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Alexandru D. Xenopol
(1847-1920)
Politique de races
SOURCE OF MATERIAL |
A. D. Xenopol, Politique de races. Rome: 1903. |
NOTES |
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Politique de races
par A. D. Xénopol
Membre de l’Académie roumaine, correspondant de l’Institut de France
Forzani E. C. Tip. Del Senato
1903
Estratto dalle Cronache della Civilità Elleno-Latina. Anno II, fascicoli IX-XIV
ne politique qui se dirige d'après
les intérêts des races existe-t-elle, et si elle n'a pas encore vu la lumière
du jour, pourra-t-elle se montrer dans les temps a venir? Mais, avant d'aborder
cette question, il faut que nous en tranchions une autre, celle qui a trait à
l'existence des races en. général et de celle de la race latine en
particulier.
Nous considérons la discussion sur l'existence des races
humaines comme simplement oiseuse, et les arguments que quelques auteurs, comme
Buckle, Spencer, Mongeolle, Lacombe, pensent formuler contre l' «innéité» des
caractères dans les groupes humains, ne nous semblent inspirés que par l'amour
du paradoxe. Nous avons d'ailleurs réfuté ces prétendus arguments, et nous nous
rapportons, pour cette question, entièrement à ce que nous avons dit dans notre
ouvrage sur les Principes fondamentaux de l'histoire.[1] Bien autrement
importante est la question s'il existe une race latine; si on peut dire que les
Français, les Italiens, les Espagnols, les Portugais et les Roumains
appartiennent à la même race? Le problème est très ardu et nous n'hésitons. pas
à reconnaître que, tant qu'on maintiendra la notion de race, pour l'humanité,
dans les limites formulées par l'anthropologie, d'après la notion des races
animales, l'affirmative ne saurait être soutenue.
On considère habituellement les races humaines comme le
produit du sang ou de l'organisme physiologique de l'homme. Elles auraient une
base purement matérielle. Il en serait de même de leurs mélanges, qui ne
consisteraient que dans les proportions particulières dans lesquelles se sont
combinés les éléments matériels qui ont concouru à leur formation. Les nationalités
ne seraient donc aussi que des composés organiques différents.
Si nous voulons appliquer cette manière de voir aux
peuples que l'on veut englober dans la race latine, cette dénomination commune
ne saurait plus leur être appliquée, et l'idée d'une race latine devient un
nonsens; car tous ces peuples sont issus de mélanges de sangs différents et
constituent donc des organismes physiologiques distincts. Les Français sont le
résultat du croisement des Gaulois avec très peu de Romains et une proportion
un peu plus forte de Germains. Les Italiens ont pris naissance par le mélange
des anciennes populations romanisées de l'Italie avec un contingent assez
puissant d'élément barbare, d'origine germanique. Les Espagnols ressemblent par
la proportion de l'amalgame aux Français; mais les races qui entrèrent en combinaison
sont autres. Il en serait de même des Portugais. Quant aux Roumains, ils sont
issus de la combinaison des Thraces avec une proportion assez forte de sang
romain, doublée plus tard de sang slave.
Les éléments composants de ces divers peuples étant tous
différents, le produit de leur combinaison doit l'être de même, et ces peuples
ne sauraient plus être considérés comme faisant partie d'une seule et même
race. La race latine ne serait donc qu'une «expression géographique».
Et, pourtant, les choses ne sont pas ainsi. Une race
latine existe tout aussi bien qu'une race slave ou germaine, mais dans un autre
sens. Pour faire entrer les peuples considérés aujourd'hui comme faisant partie
de la race latine, en effet, dans cette notion, il faut commencer par placer
cette dernière sur ses véritables fondements et examiner quels sont les
éléments qui concourent à former la notion de race humaine.
L'homme est un être double; il est corps et esprit et, si
son substratum matériel constitue la base de son existence, il n'en est pas
moins vrai qu'il n'est homme que par la floraison intellectuelle qui s'épanouit
sur son tronc. Inférieur à l'animal sous bien des rapports quant à son
organisme, il le dépasse de cent coudées par son intelligence et, si les hommes
inférieurs sont plus rapprochés de l'animalité que ceux qui sont placés sur les
marches supérieures, l'homme par lui-même possède des caractères spécifiques
qui le distinguent des animaux les mieux doués sous le rapport intellectuel. Ces
caractères peuvent être réduits à quatre principaux : la faculté de parler, la
notion de la religion, celle de la vie de l’État et la faculté de progresser,
de transformer ses idées d'une génération à l'autre.
De ces quatre caractères distinctifs, deux concourent
avec le sang à la constitution des races et des nationalités: ce sont la langue
et la religion. Les autres deux, la vie de l’État et la faculté de se
développer historiquement, quoiqu'ils se rencontrent aussi dans tous les
groupes humains à des degrés différents, ne contribuent pas à caractériser les
communautés humaines sous le rapport ethnique; mais ils n'entrent pas moins
dans des relations, riches en conséquences, avec la vie de ces communautés. Un
cinquième élément, encore plus extérieur, mais qui exerce aussi une influence
considérable sur l'existence des races et des nationalités, c'est la situation
géographique.
