—
« On peut comprendre maintenant pourquoi nous disions précédemment
qu'il est difficile d'appliquer rigoureusement le terme de religion en
dehors de l'ensemble formé par le Judaïsme, le Christianisme
et l'Islamisme, ce qui confirme la provenance spécifiquement judaïque
de la conception que ce mot exprime actuellement. C'est que, partout ailleurs,
les trois parties que nous venons de caractériser ne se trouvent
pas réunies dans une même conception traditionnelle ; ainsi,
en Chine, nous voyons le point de vue intellectuel et le point de vue
social, d'ailleurs représentés par deux corps de tradition
distincts, mais le point de vue moral est totalement absent, même
de la tradition sociale. Dans l'Inde également, c'est ce même
point de vue moral qui fait défaut : si la législation n'y
est point religieuse comme dans l'Islam, c'est qu'elle est entièrement
dépourvue de l'élément sentimental qui peut seul
lui imprimer le caractère spécial de moralité ; quant
à la doctrine, elle est purement intellectuelle, c'est-à-dire
métaphysique, sans aucune trace non plus de cette forme sentimentale
qui serait nécessaire pour lui donner le caractère d'un
dogme religieux, et sans laquelle le rattachement d'une morale à
un principe doctrinal est d'ailleurs tout à fait inconcevable. »
(Introduction Générale à l’étude des doctrines
hindoues, 2e partie, ch. IV: « Tradition et religion »).
—
« Il serait probablement impossible d'assigner une date précise
à ce changement qui fit du Christianisme une religion au sens propre
du mot et une forme traditionnelle s'adressant à tous indistinctement
; mais ce qui est certain en tout cas, c'est qu'il était déjà
un fait accompli à l'époque de Constantin et du Concile
de Nicée, de sorte que celui-ci n'eut qu'à le ‘sanctionner’,
si l'on peut dire, en inaugurant l’ère des formulations ‘dogmatiques’
destinées à constituer une présentation purement
exotérique de la doctrine. » (Aperçus sur l’ésotérisme
Chrétien, ch.: « Christianisme et Initiation » ).
—
« D'autre part, il va de soi que le même enseignement doctrinal
n'est pas compris au même degré par tous ceux qui le reçoivent
; parmi ceux-ci, il en est donc qui, en un certain sens, pénètrent
l'ésotérisme, tandis que d'autres s'en tiennent à
l'exotérisme parce que leur horizon intellectuel est plus limité »
(L’Homme et son devenir selon le Vêdânta, ch. I: « Généralités
sur le Vêdânta »).
—
« …nous avons toujours eu le plus grand soin d'indiquer qu'une influence
spirituelle intervient aussi bien dans les rites exotériques que
dans les rites initiatiques, mais il va de soi que les effets qu'elle
produit ne sauraient aucunement être du même ordre dans les
deux cas, sans quoi la distinction même des deux domaines correspondants
ne subsisterait plus. Nous ne comprenons pas davantage en quoi il serait
inadmissible que l'influence qui opère par le moyen des sacrements
chrétiens, après avoir agit tout d'abord dans l'ordre initiatique,
ait ensuite, dans d'autres conditions et pour des raisons dépendant
de ces conditions mêmes, fait descendre son action dans le domaine
simplement religieux et exotérique, de telle sorte que ses effets
ont été dès lors limités à certaines
possibilités d'ordre exclusivement individuel, ayant pour terme
le ‘salut’, et cela tout en conservant cependant, quant aux apparences
extérieures, les mêmes supports rituels, parce que ceux-ci
étaient d'institution christique et que sans eux il n'y aurait
même plus eu de tradition proprement chrétienne. » (Aperçus
sur l’ésotérisme Chrétien, ch.: « Christianisme
et Initiation »).
