Cette Semaine :

 

LE HONG KONG SUPER HOME THEATER

 

 

Pas la peine de traîner ses basques dans les rues de Kowloon pour le savoir : le cinéma de Hong Kong ne va pas fort. Les chiffres parlent d’eux mêmes : à la fin du mois d’Août, trente films locaux avaient atteint les écrans contre quasiment le triple il y a tout juste deux ans. Ajoutez à cela que le Box Office global n’a jamais été aussi bas et vous comprendrez le désarroi dans lequel est plongé tout le petit monde du ciné cantonais. Affreux, n'est-ce pas ?

Certes. Espérant qu’il n’est pas trop tard pour sauver les meubles, (ou racler ce qui peut encore l’être avant de tirer le rideau, diront les cyniques), les pontes de notre industrie ont donc décidé de prendre des mesures en préparant une super opération de baisse du prix des places, qui devrait passer à 25 HK$ pendant huit semaines, histoire de relancer la fréquentation. On y reviendra dès que ce sera lancé.

En attendant, la plupart de nos bons amis pensent qu'il est probablement déjà trop tard et comme me le confiait un scénariste français il y a quelques jours: « les gens ne vont plus au ciné, mon pote. Trop cher. Maintenant, tu te payes un bon Home Theater et tu restes chez toi… ».  (Il vômit ensuite sur mes Docs et deux messieurs en uniformes l’emmenèrent au loin. Mais c’est une autre histoire…)

Home Theater… Les mots de mon excellent comparse résonnaient encore à mes oreilles le lendemain matin, tandis que j’éclusais un seau de Bloody Mary pour oublier les horreurs de la nuit et que Kyoko, ma chauffeuse-majordame, s’exercait au tir sur des dodos dans la cour du château.

Oui, cela faisait longtemps que je souhaitais me payer un truc comme ça. Un vrai Home Theater… Et tout ce qui m’avait retenu jusqu'à présent (outre le fait que j’avions bu tout mon bon argent) était une expérience peu plaisante, survenue quelque temps plus tôt avec un commerçant de Mongkok. Expérience dont je ne n’avais jusqu’ici parlé à personne, mais que je m’en vais vous conter ci-après...

Pour ceux d’entres vous qui n’ont pas encore visité notre bonne ville de Hong Kong, je me dois de préciser que Mongkok est un quartier riant bien que particulièrement peuplé (293469 personnes au mètre carré) où s’achète et se vend quasiment tout ce que l’on peut imaginer, du toutou Sharpei mutant non tatoué au VCDs pirates de pornos moldaves. Bref, une sorte de paradis pour les amateurs de belles choses.

Touriste égarée dans Mongkok. 

C’est dans une des nombreuses galeries commerçantes souterraines du quartier, (un long couloir carrelé évoquant un peu la Moria, en moins accueillant), que j’avais été aiguillé vers DVD SUPRA GOLD STORE, une échoppe rutilante où un charmant spécialiste de l’audio-visuel m’avait vendu pour une somme modique un superbe lecteur de DVD tout doré et entièrement dézoné.

Après avoir réalisé que l’engin n’était en fait capable de lire que des DVDs Zone 12 (Syldavie - Burkina Fasso – Mongolie Extérieure), je tentais malgré tout d’y insérer mon disque de « Mud Wrestling XII » de Philippe Garrel, qui explosa au bout de 6 minutes 39. Ne pouvant imaginer que l’aimable commerçant ait pu sciemment me vendre une machine au rabais, je me rendis donc illico dans son établissement, afin de règler le malentendu.

Spécialiste évident de la dialectique, le marchand m’expliqua alors, arguments irréfutables à l’appui (une machette de 40 cms de long au bas mot) qu’en aucun cas, vraiment, on ne reprendrait ma sale machine « de merde » (sic)...  Ensuite, en digne émule du Mime Marceau, il pointa un doigt vers son fondement pour m’indiquer où il comptait classer le bon de garantie que je lui tendais.

Cherchant à rester calme, j’évoquais alors à ce brave marchand un spot gouvernemental toujours diffusé à la télévision hongkongaise et dans lequel notre ami Andy Lau enjoint les commerçants locaux à accueillir les clients avec amabilité et déférence, afin de relancer une économie moribonde. Mais mon plaidoyer porta peu. Visiblement peu fan du crooner comme de la propagande officielle, le marchand me suggéra en guise de conclusion d’abandonner le visionnage de DVD et de m’adonner plutôt à des accouplements contre nature avec divers membres de ma famille.