Le premier lien qui rapproche les hommes .en société,
c'est la langue; organe de communication des pensées et qui, par l'écriture,
transmet les idées par-dessus l'espace et le temps. La langue réfléchit dans
son organisme les nuances les plus fines des idées et des sentiments; elle est
le miroir fidèle du complexus intellectuel de l'âme; elle évolue avec le temps
d'une façon tout aussi insensible que les idées qu'elle incorpore. Différente
de race à race, de peuple à peuple, elle caractérise partout la forme de penser
des groupes humains; elle fond, dans son organisme subtil, toutes les
influences auxquelles le peuple a été exposé; elle est l'inventaire le plus
fidèle de toutes les connaissances qu'il a acquises, le moyen d'expression le
plus puissant de tous les sentiments qui l'agitent;
elle représente mieux que tout autre manifestation
intellectuelle le caractère et le degré de civilisation d'un peuple. En un mot,
la langue, c'est le peuple même. Sans langue commune, les hommes se sentent
étrangers les uns aux autres; la différence dans le mode de manifestation des
idées pousse les groupes humains même à s'entre-haïr, à se considérer comme
ennemis. Il est incontestable que nous éprouvons un sentiment de répulsion
instinctive devant l'homme qui emploie un autre parler que le nôtre, ou bien
qui estropie la langue dont nous nous servons, et il faut que l'étranger possède
d'autres qualités, pour nous faire revenir sur notre première impression, et
nous inciter à un mouvement de sympathie vis-à-vis de celui que nous ne
comprenons pas. Au contraire, l'identité de langage nous rapproche immédiatement
de l'inconnu, nous fait voir en lui un frère et nous pousse sans le vouloir à
sa rencontre. Voilà pourquoi, à l'origine, toutes les communautés humaines
étaient établies sur la base de l'identité de langage, et ce n'est que plus
tard que d'autres formations se sont greffées sur la première. Nous entendons
par langue, chez les peuples civilisés, leur parler supérieur, et non les
dialectes ou patois du même idiome en usage dans certaines régions des pays
occupés par ces peuples.
Le second élément qui pousse les hommes à se réunir en
société, c'est la religion, le système des croyances métaphysiques. La
force de ce lien s'explique, en dernier ressort, par l'instinct de la
conservation individuelle transporté de l'autre côté de la tombe, dans la vie
éternelle, promise par toutes les religions. L'homme ne peut souffrir que les
idées dont il attend ce suprême bonheur soient battues en brèche par d'autres
croyances ; qu'elles soient considérées comme des erreurs qui mettraient en
péril son salut futur. Cet esprit d'exclusivisme se manifeste surtout dans le
système des religions monothéistes, pendant que les religions polythéistes
étaient plus tolérantes. Aussi avec la prédominance du monothéisme, qui
s'étendit avec le temps sur tous les peuples qui représentent la plus haute
civilisation, l'élément religieux commença a jouer un tout autre rôle que dans
la vie des peuples anciens, et ce rôle est encore en pleine force au temps ou
nous vivons; car il ne faut pas se faire d'illusions et croire que l'importance
de la religion a baissé avec le progrès des lumières. Les religions exercent encore
de nos jours leur effet isolateur; elles empêchent l'union des peuples, comme
celle des individus entre eux. Au commencement, les sociétés qui se
différenciaient par la langue, se différenciaient aussi par la religion, de
sorte qu'il n'existait pas d'antagonisme entre ces deux éléments de
rapprochement des sociétés humaines; mais avec le temps, par suite du mélange
forcé des races et des peuples, par suite de l'action de l'élément politique et
du développement historique, les sphères des deux liens primordiaux de la vie
sociale s'entre-croisèrent, et il en résulta des frottements et des luttes,
dans lesquelles, tantôt l'une, tantôt l'autre, conserva la suprématie.
Le troisième caractère distinctif de l'humanité, l’élément
politique, qui vient influencer la constitution des races et des
nationalités, exerce une action sur ces dernières par le moyen de la force, de
l'organisation systématique qui transforme les Sociétés en États. La tendance à
l'expansion de toute formation organique, tendance qui a ses racines toujours
dans l'instinct de conservation qui la pousse à assurer son existence, en
élargissant toujours la base sur laquelle elle repose -explique la prédominance
que quelques groupes humains ont acquis sur d'autres. C'est par la violence que
la plupart des États ont été constitués et que les liens naturels des sociétés,
les langues et les religions, ont été forcés de partager une vie commune que
réprouvait' leur diversité.
Il est évident que, quoique extérieur, le lieu de la vie
politique n'en est pas moins un lien social qui relie les hommes dans une vie
commune. Quoique cette vie soit forcée, quoiqu'elle soit due à la contrainte,
la communauté de pensées, d'intérêts et d'aspirations peut jusqu'à un certain
point contre-balancer les intérêts naturels déterminés par l'identité de langue
et de religion. Il est donc indiqué de tenir compte aussi de cet élément, dans
une discussion sur les races et les nationalités.
Quant au quatrième élément qui caractérise l'être humain,
la faculté de progresser, il influencera, par le développement, les
autres éléments qui constituent sa race. La langue, la religion et la vie de
l’État, acquerront d'autant plus de consistance qu'ils seront plus anciens,
qu'ils auront derrière eux un passé plus lointain. La force de cet élément se
mesure à sa durée, et cette intervention de l'histoire explique bien des questions
relatives à la race.
Le cinquième élément, la situation géographique est,
comme nous l'avons remarqué, de nature toute extérieure et n'appartient pas à
l'être humain; mais le milieu où il vit exerce une profonde influence sur ses
idées, sur ses sentiments, sur ses volontés, et cela par deux voies: d'abord
par la communauté d'intérêts à laquelle la situation géographique donne
naissance ; puis plus directement par l'influence que le milieu, le climat,
l'aspect du ciel, le sol, exercent sur les idées et même sur la constitution
psycho-physique de l'homme. Les différences qui résultent de cette influence,
quelques minimes qu'elles nous paraissent, n'en sont pas moins considérables,
attendu que la moindre déviation de l'axe de l'intelligence peut conduire dans
le lointain à de très grands écarts entre les diverses races et nationalités.
Certains caractères spécifiques des arts, de la littérature, des mœurs et des
coutumes chez les différents peuples, ne peuvent être expliqués, en dernière
analyse, que par la différence des pays qu'ils occupent sur le globe.
Enfin le dernier élément, c'est le sang, la constitution
physiologique du peuple.