—
« S'il y avait encore une initiation virtuelle, comme certains l'ont
envisagé dans les objections qu'ils nous ont faites, et si par
conséquent ceux qui ont reçu les sacrements chrétiens,
ou même le seul baptême, n'avaient dès lors nul besoin
de rechercher une autre forme d'initiation quelle qu'elle soit, comment
pourrait-on expliquer l'existence d'organisations initiatiques spécifiquement
chrétiennes, telles qu'il y en eut incontestablement pendant tout
le moyen âge, et quelle pourrait bien être alors leur raison
d'être, puisque leurs rites particuliers feraient en quelque sorte
double emploi avec les rites ordinaires du Christianisme ? On dira que
ceux-ci constituent ou représentent seulement une initiation aux
‘petits mystères’, de sorte que la recherche d'une autre initiation
se serait imposée à ceux qui auraient voulu aller plus loin
et accéder aux ‘grands mystères’ ; mais, outre qu'il est
fort invraisemblable, pour ne pas dire plus, que tous ceux qui entrèrent
dans les organisations dont il s'agit aient été prêts
à aborder ce domaine, il y a contre une telle supposition un fait
décisif : c'est l'existence de l'hermétisme chrétien,
puisque, par définition même, l'hermétisme relève
précisément des ‘petits mystères’ ; et nous ne parlons
pas des initiations de métier, qui se rapportent aussi à
ce même domaine, et qui, même dans les cas où elles
ne peuvent être dites spécifiquement chrétiennes,
n'en requéraient pas moins de leurs membres, dans un milieu chrétien,
la pratique de l'exotérisme correspondant. » (Ibid.).
—
« Parmi ces écoles auxquelles nous venons de faire allusion,
nous pouvons mentionner comme exemple les alchimistes, dont la doctrine
était surtout d'ordre cosmologique ; mais, d'ailleurs, la cosmologie
doit toujours avoir pour fondement un certain ensemble plus ou moins étendu
de conceptions métaphysiques. On pourrait dire que les symboles
contenus dans les écrits alchimiques constituent ici l'exotérisme,
tandis que leur interprétation réservée constituait
l'ésotérisme ... ». (Introduction Générale
à l’étude des doctrines hindoues, 2e partie,
ch. IX: « Exotérisme et ésotérisme »).
—
« C'est très exactement à ce point que s'arrêtent
les conceptions que l'on peut dire proprement religieuses, qui se réfèrent
toujours à des extensions de l'individualité humaine, de
sorte que les états qu'elles permettent d'atteindre doivent forcément
conserver quelque rapport avec le monde manifesté, même quand
ils le dépassent, et ne sont point ces états transcendants
auxquels il n'est pas d'autre accès que par la Connaissance métaphysique
pure. » (L’Homme et son devenir selon le Vêdânta,
ch. XXI: « Le ‘voyage divin’ de l'être en voie de libération »).
—
« Nous venons de voir qu'il y a des cas où la distinction
des deux domaines exotérique et ésotérique n'apparaît
pas comme absolument tranchée, du fait même de la façon
particulière dont sont constituées certaines formes et qui
établit une sorte de continuité entre l'un et l'autre ;
par contre, il est d'autres cas où cette distinction est parfaitement
nette, et il en est notamment ainsi lorsque l'exotérisme revêt
la forme spécifiquement religieuse. » (Aperçus sur
l’Initiation, ch. XXIV: « La prière et l'incantation »).
—
« Une tradition vraiment initiatique ne peut pas être ‘hétérodoxe’
; la qualifier ainsi, c'est renverser le rapport normal et hiérarchique
entre l'intérieur et l'extérieur. L'ésotérisme
n'est pas contraire à l' ‘orthodoxie’, même entendue simplement
au sens religieux ; il est au-dessus ou au-delà du point de vue
religieux, ce qui, évidemment, n'est pas du tout la même
chose ; et, en fait, l'accusation injustifiée d' ‘hérésie’
ne fut souvent qu'un moyen commode pour se débarrasser de gens
qui pouvaient être gênants pour de tout autres motifs. »
(Aperçus sur l’ésotérisme Chrétien,
ch.: « Le langage secret de Dante et des ‘Fidèles d’Amour’,
II »).
—
« Toute connaissance que l'on peut dire vraiment initiatique résulte
d'une communication établie consciemment avec les états
supérieurs ; et c'est à une telle communication que se rapportent
nettement, si on les entend dans leur sens véritable et sans tenir
compte de l'abus qui en est fait trop souvent dans le langage ordinaire
de notre époque, des termes comme ceux d' ‘inspiration’ et de ‘révélation’ »*
(Aperçus sur l’Initiation, ch. XXXII: « Les limites
du mental ».)
