L'intervention des épiscopats catholiques en matière
d'économie et de développement

Roger  Berthouzoz O.P.
COLLOQUE INTERDISCIPLINAIRE: "L'EGLISE DANS LE DIALOGUE SOCIAL: ETHIQUE , ECONOMIE ET DEVELOPPEMENT (Fribourg 13 - 15 février 1998) 

 

A l'époque où deux systèmes économiques, le capitalisme libéral et le socialisme collectiviste, pouvaient prétendre, à titre alternatif, organiser la production, l'échange et la consommation des biens et des services nécessaires à l'entretien de la vie humaine, l'intervention de l'Église catholique en matière d'économie et de développement a suscité parfois de vives réactions et des conflits d'ordre idéologique. Aujourd'hui, avec l'extension universelle de l'économie de marché, le débat porte moins sur le type d'organisation que sur les problèmes effectifs posés dans et par l'activité de la sphère économique.

Aborder la pratique de l'économie et du développement c'est considérer le système social qui organise la vie, et pour des centaines de millions d'êtres humains la survie, des membres de nos sociétés. En ce sens, l'économie est un des domaines les plus urgents dans la responsabilité de l'Église. Comment être témoin de l'Évangile, et l'annoncer, lorsque des gens meurent de faim ou vivent dans une grande précarité ?

En schématisant, on peut observer trois grandes approches de ce problème, dont témoignent l'histoire biblique et celle des communautés chrétiennes. Nous les retrouvons dans les documents épiscopaux des évêques des cinq continents (1891 - 1991) que nous avons rassemblés.

Celle qu'ont pratiqué déjà des prophètes du Premier Testament : dénoncer une situation intolérable. L'appauvrissement et la misère vécus par des membres du Peuple de l'Alliance sont inacceptables aux yeux de Dieu. Cf. 1 R 21, 1-29; Am 2,6-11; 5,10-13; Mi 2,1-2; 3,2-4; Os 6,6; 8,11-14; Is 1,17; 5,7-24, Jr 7, 1-15; Is 58,6-7.

L'essai d'organiser l'économie en la réglant immédiatement sur la volonté de Dieu, ainsi au livre du Lévitique chapitre 25 avec les institutions de l'année sabbatique et du jubilé ou, à une autre époque, la mise en commun des biens dans la première communauté chrétienne de Jérusalem (Ac 2, 42-47; 4,32-35; 5,12-14). De telles actions peuvent avoir une haute valeur symbolique, mais elles ne permettent pas d'organiser durablement l'économie d'une société. Il est patent qu'il n'existe pas de système économique qui pourrait être extrait de la Bible. Par ailleurs, les chrétiens peuvent légitimement diverger dans leurs pratiques ou leurs options et, de plus, ils ne sont pas les seuls membres de la société à définir l'organisation du système économique.

Entrer en dialogue et en débat sur les bases, les structures et les finalités des pratiques économiques en vigueur. Il ne suffit pas de dénoncer les lacunes ou les perversions du système. Il faut réfléchir sur leurs motifs, dégager les valeurs et les principes à mettre en œuvre dans la production ainsi que dans la répartition des biens et services nécessaires à une vie digne de l'homme et s'engager concrètement pour leur réalisation.

C'est cette dernière voie qu'ont choisie la majorité des épiscopats suivant des modalités différentes en relation avec la particularité des problèmes et des situations propres à chaque région. Nous décrivons d'abord les conditions du dialogue et de l'interpellation de l'Église à l'égard du monde économique. Puis nous examinerons les modalités et les domaines de son intervention.

On observe, par ailleurs, une profonde cohérence de l'engagement des épiscopats avec l'enseignement du magistère pontifical. Nous ne la relèverons pas systématiquement. Cette convergence est le témoignage d'une communion dans l'Église où les soucis et les avancées des uns deviennent soucis et avancées des autres grâce, au ministère de celui que le Seigneur appelle à "confirmer ses frères dans la foi "(Lc 22, 32). De ce point de vue le Concile de Vatican II et, en lien direct avec notre problématique, le Synode des Évêques sur "La justice dans le monde" (1971) fondent sur le caractère propre de la Révélation ("Dei Verbum" n. 2), la mise en œuvre d'une attitude de dialogue dans la société excluant toute prétention à un pouvoir, même indirect, en matière sociale.