Si nous bornons notre examen aux six points auxquels nous
avons touché, cela ne veut pas dire que par là nous aurions épuisé le contenu
insondable de l'âme. Une analyse complète exigerait la prise en considération
d'autres manifestations intellectuelles, telles que les mœurs, les coutumes, la
politesse, le droit, la philosophie, les arts et nombre d'autres encore plus ou
moins importantes. Mais il nous semble que les éléments que nous avons pris en
considération: le sang, la langue, la religion, la vie de l’État,
l'histoire, et la situation géographique sont ceux qui déterminent
surtout le caractère divergent des races et des nationalités, et qu'avec leur
aide on peut parfaitement comprendre les différences qui surgissent dans les
autres sphères de l'activité de la pensée.
*
Les races et les nationalités seront un composé de ces
différents éléments. D'un sang quelconque, elles pourront adopter une autre
langue et une autre religion que celles qui étaient en usage chez elles au
commencement; se transporter dans d'autres régions que celles qu'elles
occupaient à l'origine; vivre d'une vie d'État imposée par les circonstances et
contraire à leurs tendances innées, et passer par des péripéties historiques
qui laissent des traces indélébiles dans le fond de leur âme.
C'est ainsi que la nationalité française est, comme
élément physiologique principal, gauloise; comme langue pourtant elle est
latine et comme religion elle a abandonné le druidisme et a embrassé le
catholicisme chrétien. Une concentration puissante de sa vie politique a soudé
en un seul tout les éléments disparates dont elle se composait à l'origine, et
son histoire d'un côté, sa situation géographique de l'autre, imprimèrent à son
âme un caractère particulier qui lui appartient exclusivement.
Les Français de la Suisse, semblables à ceux de la grande
masse, par les autres éléments, en diffèrent par leur religion qui est le
protestantisme. Ceux de la Belgique qui ne différent pas par leur religion,
sont retenus dans une communauté différente par les intérêts issus d'une vie
d'État, d'une histoire et d'une situation géographique différente.
Les Roumains sont comme sang des Thraces, comme langue
des Latins, comme religion des Orthodoxes.
Les Hongrois sont comme sang presque des Aryas, à cause
du puissant croisement avec les Slaves et les Roumains auquel ils sont été exposés,
ce que l'on voit à leur type si profondément différent du type finnois; leur
langue est pourtant restée finnoise et comme religion ils ont embrassé le
catholicisme.
Les Polonais sont de sang slave mais de religion
catholique et leur histoire a creusé un précipice entre eux et leurs frères
slaves, les Russes. Les Juifs sont comme sang et religion des Sémites; comme
langue ils varient d'après les peuples au sein desquels ils vivent, et ainsi de
suite. Mais il est connu que non seulement les caractères innés, mais bien
aussi les caractères acquis se transmettent par l'hérédité; car le physique de
l'homme est dans une relation très intime avec son psychique, et toutes les
modifications qui interviennent dans cette dernière partie de son être se
répercutent dans la complexion nerveuse qui forme les substratum de la vie
.physique. Les éléments intellectuels qui concourent à constituer les races et
les nationalités descendront donc toujours plus profondément dans leur
constitution sanguine et nerveuse et se transmettront non plus seulement par la
voie intellectuelle extérieure, mais aussi par celle qui se cache dans les
profondeurs de l'être, par l'hérédité. En outre, ces éléments intellectuels,
agissant sur les nerfs, modifieront avec le temps l'appareil originaire tel
qu'il a été imprimé par le sceau primordial de la constitution physique. Bien
entendu que les éléments intellectuels étrangers qui viennent se greffer sur un
fond original souffriront aussi une déviation, déterminée précisément par le
tronc sur lequel ils s'ajoutent. C'est ainsi que le vocalisme de toutes les
langues romanes est différent, quoiqu'il ait des racines communes dans la
latine.
Si nous considérons l'es races et les nationalités à ce
point de vue, comme des composés d'éléments physiques et intellectuels qui tous
se greffent sur l'organisme fondamental des groupes humains, alors leur notion
s'élargit et il peut être question de l'existence d'une race latine, quoique
cette dernière manque d'un substratum physiologique originaire commun. En effet
ce substratum originaire est remplacé par un autre de caractère acquis, dû à
une puissante influence intellectuelle commune, l'identité originaire du
langage, le latin, qui a imprimé à tous les peuple que l'on considère comme
appartenant à la race latine, la même façon de s'exprimer, le même système de
bâtir la pensée et par suite une grande ressemblance dans toutes leurs manifestations
intellectuelles, dans leur philosophie, leur poésie et leur littérature. Cette
ressemblance s'est étendue forcément aussi aux autres manifestations qui n'ont
pas la langue comme organe d'expression, telles que les arts plastiques et la
musique ainsi qu'à leur caractère, c'est-à-dire à la façon dont leur sentiment
et leur volonté réagissent contre les excitations intérieures ou extérieures, à
leurs mœurs et à leurs habitudes. Mais cette façon commune de penser a
influencé leurs nerfs et a constitué un substratum physiologique commun qui,
quoiqu'il ne soit pas originaire, n'en est pas moins puissant.
L'existence d'une race latine ne saurait donc être
mise en doute, pas même au point de vue physiologique, ainsi entendu.
*
Lequel de ces différents liens est le plus fort? On ne
saurait donner à cette question une réponse uniforme. En histoire il n'existe
pas des lois, mais seulement des séries particulières de faits qui expliquent
chaque formation individuelle, attendu que chaque individualité historique est
formée d'éléments distincts qui ne se laissent pas emprisonner dans des
formules uniques.
Il y a des peuples et des races, tels que les Juifs, chez
lesquels le lien religieux est plus fort que celui de la langue, ce qui fait
que les Juifs se sont maintenus comme organisme à part malgré qu'ils aient
perdu l'usage de leur langue, leur vie politique et leur pays. Le lien
religieux chez les Sémites doit avoir une force extraordinaire, pour pouvoir
retenir dans une vie commune des individus mêlés, par tous les autres éléments,
aux autres peuples de la terre. Aussi. le lien religieux est-il chez les Juifs
le seul qui ait maintenu l'existence de leur race, car en les isolant, il a
garanti aussi leur sang du mélange avec celui d'autres éléments qui auraient du
finir par l'absorber. Ces deux éléments, les seuls qui caractérisent la race
juive se sont soutenus l'un l'autre : la religion a défendu le sang et le sang
a toujours renforcé le lien religieux. La langue qui, pour les autres
communautés humaines, constitue le lien fondamental, descend pour les Juifs au
rang d'élément secondaire.