En note au
bas de page :
*
« Ces deux mots désignent
au fond la même chose, envisagée sous deux points de vue
quelque peu différents: ce qui est ‘inspiration’ pour l'être
même qui le reçoit devient ‘révélation’ pour
les autres êtres à qui il le transmet, dans la mesure où
cela est possible en le manifestant extérieurement par un mode
d'expression quelconque. »
—
« Tout cela, d'ailleurs, ne nous empêche pas d'admettre que
les conceptions religieuses sont susceptibles d'une transposition par
laquelle elles reçoivent un sens supérieur et plus profond,
et cela parce que ce sens est aussi dans les Écritures sacrées
sur lesquelles elles reposent ; mais, par une telle transposition, elles
perdent leur caractère spécifiquement religieux, parce que
ce caractère est attaché à certaines limitations,
hors desquelles on est dans l'ordre métaphysique pur. D'autre part,
une doctrine traditionnelle qui, comme la doctrine hindoue, ne se place
pas au point de vue des religions occidentales, n'en reconnaît pas
moins l'existence des états qui sont envisagés plus spécialement
par ces dernières, et il doit forcément en être ainsi,
dès lors que ces états sont effectivement des possibilités
de l'être ; mais elle ne peut leur accorder une importance égale
à celle que leur donnent les doctrines qui ne vont pas au-delà
(la perspective, si l'on peut dire, changeant avec le point de vue), et,
parce qu'elle les dépasse, elle les situe à leur place exacte
dans la hiérarchie totale. » (L’Homme et son devenir selon
le Vêdânta, ch. XXI: « Le ‘voyage divin’ de l'être
en voie de libération »).
—
« Un des points des plus importants est celui-ci : l'action, quelle
qu'elle soit, ne peut aucunement libérer de l'action ; en d'autres
termes, elle ne saurait porter de fruits qu'à l'intérieur
de son propre domaine, qui est celui de l'individualité humaine.
Ainsi, ce n'est pas par l'action qu'il est possible de dépasser
l'individualité, envisagée d'ailleurs ici dans son extension
intégrale, car nous ne prétendons nullement que les conséquences
de l'action se limitent à la seule modalité corporelle ;
on peut appliquer à cet égard ce que nous avons dit précédemment
à propos de la vie, qui est effectivement inséparable de
l'action. De là, il résulte immédiatement que le
«salut », au sens religieux où les Occidentaux entendent ce mot,
étant le fruit de certaines actions, ne peut être assimilé
à la Délivrance ; et il est d'autant plus nécessaire
de le déclarer expressément et d'y insister que la confusion
entre l'un et l'autre est constamment commise par les orientalistes. »
(Ibid., ch. XXII: « La Libération finale »).
—
« Métaphysique et religion ne sont pas et ne seront jamais
sur le même plan; il résulte de là, d'ailleurs, qu'une
doctrine purement métaphysique et une doctrine religieuse ne peuvent
ni se faire concurrence ni entrer en conflit, puisque leurs domaines sont
nettement différents. » (Orient et Occident, 2e partie,
ch. IV: « Entente sans fusion »).
—
« ... l'ésotérisme est essentiellement autre chose
que la religion, et non pas la partie ‘intérieure’ d'une religion
comme telle, même quand il prend sa base et son point d'appui dans
celle-ci comme il arrive dans certaines formes traditionnelles, dans l'Islamisme
par exemple*
; et l'initiation n'est pas non plus une sorte de religion spéciale
réservée à une minorité, comme semblent se
l'imaginer, par exemple, ceux qui parlent des mystères antiques
en les qualifiant de ‘religieux’. Il ne nous est pas possible de développer
ici toutes les différences qui séparent les deux domaines
religieux et initiatique, car, plus encore que lorsqu'il s'agissait seulement
du domaine mystique qui n'est qu'une partie du premier, cela nous entraînerait
assurément fort loin... ". (Aperçus sur l’Initiation,
ch. III: « Erreurs diverses concernant l'initiation »).
En note au
bas de page :
*
« C'est pour bien marquer ceci et éviter toute équivoque
qu'il convient de dire ‘ésotérisme islamique’ ou ‘ésotérisme
chrétien’, et non pas, comme le font certains, ‘Islamisme ésotérique’
ou ‘Christianisme ésotérique’ ; il est facile de comprendre
qu'il y a là plus qu'une simple nuance. »
—
« Maintenant, on pourrait, pour plus de commodité, diviser
les organisations traditionnelles en ‘exotériques’ et ‘ésotériques’,
bien que ces deux termes, si on voulait les entendre dans leur sens le
plus précis, ne s'appliquent peut-être pas partout avec une
égale exactitude ; mais, pour ce que nous avons actuellement en
vue, il nous suffira d'entendre par ‘exotériques’ les organisations
qui, dans une certaine forme de civilisation, sont ouvertes à tous
indistinctement, et par ‘ésotériques’ celles qui sont réservées
à une élite, ou, en d'autres termes, où ne sont admis
que ceux qui possèdent une ‘qualification’ particulière.