1. La condition d'un dialogue pour l'Église et dans la société

La globalisation de l'économie met en évidence son caractère de système ou de sous-système de la société, doté d'une structure et d'une rationalité originales. Elle témoigne d'une différenciation des fonctions sociales consécutives à la révolution industrielle, puis à celle des services ainsi qu'à la révolution démocratique. Cette dernière s'opère dans le long processus d'individualisation qui caractérise la société occidentale depuis le Moyen-Age et, de façon décisive, depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle. Elle exprime la dignité de la personne humaine comme valeur distinctive et première de toute société et la concrétise dans la reconnaissance de la liberté individuelle et des droits de l'homme.

1.1 L'Église comme Peuple de Dieu et comme système du religieux

Fondée sur la foi, la théologie insère un décalage essentiel dans la considération de la vie et de l'activité personnelle et sociale. Elle considère le domaine humain comme espace où se construit le Royaume de Dieu promis à un achèvement eschatologique. Celui-ci s'atteste temporellement dans l'Église qui rassemble le Peuple de Dieu, "sacrement de l'unité du genre humain" (cf. LG 1). La finalité et l'accomplissement promis aux humains transcendent les frontières de l'histoire et les ouvrent à une communion de vie éternelle. D'autre part, ce même domaine humain est constitué par les multiples activités ayant pour but la poursuite d'un "bien vivre" historique, œuvre propre des cultures et des sociétés, parmi lesquelles il faut compter la fonction économique.

L'Église et toute communauté fondée sur une croyance, y constitue alors un système organisant les activités religieuses (culte, enseignement/éducation, témoignage et service). Sa compétence et son action ont une dimension cognitive (définie par un mode de connaissance spécifique fondé pour les chrétiens sur la foi en la Parole de Dieu révélée dans l'histoire) ainsi qu'une dimension pratique qui en découle et s'exprime dans la loi nouvelle de l'amour de Dieu et du prochain. Ce double engagement pour le Royaume de Dieu et dans la société, contribue à l'unique destinée du genre humain. C'est pourquoi, il y a, simultanément, autonomie des sphères d'activité ainsi que des finalités et interdépendance entre elles. Cette interdépendance a le caractère des relations qui existent entre des systèmes sociaux distincts mais expressifs d'opérations présentes dans l'existence humaine et dans la dynamique sociale. Ainsi l'Église sera à la fois témoin des valeurs eschatologiques du Royaume de Dieu et active dans la société pour que celles-ci trouvent une inscription, au titre d'exigences pour la promotion de l'humain et de la création tout entière (sous forme de principes, normes ou directives de référence) dans les multiples systèmes sociaux: politique, juridique, artistique, scientifique, moral, religieux, etc...

1.2 La société moderne et son organisation

Cette énumération des différentes sphères d'activité sociale est caractéristique de la société moderne qui s'organise non plus par segmentation, mais par différenciation fonctionnelle. La théorie des systèmes et notamment la sociologie systémique de Niklas Luhmann à laquelle nous nous référons, rend compte avec le plus de cohérence et de pertinence, de la structuration et du fonctionnement effectif de ce type de société. Elle nous sert de "modèle" pour réfléchir à l'interprétation des relations qui s'établissent dans le dialogue social entre l'Église, l'économie et le développement.

La différenciation fonctionnelle de la société a conduit à l'autonomie des systèmes sociaux. Cela signifie que chaque système fait son unité fonctionnelle en s'auto-organisant par rapport à son environnement. Il est doté d'une rationalité et de pratiques spécifiques, qu'il est le seul à pouvoir mettre en œuvre. Ainsi le système économique gère la production, l'échange et la consommation de tous les biens et services nécessaires à la société. Le système politique, pour sa part, est le seul à même de produire des décisions collectives en vue de l'accomplissement de tâches d'intérêt public, concernant l'ensemble des membres d'une société, et à pouvoir les mettre en vigueur.

L'opération sociale de base est, selon Luhmann, la communication, qui n'est pas seulement un acte de parole, mais se trouve attachée à des pratiques ou à des objets. L'essentiel du processus de communication ne réside pas dans le consensus (contre la théorie d'Habermas qui vise un cas particulier de l'interaction sociale) mais dans un enchaînement d'opérations qui englobent la compréhension/acceptation de la communication, l'indifférence ou la possibilité du dissentiment voire du refus, entre les partenaires systémiques.

L'affirmation de l'autonomie d'un système ne signifie évidemment pas une indépendance totale (autarcie), mais le fait qu'il règle lui-même le rapport entre son indépendance et sa dépendance par rapport à l'environnement (constitué par d'autres systèmes). Le problème crucial dans une société fonctionnelle différenciée sera celui de l'adaptation et de la compatibilité des prestations d'un système dans ses relations aux autres systèmes.