Les familles juives sont les seules qui peuvent être
réparties entre plusieurs peuples distincts. Ce n'est que chez eux que l'on
peut trouver des frères ou bien les parents et les enfants appartenant à des
nationalités différentes: un frère français, l'autre allemand, un troisième
russe, ou bien les parents français et l'enfant allemand.
La force du lien religieux chez les Juifs doit être
rapportée à une cause intime, inexplicable, à l'instinct religieux de la race
sémite, bien plus puissant chez elle que dans les autres races. Dans la race
aryaque, par exemple, l'instinct. religieux qui était aussi tout-puissant dans
les temps plus reculés, a de beaucoup baissé en intensité pendant l'époque
moderne. Il cède tous les jours le pas à l'instinct de la langue. Les
nationalités modernes se constituent toujours davantage sur la base dé l'unité
du langage que sur celle de l'unité des croyances.
On pourrait tenter d'expliquer cette différence, par le
fait que, chez les nations européennes, la religion monothéiste sémite
exclusiviste s'est implantée sur un esprit polythéiste tolérant, pendant que
chez les Juifs, le monothéisme est originaire et pousse ses racines dans le sol
même dont il est issu.
Il arrive assez souvent que la force réunisse pour un
temps plus ou moins long des peuples de langue et de religion diverses dans un
conglomérat commun. Tel fut l'empire d'Alexandre-le-Grand, celui de Charlemagne
comme créations plus éphémères, et celui des Romains, celui des Arabes,
l'empire d'Autriche et celui des Turcs comme créations plus stables.
Lorsque ces conglomérats vivent pendant un temps plus
étendu dans cette unité factice, cette dernière acquiert une cohésion qui
change les accidents en habitudes, les hasards en résultats durables. Tel est
l'empire d'Autriche ou celui des Turcs ou bien la République helvétique qui
existent déjà depuis des siècles et réunissent dans leur sein des langues et
des religions diverses, sous l'égide des mêmes lois et de la même organisation.
Mais ces organismes ont tout de même un caractère instable et sont menacés de
décomposition.
*
Examinons maintenant la constitution des quatre grandes
races qui exercent l'influence la plus marquée sur les destinées de l'humanité.
La race anglo-saxonne occupe une position toute
particulière dans le cadre de cette influence. Par son isolement matériel du
reste de l'Europe, étant donnée sa situation insulaire, le Royaume Uni s'est
toujours distingué par tout le genre de vie de sa population, de celle du
continent : histoire, institutions, mœurs, constitution politique, pensée
littéraire et philosophique, mouvement artistique, toutes les manifestations de
l'esprit revêtent dans les Iles Britanniques un caractère spécial qui les
distingue profondément des produits similaires intellectuels des autres peuples
européens. Par sa situation maritime, exploitée depuis bien longtemps, le
peuple anglais est parvenu à dominer une immense étendue de pays dans les
régions extra-européennes et il possède aujourd'hui le plus grand empire colonial
du monde. Par là, ses intérêts ont été transportés hors de chez lui et sa vie
dépend entièrement de ses relations commerciales avec les peuples du globe, et
surtout avec ceux qui sont situés en dehors du continent dans lequel se trouve
la mère-patrie. La politique de l'Angleterre sera nécessairement toujours
différente de celle du continent; elle ne saurait épouser ni ses haines, ni ses
affections; elle ne visera qu'à l'intérêt majeur de l'existence de l'organisme
dont elle est la fonction. Cette politique ne peut avoir un caractère ferme et
suivi comme l'est celui de tous les peuples continentaux. Ces derniers sont
déterminés dans leur conduite, par des intérêts territoriaux, aussi fixes et
inébranlables que la terre qui la conditionne. Tous les changements qui
interviennent dans les relations des puissances continentales entre elles, sont
déterminés par la sauvegarde de ces intérêts éternels. Au contraire,
l'Angleterre sera dirigée dans sa politique par l'élément inconstant et
changeant de ses intérêts économiques, et elle tendra toujours à leur
subordonner la marche de sa politique. Voilà pourquoi cette puissance ne pourra
jamais exercer une influence décisive sur la politique continentale de
l'Europe. Elle en subira le contre-coup; elle pourra prendre une part active
dans ses complications, quand ses intérêts économiques seront mis en jeu; mais
elle n'aura pas de politique suivie, pas de ligne de conduite fixe et tracée
d'avance. Que l'on compare seulement les rapports de l'Angleterre avec la
Russie dans le cours des siècles, rapports qui ont changé du tout au tout et
peuvent se modifier encore dorénavant, avec la conduite inébranlable de la Russie
envers l'empire ottoman, et la différence sautera aux yeux.
La race anglo-saxonne doit donc être considérée comme un
élément qui peut influencer, mais jamais déterminer la politique européenne.
Restent les trois autres races, entre lesquelles il peut être question de
rapports fixes et tracés d'avance par leur situation géographique respective:
la race slave, la race allemande et la race latine.
La race slave est incontestablement la plus
nombreuse des races européennes. Elle compte 133.000.000 d'âmes de race slave
et notamment:
Russes de toute espèce 94.000.000
Polonais 16.000.000
Bohèmes, Moraves et Slovaques 7.500.000
Ruthenes (en Autriche) 3.500.000
Croates et Serbes (id.) 3.300.000
Slovènes (id.) 1.300.000
Bulgares 3.500.000
Bosniaques et Monténégrins 1.600.000
Serbes (en Serbie) 2.300.000
Total 133.000.000
En dehors de cette masse d'hommes de sang slave, la
Russie compte encore 25,000,000 de sujets appartenant à d'autres nationalités,
mais qui, englobés dans la masse puissante des 94 millions de Russes et dominés
par leur organisation, ne forment qu'un contingent qui s'ajoute encore à leur
formidable puissance. La race slave est donc représentée par le chiffre,
vraiment imposant pour les puissances européennes, de 158 millions d'âmes.