Ces dernières sont proprement les organisations initiatiques ;
quant aux autres, elles ne comprennent pas seulement les organisations
spécifiquement religieuses, mais aussi, comme on le voit dans les
civilisations orientales, des organisations sociales qui n'ont pas ce
caractère religieux, tout en étant pareillement rattachées
à un principe d'ordre supérieur, ce qui est dans tous les
cas la condition indispensable pour qu'elles puissent être reconnues
comme traditionnelles. D'ailleurs, comme nous n'avons pas à envisager
ici les organisations exotériques en elles-mêmes, mais seulement
pour comparer leur cas à celui des organisations ésotériques
ou initiatiques, nous pouvons nous borner à la considération
des organisations religieuses, parce que ce sont les seules de cet ordre
qui soient connues en Occident, et qu'ainsi ce qui s'y rapporte sera plus
immédiatement compréhensible. » (Ibid., ch.
VIII: « De la transmission initiatique »).
—
« Nous ferons remarquer ensuite que qui dit ‘secte’ dit nécessairement,
par l'étymologie même du mot, scission ou division; et, effectivement,
les ‘sectes’ sont bien des divisions engendrées, au sein d'une
religion, par des divergences plus ou moins profondes entre ses membres.
Par conséquent, les ‘sectes’ sont forcément multiplicité,
et leur existence implique un éloignement, dut principe, dont l'ésotérisme
est au contraire, par sa nature même, plus proche que la religion
et plus généralement l'exotérisme, même exempts
de toute déviation. C'est en effet par l'ésotérisme
que s'unifient toutes les doctrines traditionnelles, au-delà des
différences, d'ailleurs nécessaires. dans, leur ordre propre,
de leurs formes extérieures ; et, à ce point de vue, non
seulement les organisations initiatiques ne sont point des ‘sectes’, mais
elles en sont même exactement le contraire. »
« En
outre, les ‘sectes’, schismes ou hérésies, apparaissent
toujours comme dérivées d'une religion donnée, dans
laquelle elles ont pris naissance, et dont elles sont pour ainsi dire
comme des branches irrégulières. Au contraire, l'ésotérisme
ne peut aucunement être dérivé de la religion ; là
même où il la prend pour support, en tant que moyen d'expression
et de réalisation, il ne fait pas autre chose que de la relier
effectivement à son principe, et il représente en réalité,
par rapport à elle, la Tradition antérieure à toutes
les formes extérieures particulières, religieuses ou autres.
L'intérieur ne peut être produit par l'extérieur,
non plus que le centre par la circonférence, ni le supérieur
par l'inférieur, non plus que l'esprit par le corps ; les influences
qui président aux organisations traditionnelles vont toujours en
descendant et ne remontent jamais, pas plus qu'un fleuve ne remonte vers
sa source. Prétendre que l'initiation pourrait être issue
de la religion, et à plus forte raison d'une ‘secte’, c'est renverser
tous les rapports normaux qui résultent de la nature même
des choses *
; et l'ésotérisme est véritablement, par rapport
à l'exotérisme religieux, ce qu'est l'esprit par rapport
au corps, si bien que, lorsqu'une religion a perdu tout point de contact
avec l'ésotérisme **,
il n'y reste plus que ‘lettre morte’ et formalisme incompris, car ce qui
la vivifiait, c'était la communication effective avec le centre
spirituel du monde, et celle-ci ne peut être établie et maintenue
consciemment que par l'ésotérisme et par la présence
d'une organisation initiatique véritable et régulière.