C'est ici que le modèle proposé intervient dans notre problématique. L'Église est constituée comme système du religieux, ayant des exigences morales. Elle propose des principes, des normes et des directives comme référence à l'activité économique; elle soulève les problèmes posés par son fonctionnement et dénonce, le cas échéant, des situations intolérables du point de vue éthique. Mais elle n'a pas de modèle pour la pratique économique, ni de théories. Elle exerce cependant une fonction systémique indispensable en exprimant les exigences morales de la dignité humaine et de la justice, communes à toute réflexion éthique fondée en raison, dont elle manifeste la radicalité, ainsi que le devoir inconditionnel de les accomplir, enracinés dans la foi et trouvant en elle son appui.

Je réserve le problème d'une autre complexité: celle qui vient du fait qu'en beaucoup de pays les Églises chrétiennes sont un sous-système du système religieux intégrant différentes confessions et religions et d'autres part, qu'en matière morale l'instance de la religion n'est également qu'un sous-système par rapport à la démarche de la philosophie et aux traditions des différentes cultures.

Un corollaire important de cette approche systémique c'est que tous les problèmes posés, tous les échecs, ne peuvent trouver une solution que dans les systèmes fonctionnels qui les ont engendrés. Ce qui implique un effort particulier de communication pour traduire les exigences et les demandes de la société dans le langage et les procédures du système fonctionnel concerné.

Cette observation a pour conséquence de disqualifier comme non-pertinents deux types de discours en éthique économique. Celui d'une éthique purement corrective, qui se voudrait un contrepoison à l'excès de la rationalité propre au système économique. En voulant limiter de l'extérieur, par l'appel à l'amour et à la solidarité, la rationalité économique on risque de conduire l'entreprise à la ruine et à sa disparition. L'attitude opposée, celle d'un discours d'éthique économique purement fonctionnaliste asservirait la morale aux intérêts économiques. L'éthique est alors instrumentalisée comme moyen stratégique d'augmenter la motivation et la productivité des collaborateurs ou comme élément de marketing. On peut observer cette dérive dans certains codes d'éthiques adoptés par des multinationales ou dans certains traités de "business ethics". La théorie systémique nous indique la voie d'une éthique intégrative qui établit l'activité du système économique sur des bases éthiquement fondées, constituant un socle de valeurs et de principes d'orientation pour une rationalité économique autre que celle qui entraîne les effets indésirables ou pervers que nous observons. La différence portera sur les finalités visées, les valeurs reconnues et la qualité des procédures.

Cette démarche suppose la création ou le renforcement de structures de réflexion à l'intérieur du système économique (dans les entreprises, les secteurs de production, etc.) comme relais systémique avec l'instance éthique et religieuse, les demandes et les critiques qu'elle formule, mais aussi les ressources de pensée et de valeurs qu'elle propose.

A ce moment de la réflexion, il convient de considérer la complexité propre au système moral dans la société moderne. Il est caractérisé par le pluralisme des convictions et des valeurs, dans la diversité des cultures et des situations selon les régions et les systèmes socio-politiques. A ce titre, il doit être respecté comme une expression centrale de la dignité de la personne humaine, de sa conscience, de ses options et de ses engagements, ainsi que de la dimension historique de toute dynamique sociale.

Ce respect de pluralisme n'entraîne pas de soi le relativisme des valeurs ou des convictions, mais il trouve sa règle éthique dans le devoir pour chacun de rechercher la vérité, ce qui est juste, dans l'acceptation de la contingence de ce monde et la volonté d'agir selon le bien. Cette attitude ouvre au dialogue, à un effort de compréhension réciproque des positions et des motivations de l'autre, à un examen critique de ses propres convictions et de ses engagements en vue de dégager une convergence dans l'effort commun de faire évoluer les systèmes sociaux injustes ou violents. De ce point de vue, on peut dire que l'Église a opéré depuis un demi siècle, un véritable décentrement, mettant en lumière la responsabilité des Églises particulières dans l'analyse des situations sociales et le discernement des valeurs en jeu, des options et des engagements qu'il convient de prendre pour opérer les transformations sociales nécessaires. Ce décentrement s'opère aussi au niveau du système moral, par l'appel au dialogue et à la collaboration avec les autres frères chrétiens et tous les hommes de bonne volonté.

2. Trois modes majeurs d'intervention de l'Église en matière d'éthique économique

La typologie que nous proposons se fonde sur l'étude du Répertoire des documents épiscopaux que nous avons publié. Elle a fait l'objet d'une première vérification sur le terrain en Suisse, en République démocratique du Congo (ex Zaïre) et au Québec en 1996-1997. Nous considérons non seulement les interventions des évêques comme telles mais les analyses proposées, les normes établies et les engagements dont il est fait état, ou qui sont recommandés, dans les documents.