Passons maintenant en revue les côtés faibles de cette
immense agglomération d'hommes aux mêmes aspirations.
D'abord l'unité religieuse lui manque. Les Polonais, les
Bohèmes, les Croates, les Slovènés au nombre total de 29,000,000 sont catholiques
(une petite partie protestante); les Ruthènes sont orthodoxes-unis, à moitié
catholiques. Mais en dehors de cet obstacle que nous avons vu souvent céder
devant la tendance à l'unité par la langue, les divers idiomes slaves sont
assez différenciés pour constituer des peuples à part, ayant chacun sa culture
littéraire particulière: tels sont les Polonais, les Bohèmes, les Croates, les
Bulgares qui tous diffèrent plus ou moins des Russes. Pourtant si nous prenons
en considération la masse écrasante des Russes (avec les peuples qui leur
obéissent) de 119,000,000 d'âmes, ces diverses nationalités slaves (39 millions)
de caractère différent perdent leur importance et disparaissent presque dans
l'océan russe qui les baigne et menace de les engloutir.
Une autre cause de faiblesse de la race slave provient
d'une circonstance historique, notamment la haine des Polonais contre les
Russes qui contribuèrent à détruire leur État.
Mais nous pensons pourtant que ce qui s'oppose surtout à
ce que les Slaves puissent faire valoir dans toute sa force leur nombre prépondérant,
c'est leur situation géographique défectueuse.
D'abord les Slaves ne s'étendent pas sur un territoire
continu. Ceux de l'Autriche sont séparés des Russes par les Polonais que nous
avons vu être leurs plus grands ennemis ; puis par les Roumains et les
Hongrois; ceux de la péninsule balcanique sont séparés des Russes par les Roumains.
La continuité territoriale fait donc défaut à la race slave.
Mais en dehors de ce puissant obstacle géographique à la
constitution des Slaves en un seul corps, un autre qui a sa source aussi dans
la nature des régions qu'ils occupent, frappe au cœur même leur puissance en
apparence si formidable. L'immense corps des Slaves, précisément celui qui
incorpore la grande force de la race, les Russes, ne touche par aucun côté à
l'océan. L'immense étendue de pays qu'il occupe dans l'Europe orientale est
ainsi constituée, que partout l'issue vers la mer libre, vers la mer qui ouvre
l'accès à toutes les parties du globe, lui est fermée. La Mer Blanche est prise
par les glaces pendant presque toute l'année; la Baltique est resserrée par les
détroits que la relient à la Mer du Nord, et c'est dans l'intérêt que les
Russes ont de conserver la sortie par ces gorges étroites, qu'il faut chercher
l'explication des relations intimes de famille entre les Czars de toutes les
Russies et les petits rois du Danemark. La Mer Noire est close par le Bosphore
et les Dardanelles, et c'est dans la nécessité de dominer ses détroits qu'il
faut chercher la cause de l'inimitié éternelle qui toujours anime les Russes
contre les Turcs. Mais même si les Russes sortent dans la Méditerranée - le
Gibraltar et le canal de Suez, possédés par l'Angleterre, leur barrent tout de
même le libre contact avec l'océan.
Si nous traçons le bilan de la race slave, nous trouvons
qu'elle surpasse les autres deux, la race germaine et la race latine, par le
chiffre de sa population; mais que cette supériorité est contrebalancée jusqu'à
un certain point parle manque d'unité religieuse, par l'inimitié
irréconciliable d'un membre de sa famille envers le tronc le plus puissant; par
le manque de continuité du territoire sur lequel elle s'étend; enfin par une
situation géographique des plus défavorables.
Passons maintenant à la race allemande.
Comme chiffre la race allemande est presque de moitié
inférieure à la race slave. Elle ne compte que 80.000.000 d'âmes vis-à-vis des
158.000.000 de Slaves et ne possède que peu d'éléments étrangers qu'elle puisse
faire servir à ses intérêts, quelques 3.000.000 de Polonais, et ces derniers
sont animés envers les Allemands de la même haine qu'ils portent aux Russes,
par suite de la participation que la Prusse prit au partage de la Pologne. Ces
80.000.000 d'âmes se décomposent comme suit:
Allemands dans
l'Empire
52.000.000
» en
Autriche
8.500.000
» en
Hongrie
2.200.000
» en
Suisse
2.200.000
Danois
2.800.000
Scandinaves
6.800.000
Hollandais
5.500.000
Total
80.000.000
L'unité religieuse fait défaut dans la race allemande tout comme dans la
race slave. Sur les 80.000.000 d'Allemands, 53.000.000 sont protestants; les
autres 27.000.000 catholiques. Leur répartition et situation géographique sont
au contraire de beaucoup plus favorables que celles des Slaves.
D'abord les Allemands de toute race forment un tout
continu et pas un peuple étranger ne s'interpose entre les membres du corps
allemand. Hollandais, Danois, Scandinaves touchent à la grande masse des
Allemands proprement dits, par leur périférie, et l'obstacle à un état unitaire
au point de vue géographique, que présentent pour les Slaves, les Roumains et
les Hongrois (avec les Polonais à un autre point de vue) ne se rencontre point
dans la race allemande.
La résistance que les éléments plus éloignés du tronc
principal, tels que les Danois, les Scandinaves, les Hollandais, pourraient
opposer à l’extension de l'empire allemand n'est pas plus forte chez les
Allemands que chez les Slaves (chez ces derniers 39.000.000 contre 119.000.000,
chez les Allemands 15.000.000 contre 65.000.000). Comme situation géographique,
les Allemands l'emportent sur les Slaves. La région qu'ils habitent confine à
l'océan, quoique l'accès ne leur en soit ouvert que d'un seul côté, la Mer du
Nord, et que par conséquent la plupart des pays qui la composent en soient
assez éloignés.
