enseignement et de témoignage, partant d'une analyse
des situations en les confrontant aux exigences éthiques fondées sur l'Évangile. En
matière d'éthique économique et de développement, ce mode d'intervention a pris une
très grandes ampleur, depuis le Concile de Vatican II. A ce titre, la lettre des
évêques des États-Unis, Justice économique pour tous. L'enseignement social
catholique et l'économie américaine (1986) est signicative, ou celle des évêques
australiens Comon Wealth for the Common Good (1992).
Il y a ensuite l'action visant la promotion de la justice économique
qui prend la forme de soutien à des programmes, à des institutions ou à des
associations uvrant à la transformation des situations économiques et sociales
insatisfaisantes, ou celle de l'intervention directe en faveur de personnes ou de
groupes qui se trouvent en situation d'exclusion, incapables de défendre leurs
droits. Ainsi l'appui à des mouvements, à des syndicats, voire à la formation de partis
politiques, et à leur programme dans la mesure où ils veulent établir plus de justice
économique et qu'ils sont en consonance avec les principes de l'enseignement social
chrétien. Il ne s'agit pas de créer des partis, mais d'aider au discernement et à
l'adhésion à un engagement social. L'Église exerce ici sa fonction de témoignage actif
avec un engagement prépondérant des laïcs.
En ce domaine, deux attitudes sont incompatibles avec la vocation
chrétienne quoiqu'on puisse les observer dans nos communautés. L'une, polarisée par la
dimension eschatologique de l'existence chrétienne, néglige ou relativise la
responsabilité ecclésiale pour la justice économique et l'engagement qu'elle requiert.
Elle débouche sur l'indifférence et une résignation directement contraires à
l'Évangile. D'autres, au contraire, s'engagent entièrement dans une logique
unidimensionnelle, axée sur la seule rentabilité du système économique comme s'il
était étranger aux exigences de la justice et de la vie de foi. Celle-ci se réduit,
alors, à la prière et au culte ainsi qu'à l'observation de quelques obligations morales
valables surtout dans la vie privée.
3) Enfin il y a l'aide directe à apporter aux victimes des
échecs ou des perversions du système économique. C'est la fonction de diaconie de
l'Église, qui est indispensable et témoigne de la solidarité et de l'amour
inconditionnel pour celui ou celle qui souffre. Du point de vue systémique, cette aide a
valeur d'exemple et d'appel, ou de manifestation de l'intolérable à l'égard de la
sphère économique, mais elle ne peut que difficilement contribuer aux changements
nécessaires. L'Église n'honorerait pas sa responsabilité si elle se bornait à ce type
d'intervention.
Ces trois modes majeurs d'intervention de l'Église dans le domaine de
l'économie illustrent la triple dimension de l'éthique et de l'engagement social des
chrétiens. Ils opèrent au niveau théorique, historique et pratique, proposant des valeurs
et des principes fondamentaux à la base du fonctionnement du système économique
visant ses finalités et les conditions d'exercice de son activité. Ils élaborent
ensuite des normes, constantes ou variables, qui médiatisent, dans la contingence de
l'histoire, le caractère absolu et universel des principes et des valeurs. Enfin, ils
énoncent des directives ou des maximes d'action qui orientent leur mise en uvre
dans l'action singulière.
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