Nous avons pu relever trois modes majeurs de l'intervention de l'Église dans le dialogue social. Ils sont rarement exclusifs l'un de l'autre mais ils décrivent trois positions différentes qui tiennent comptes de facteurs aussi divers que la situation de l'Église catholique dans un pays donné (majoritaire ou minoritaire), la structure et l'histoire des relations de l'Église et de l'État, les problématiques culturelles particulières, l'état du développement économique et social etc...

Le premier mode d'intervention de l'Église est sa contribution au débat public visant à promouvoir les transformations nécessaires dans le système économique afin de sauvegarder et de faire progresser efficacement le respect de la dignité humaine et la justice dans la production et la répartition des biens et des services nécessaires à une "vie bonne", digne de l'homme, pour chaque membre, ou communauté, légitimes de la société. La mondialisation de l'économie donne lieu à des interpellations qui débordent les limites d'une nation ou d'un continent. Il y a là une fonction que remplit en priorité la Magistère pontifical, et les assemblés épiscopales continentales (CELAM en Amérique latine depuis 1955, SCEAM en Afrique depuis 1969, CCEE en Europe depuis 1971 ou FABC en Asie depuis 1972). L'Église, par ses pasteurs, exerce là sa fonction d'enseignement et de témoignage, partant d'une analyse des situations en les confrontant aux exigences éthiques fondées sur l'Évangile. En matière d'éthique économique et de développement, ce mode d'intervention a pris une très grandes ampleur, depuis le Concile de Vatican II. A ce titre, la lettre des évêques des États-Unis, Justice économique pour tous. L'enseignement social catholique et l'économie américaine (1986) est signicative, ou celle des évêques australiens Comon Wealth for the Common Good (1992).

Il y a ensuite l'action visant la promotion de la justice économique qui prend la forme de soutien à des programmes, à des institutions ou à des associations œuvrant à la transformation des situations économiques et sociales insatisfaisantes, ou celle de l'intervention directe en faveur de personnes ou de groupes qui se trouvent en situation d'exclusion, incapables de défendre leurs droits. Ainsi l'appui à des mouvements, à des syndicats, voire à la formation de partis politiques, et à leur programme dans la mesure où ils veulent établir plus de justice économique et qu'ils sont en consonance avec les principes de l'enseignement social chrétien. Il ne s'agit pas de créer des partis, mais d'aider au discernement et à l'adhésion à un engagement social. L'Église exerce ici sa fonction de témoignage actif avec un engagement prépondérant des laïcs.

En ce domaine, deux attitudes sont incompatibles avec la vocation chrétienne quoiqu'on puisse les observer dans nos communautés. L'une, polarisée par la dimension eschatologique de l'existence chrétienne, néglige ou relativise la responsabilité ecclésiale pour la justice économique et l'engagement qu'elle requiert. Elle débouche sur l'indifférence et une résignation directement contraires à l'Évangile. D'autres, au contraire, s'engagent entièrement dans une logique unidimensionnelle, axée sur la seule rentabilité du système économique comme s'il était étranger aux exigences de la justice et de la vie de foi. Celle-ci se réduit, alors, à la prière et au culte ainsi qu'à l'observation de quelques obligations morales valables surtout dans la vie privée.

3) Enfin il y a l'aide directe à apporter aux victimes des échecs ou des perversions du système économique. C'est la fonction de diaconie de l'Église, qui est indispensable et témoigne de la solidarité et de l'amour inconditionnel pour celui ou celle qui souffre. Du point de vue systémique, cette aide a valeur d'exemple et d'appel, ou de manifestation de l'intolérable à l'égard de la sphère économique, mais elle ne peut que difficilement contribuer aux changements nécessaires. L'Église n'honorerait pas sa responsabilité si elle se bornait à ce type d'intervention.

Ces trois modes majeurs d'intervention de l'Église dans le domaine de l'économie illustrent la triple dimension de l'éthique et de l'engagement social des chrétiens. Ils opèrent au niveau théorique, historique et pratique, proposant des valeurs et des principes fondamentaux à la base du fonctionnement du système économique visant ses finalités et les conditions d'exercice de son activité. Ils élaborent ensuite des normes, constantes ou variables, qui médiatisent, dans la contingence de l'histoire, le caractère absolu et universel des principes et des valeurs. Enfin, ils énoncent des directives ou des maximes d'action qui orientent leur mise en œuvre dans l'action singulière.



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