En résumé donc la race allemande est moins nombreuse que
la race slave, tout aussi divisée quant à la religion, mais lui est supérieure
en concentration et par sa situation géographique.
La dernière des races qu'il nous reste à examiner, la race
latine, s'étend sur les peuples et les chiffres suivants:
Français en
France 59.000.000
» en Belgique et en Suisse
3.000.000
Italiens
32.000.000
Espagnols
18.000.000
Portugais
5.000.000
Roumains du Royaume
6.000.000
» des provinces
soumises 4.000.000
»
macédoniens
1.000.000
Total
108.000.000
Comme chiffre donc la race latine, quoique inférieure à
la race slave, surpasse la race allemande de 28.000.000. La situation
géographique du grand corps de cette race, le corps occidental, est des plus
favorables, confinant partout à la mer et à l'océan qui rapproche de tous côtés
de ses rives les populations qui composent ce tronc.
Il est vrai que les Roumains sont situés à l'autre bout
de l'Europe, séparés de leur congénères par une immense étendue de pays peuplés
par la race allemande, les Hongrois et quelques peuples slaves. Les Roumains,
par leur situation géographique, sont complètement exclus de la communauté
latine. Déjà à ce point de vue, ils ne pourraient jamais se réunir au grand
corps dont, intellectuellement, ils font partie. Leur situation est toute
particulière et ils partagent avec les Hongrois l'honneur bien dangereux de
former l'obstacle principal à la réunion des Slaves en un seul tout
territorial. En outre leur situation géographique en propre est des plus
défavorables. Elle touche à la seule Mer Noire, partageant sous ce rapport le
sort de la race slave; mais, en dehors de cette circonstance, le contact avec
cette mer est établi par une province annexée par l'action de la diplomatie et
dont la population jette souvent les yeux pardessus la frontière vers des
prétendus frères dont elle a été détachée. Que la Dobroudja soit perdue, et la
Roumanie deviendra une simple enclave, à la merci des pays environnants.
D'autre part les Roumains sont divisés par un autre obstacle 'géographique, les
hautes cimes des Carpathes, en deux corps distincts : ceux du Royaume et les
Roumains d'outre-mont, obstacle qui s'oppose à leur réunion en un seul corps
bien plus que ne peuvent le faire les difficultés politiques.
Mais si nous tournons les regards vers la grande masse
des Latins occidentaux, nous trouvons d'abord que les peuples qui la
constituent touchent territorialement les uns aux autres, sans aucune
discontinuité, qu'ils partagent tous la même religion, le catholicisme, à
l'exception d'un petit nombre de protestants français de la Suisse (les Latins
orientaux, les Roumains, sont orthodoxes), et qu'ils possèdent tous la
situation géographique la plus favorable, étant baignés partout par les vagues
de l'océan, à l'exception de l'Italie qui ne. confine qu'a. la Méditerranée.
Sous ces rapports donc, la race latine occidentale
l'emporte sur ses deux émules, la race allemande et la race slave. Mais sous
d'autres, elle leur est de beaucoup inférieure. La communauté de race n'étant
donnée chez elle que par une intellectualité commune, et non par le sang, le
lien qui relie ses membres est plus faible; puis l'origine diverse et la
configuration géographique bien délimitée, par de hautes montagnes, de ses
peuples principaux, ont eu pour résultat de donner naissance, dans trois grands
pays, à trois peuples dont les langues, les institutions et l'histoire se sont
assez différenciées pour créer des organismes différents. Les Italiens, les
Français, les Espagnols sont entre eux tout aussi dissemblables que le sont les
Danois, les Hollandais et les Scandinaves vis-à-vis des Allemands de l'Empire,
ou les Polonais, les Bohèmes, les Croates vis-à-vis des Russes; sinon même davantage.
Mais il faut noter une profonde différence au désavantage de la race latine.
Pendant que les peuples divergents de race slave et de race allemande sont petits et faibles, comparés à la
grande masse, et pourraient donc être englobés dans un corps commun, chez les
Latins c'est le grand tronc lui-même qui se partage au ras de terre entre trois
maîtresses branches, et pas une d'elles ne possède la force d'absorber les
autres. L'empire allemand déjà si puissant peut encore se renforcer par
l'adjonction des Allemands de l'Autriche et de la Suisse, voire même par le
Danemark, la Scandinavie et la Hollande et se fondre en un tout géant de
80.000.000 d'âmes. L'empire des Czars, qui possède seul la ressource de voir
multiplier sa population dans des limites très étendues sur un territoire
immense et encore si peu peuplé, a encore à sa disposition, pour s'agrandir,
l'extension au sud vers les Bulgares, en écrasant les Roumains à l'ouest sur
les Bohèmes et les Croates, en écrasant les Roumains et les Hongrois; car qui
pourrait résister, frères ou ennemis, au choc formidable de 119.000.000 de
Russes? Au contraire la France, l'Italie, l'Espagne ne sauraient s'étendre que
très peu : la France sur la Belgique et la Suisse latine; l'Italie sur les enclaves
italiennes de l'Autriche. Quant à ce que la France, l'Italie et l'Espagne
constituent un seul Etat, on ne saurait y penser.
La race latine donc, quoique occupant un territoire
continu et partageant la même religion et se trouvant, sous ces deux rapports,
supérieure d'un côté à la race allemande, et de l'autre à la race slave, ne
jouit pas de la perspective qu'ont ces deux autres races, de se fondre en des
corps toujours plus considérables et d'augmenter sa puissance politique.
*
Examinons maintenant l'importance que les considérations exposées jusqu'ici
peuvent avoir pour la direction à imprimer à la politique de l'avenir.
La constellation politique présente ne semble guère
augurer un état de choses dans lequel la voix de la race serait prépondérante.