Il me fit ensuite raccompagner  par deux de ses amis, de braves jeunes gens aux bras couverts de décalcomanies colorés représentant pour l’un des dragons enlaçant des dagues allemandes sur fond de brasier et pour l’autre le découpage d’un phénix à la hache, sur fond de brasier aussi…

Hector Berlioz. Il n'a jamais eu de Home Theater.

Traumatisé par cette expérience (mon œil gauche ne fonctionnera plus jamais à 100%) je ne retournais plus pendant de long mois à Mongkok, ou alors habilement grimé à l’aide d’une fausse barbe, et seulement à la nuit tombée.

Mais l’envie de m’offrir enfin un Home Theater était trop forte. Et donc, pas plus tard qu’hier, n’écoutant que mon courage, je me rendais à nouveau chez DVD SUPRA GOLD STORE.

Soulagement, l’aimable propriétaire semblait avoir complètement oublié notre précédente et regrettable entrevue. Occupé à échanger des sacs de farine avec quelque cuisinier de sa connaissance dans son arrière boutique, il ne me prêta en fait pas la moindre attention. Un de ses assistants, dont le beau visage couturé de cicatrices m’inspira immédiatement confiance, s’enquit enfin de ma demande, qui déclencha chez lui un immense enthousiasme : « Ca tombe bien ! On vient juste de recevoir le Hong Kong Super Home Theater. Very nice! Brand New! Cheap! You buy now ! Diu Lei Lo Mo!»

Il dévoila alors ce merveilleux objet et je me sentis comme lui aussitôt gagné par l’excitation.

Conçu par des ingénieurs diplômés, le Super H.T est véritablement un outil révolutionnaire, qui permet de retrouver tout le plaisir d’une projection à Hong Kong.

En apparence, la machine ne présente pourtant aucune différence avec un Home Theater classique. A ceci près que pour offrir une expérience collant au plus près à celle d’un cinéma local, tous les films passent évidemment en mono et une des enceintes émet un grésillement quasi permanent.

La machine est également livrée avec deux petits mafieux de Sham Shui Po qui testent les sonneries de leurs téléphones cellulaires pendant toute la durée du film (mélodies proposées : « My Heart Will Go On », « A Better Tomorrow », «Yatta »), une secrétaire boutonneuse qui fouille dans un sachet de poulpe sèché durant l’intégralité des dialogues, et un couple de sexagénaires tout juste débarqués de Shenzhen qui s’expliquent mutuellement en hurlant les séquences, à la seconde près où elles sont projetées (« Naan… Le Balrog c’est celui qu’est tout en feu, Môman ! »).

En option : un aérosol diffusant une odeur de basket pourrie et un dispositif permettant de réduire la température de votre climatiseur autour des –30 degrés, pour retrouver pleinement toutes les sensations du ciné HK chez soi. Le bonheur, en somme.

Evidemment, une telle sophistication a un prix : 199.999 HK dollars payables en 30 fois, avec un crédit gratuit à 70% et l’obligation de nourrir les figurants. A vie.

Devant le montant, j’hésitais un moment. Mais le commerçant me rassura. Je tombais bien, car rien qu’aujourd’hui, ils offraient justement une promotion spéciale. A Hong Kong, c’est toujours le jour de la promotion spéciale. Contre l’achat de 22 Hong Kong Super Home Theaters et trois litres de mon sang, j’aurais droit à une réduction de 1.3% sur les tartes aux œufs du restaurant Well Hung à Shatin, tous les premiers jeudis du mois. De Juin. A partir de 22H43.

Devant tant d’arguments, j’étais sur le point de céder, mais finalement, la raison financière l’emporta et je quittais les lieux, reportant ma décision à plus tard, le commercant lançant divers objet contondants dans ma direction, en guise d’adieu.

Une fois rentré chez moi, je mesurais la sagesse de mon ami scénariste. Effectivement, face à une telle perfection technologique, le cinéma de Hong Kong aurait du mal à se relever. Je me bourrais une bonne pipe avant de me replonger dans la lecture du dernier essai d’Enrique Iglesias (« Traité du désespoir : de Kierkegaard à mon dernier disque », Ed. La Pléiade).  C’est alors que Kyoko, ma secrétaire majordame, apparut. C’était l’heure d’aller voir THREE, LE film d’horreur dont tout le monde parle à Hong Kong. 

Mais je vois qu’il est tard et je vous entretiendrai donc de cet excellent long métrage dans notre prochain épisode, intitulé…. « LE GENDRE MORT » !

D’ici là…

Excelsior !

 

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