Nous voyons l'Italie tenir ferme à la triple alliance et la France forcée de
s'allier a la Russie pour la contrebalancer. Quoique l'Italie ait à revendiquer
des provinces qui sont sous la dépendance de l'Autriche, son gouvernement fait
les doux yeux à cette dernière et le peuple seul, de temps en temps, élève la
voix pour montrer que ses aspirations ne sont pas mortes. Pourtant des indices
très sérieux d'une politique basée sur de tout autres principes pénètrent
toujours davantage du inonde des idées dans celui des faits.
L'Empire d'Autriche se décompose au fur et à mesure de la
marche des temps. Les éléments disparates qui le constituent se désagrègent continuellement.
Quoique l'histoire ne puisse jamais prédire et fixer d'avance l'apparition d'un
événement, la continuation des séries historiques dislocatrices nous laisse
entrevoir fatalement la finis Austriae. Il est évident que l'Empire des
Habsbourgs périt sous la poussée des aspirations nationales, et la direction
dans laquelle se meuvent ces aspirations est assez nettement indiquée. Les
Allemands de l'Autriche ont manifesté d'une façon ostentative leur désir de se
réunir au grand corps de leurs frères d'Allemagne, réunion d'autant plus
facile, que géographiquement ils la touchent de près. Les Slaves ont assez
souvent invoqué le secours des Russes pour échapper à la tyrannie allemande, et
il nous semble, évident, qu'au cas où ses peuples auraient à choisir entre la
soumission aux Allemands ou aux Russes, c'est à ces derniers qu'ils se
livreraient plutôt. Mais la décomposition de l'Autriche se poursuit
parallèlement à celle d'un autre organisme, tout-puissant autrefois, et qui
aujourd'hui marche à pas bien comptés vers sa fin: c'est la Turquie. Si la mort
de l'Autriche enrichira de ses dépouilles l'Empire allemand et celui des Czars,
celle de l'Empire ottoman ne profitera qu'a ce dernier. Si même on laissait la
perspective de la constitution d'un seul Etat unitaire de tous les Slaves pour
une époque plus éloignée, il est hors de doute que les Etats slaves, libérés de
la domination autrichienne et ottomane, graviteraient aussitôt vers la Russie.
L'avenir donc pour la race allemande est une augmentation
de puissance, tout d'abord par l'adjonction des Allemands de l'Autriche, ce qui
porterait d'un coup le chiffre de la population de l'Empire allemand à plus de
60.000.000 d'âmes. Que feraient les autres pays d'origine allemande, comme la
Scandinavie, le Danemark, la Hollande, vis-à-vis d'un noyau aussi puissant de
peuples de leur race? Ils ne pourraient que se soumettre à sa puissante
influence. La race allemande pourrait donc défendre ses intérêts par un corps
presque similaire de 80 millions d'âmes.
Pour les Slaves, quoique l'unité territoriale soit plus
difficile à acquérir, le chiffre énorme de sa population contre-balancerait ce
désavantage. D'ailleurs les satellites slaves tourneraient aussi dans les
orbites tracés par leur soleil, et le monde germanique ainsi que le monde slave
arriveraient à dominer le centre et l'orient européen. Toutes ces vues sur
l'avenir sont basées sur la prolongation des lignes que le passé à tracées jusqu'à
nos jours et qui nous font entrevoir fatalement leur direction pour les temps
qui ne sont pas encore.
Une politique de races se dégage donc nécessairement de
la décomposition de l'Autriche .et de la Turquie.
Que peut faire la race latine, en regard de ce formidable
accroissement de puissance de ces deux rivales? Car rivales elles le sont. On a
beau protester contre cette qualification, au nom de la solidarité européenne,
du progrès des idées cosmopolites, de l'unité de civilisation et de celle des
intérêts qui rapprochent tous les jours davantage les peuples outre eux. Le
sentiment de défiance, de jalousie, d'envie naturelle qui sépare tous les
peuples plus ou moins, augmente de beaucoup entre les différentes races, par
suite de l'écart plus grand de leur constitution intime. Ce sentiment d'inimitié
sourde et aveugle, placé par la nature dans le sein des races différentes, a
son origine dans l'instinct de la conservation individuelle qui pousse chaque
organisme à l'expansion, aux dépens des organismes rivaux. Chaque race tend à
occuper la terre entière pour s'y pouvoir développer sans entraves. Dans ce
sens toutes les races sont les ennemies héréditaires des autres races,
et une lutte à mort entre ces différents tronçons de l'espèce humaine semble
être le but vers lequel tend l'histoire générale de l'humanité.
Mais même si on n'admettait pas nos vues pessimistes sur
l'avenir de l'Europe et que l'on s'imaginât que les nations qui l'habitent
voguent vers un état idyllique de paix et de fraternité final, il n'en est
moins vrai que la réalité brutale de notre siècle de fer et de feu, de notre
siècle aux fusils et aux canons à répétition, de notre siècle armé jusqu'aux
dents, est que les pays qui composent l'Empire d'Autriche et celui des Turcs
iront grossir directement ou indirectement la force déjà si imposante des races
allemande et slave, pendant que la race latine ne peut espérer un
agrandissement de nulle part, et que les pays qui la composent ne peuvent se
fondre en un corps politique commun, comme l'ont fait et le feront les pays de
race slave et allemande.
Si même on ne devrait pas s'attendre à une destruction de
la race latine les armes à la main, encore la prépondérance politique des deux
autres races aurait, comme toujours, pour effet, des avantages économiques qui
leur donneraient une supériorité marquée sur les peuples de race latine.
La vérité de cette assertion résulte du développement
industriel et commercial gigantesque que l'Empire allemand a pris dans le court
intervalle de temps que s'est écoulé depuis sa constitution, développement qui
a accaparé bien des marchés autrefois ouverts à l'industrie française et qui
est parvenu à faire concurrence aux Latins, même dans leurs propres pays. Cette
ligne directrice indique assez clairement dans quel sens se dirigeront les
choses dans les temps futurs.
Mais la prépondérance économique a pour conséquence tout
aussi fatale, entre races et peuples également doués, la prépondérance
culturale, et si même, donc, un état de paix éternelle couvrait les peuples de
son égide, encore au sein de cette paix, les Allemands et les Slaves deviendraient
les maîtres de la situation.
Voilà donc la perspective que l'avenir, quelque éloigné
qu'on le suppose, ouvre à la position respective des trois grandes races européennes.
*
La vie actuelle des peuples est une vie consciente, dans laquelle tous les
organismes politiques se rendent compte des nécessités qu'ils doivent envisager
et des tendances qu'ils doivent encourager ou combattre. Il est vrai que
l'homme ne peut rien contre les forces historiques, et que malgré tous ses
efforts, ce qui doit être, adviendra. Mais sait-on ce que réserve l'avenir? Le
développement des choses futures que certaines lignes directrices semblent
indiquer, peut être entravé: par l'imprévu, le fortuit. Les individus savent
tout aussi peu que les peuples quelle sera leur situation de demain et vers
quelles rives les poussera le vent du sort. C'est leur devoir de lutter pour ce
qu'ils croient être leur bien, car ils ne peuvent savoir s'il se réalisera ou
non. «Fais ce que dois, advienne que pourra», voilà ce que la sagesse des
peuples a formulé comme principe de conduite.
Il faut toujours diriger sa conduite dans le sens de la
vie et non dans celui de la mort, car on ne sait pas si le sort nous réserve
l'une ou l'autre de ces deux issues.
Il y a bien un moyen de sauver la race latine de la
déchéance qui semble l'attendre et ce moyen est un moyen conscient. Pour
triompher dans la lutte pour l'existence, il faut par la puissance de
l'intelligence remédier aux causes d'infériorité dans lesquelles le
développement qui s'est poursuivi jusqu'à nos jours a placé les peuples de race
latine.
Il s'agirait de se bien pénétrer des périls que 'lui
réserve l'avenir, car les peuples qui composent cette race, au lieu de tendre à
la consolider, l'affaiblissent au profit des autres races qui sont déjà si
fortes par elles-mêmes. Il faudrait que la politique des peuples latins tendît
à les réunir en faisceau, à rapprocher leurs intérêts, à se faire des
concessions mutuelles pour se solidariser toujours davantage et faire front aux
deux autres races qui leur disputent la prééminence dans les choses d'ici-bas.
Bien entendu qu'une pareille politique qui serait guidée
par l'intérêt supérieur de la race et non plus par des intérêts singuliers,
aboutirait en dernier lieu toujours à la sauvegarde de ces derniers, car en
défendant le tout, menacé dans son existence, on défend les parties.
Mais une pareille politique à vues larges et hautes qui
embrasse non seulement la situation présente, mais bien l'avenir, devrait
trouver un écho même dans les préoccupations journalières des diplomates qui
sacrifient trop souvent l'avenir aux nécessités au présent. Sans rompre tout
d'un coup avec les relations déjà engagées, il faudrait ouvrir un accès aux
rapprochements futurs et manœuvrer habilement la barque pour la faire entrer
dans les eaux de l'avenir.
Ce n'est pas pour sûr en maintenant, coûte que coûte, la
triple alliance, que l'Italie suivra les intérêts majeurs que doit défendre la
seule politique raisonnable, la politique de races.
Un rapprochement entre l'Italie et la France est tout
indique et les heureux indices précurseurs de ce rapprochement sont peut-être
le résultat de l'instinct tout-puissant de conservation qui parle quelquefois
bien haut dans l'âme des peuples, comme dans celle des individus.
Si la race latine se ralliait entière pour défendre ses
intérêts communs, étant supérieure en nombre (97 millions de Latins occidentaux
contre 80 millions d'Allemands) et comme position géographique à la race
allemande, elle pourrait envisager l'avenir avec confiance.
Mais c'est le seul moyen de sauver son existence. A la
façon dont elle se conduira à l'avenir, on pourra juger si elle est condamnée à
périr ou à vivre. Si les forces historiques lui sont favorables, les peuples
qui la constituent en Occident trouveront la voie qui les conduira à la
solidarité commune. Si, au contraire, ces forces lui sont contraires, elle
persistera dans les erreurs qui lui ont fait tant de mal jusqu'à présent.
*
Tournons maintenant nos regards vers le tronçon latin détaché de la grande
masse et jeté comme une branche arrachée par le vent loin du tronc sur lequel
elle poussait. Voyons quel est le sort que peuvent attendre les Roumains.
Comme nous l'avons observé, ce rameau de la famille
latine ne peut faire cause commune avec les Latins de l'Occident. Enserré entre
la race slave et la race allemande, il doit défendre son existence par d'autres
moyens. Le seul plus efficace, serait l'alliance avec un peuple d'une race complètement différente de la sienne, mais qui' se
trouve absolument dans la même situation que les Roumains - les Hongrois.
Placés comme un tampon entre les Slaves et les Allemands, les Hongrois sont exposés aussi au péril d'être écrasés par la pression formidable de ces deux grandes races. Mais les Hongrois sont limitrophes des Roumains, et leurs deux nationalités forment une île bilingue au sein d'un océan slavo-germain. Les Roumains et les Hongrois ont donc un intérêt majeur à défendre en commun leurs intérêts contre l'envahissement des Slaves et des Allemands, et l'inimitié qui les divise de nos jours fait le jeu des races qui veulent les engloutir. Les Roumains et, les Hongrois auront-ils la force de bâillonner leurs ressentiments séculaires et de lutter en commun contre le péril commun ? Voilà encore une question qui se résoudra d'une façon ou de l'autre, d'après le sort que lès forces historiques réservent à ces deux peuples. [2]
[1] Paris, Leroux. 1899.
[2] Nous avons traité plus
amplement cette question dans notre article: Roumains et Hongrois, paru
dans La Renaissance latine, 1, 4.