»
« Maintenant,
pour expliquer comment la confusion que nous nous attachons à dissiper
a pu se présenter avec assez d'apparence de raison pour se faire
accepter d'un assez grand nombre de ceux qui n'envisagent les choses que
du dehors, il faut dire ceci : il semble bien que, dans quelques cas,
des ‘sectes’ religieuses aient pu prendre naissance du fait de la diffusion
inconsidérée de fragments de doctrine ésotérique
plus ou moins incomprise ; mais l'ésotérisme en lui-même
ne saurait aucunement être rendu responsable de cette sorte
de ‘vulgarisation’, ou de ‘profanation’ au sens étymologique du
mot, qui est contraire à son essence même, et qui n'a jamais
pu se produire qu'aux dépens de la pureté doctrinale. Il
a fallu, pour que pareille chose ait lieu, que ceux qui recevaient de
tels enseignements les comprissent assez mal, faute de préparation
ou peut-être même de ‘qualification’, pour leur attribuer
un caractère religieux qui les dénaturait entièrement
: et l'erreur ne vient-elle pas toujours, en définitive, d'une
incompréhension ou d'une déformation de la vérité?
» (Ibid., ch. XI: « Organisations initiatiques et sectes religieuses »).
En notes au
bas de page :
*
« Une erreur similaire,
mais encore aggravée, est commise par ceux qui voudraient faire
sortir l'initiation de quelque chose de plus extérieur encore,
comme une philosophie par exemple ; le monde exerce son influence ‘invisible’
sur le monde profane, ou indirectement, mais par contre, à part
le cas anormal grave dégénérescence de certaines
organisations, il ne saurait aucunement être influencé par
celui-ci. »
**
« Il faut bien remarquer
que, quand nous disons ‘point de contact’ cela implique l'existence d'une
limite commune aux deux domaines, et par laquelle s'établit leur
communication, mais n'entraîne par là aucune confusion entre
eux. »
—
« Un autre point d'une importance capitale est le suivant : l'initiation,
à quelque degré que ce soit, représente pour l'être
qui l'a reçue une acquisition permanente, un état
que, virtuellement ou effectivement, il a atteint une fois pour toutes,
et. que rien désormais ne saurait lui enlever. Nous pouvons remarquer
qu'il y a là encore une différence très nette avec
les états mystiques, qui apparaissent comme quelque chose de passager
et même de fugitif, dont l'être sort comme il y est entré,
et qu'il peut même ne jamais retrouver, ce qui s'explique par le
caractère ‘phénoménique’ de ces états, reçus
du dehors, en quelque sorte, au lieu de procéder de l' ‘intériorité’
même de. l'être *. »
(Ibid., cap. XV: « Des rites initiatiques »).
En note au
bas de page :
*
« Ceci touche à
la question de la ‘dualité’ que maintient nécessairement
le point de vue religieux, par là même qu'il se rapporte
essentiellement à ce que la terminologie hindoue désigne
comme le ‘Non-Suprême’. »
—
« En fait, les rites exotériques n’ont pas pour bout, comme
les rites initiatiques, d’ouvrir à l’être certaines possibilités
de connaissance, ce à quoi tous ne sauraient être aptes et,
d'autre part, il est essentiel de remarquer que, bien que nécessairement
ils fassent aussi appel à l'intervention d'un élément
d'ordre supra-individuel, leur action n'est jamais destinée à
dépasser le domaine de l'individualité. Ceci est très
visible dans le cas des rites religieux, que nous pouvons prendre plus
particulièrement pour terme de comparaison, parce qu'ils sont les
seuls rites exotériques que connaisse actuellement l'Occident
: toute religion se propose uniquement d'assurer le ‘salut,’ de ses adhérents,
ce qui est une finalité relevant encore de l'ordre individuel,
et, par définition en quelque sorte, son point de vue. ne s'étend
pas au delà; les mystiques eux-mêmes n'envisagent toujours
que le ‘salut’ et jamais la ‘Délivrance’, tandis que celle-ci est,
au contraire, le but dernier et suprême de toute: initiation *. »
(Ibid.).
En note au
bas de page :
*« Si
l'on dit que, suivant la distinction que nous préciserons plus
loin, ceci n'est vrai que des ‘grands mystères’, nous répondrons
que les ‘petits mystères’, qui s'arrêtent effectivement aux
limites des possibilités humaines, ne constituent par rapport à
ceux-ci qu'un stade préparatoire et ne sont pas à eux-mêmes
leur propre fin, tandis que la religion se présente comme un tout
qui se suffit et ne requiert aucun complément ultérieur. »
—
« Nous avons dit précédemment que les rites religieux
et les rites initiatiques sont d'ordre essentiellement différent
et ne peuvent avoir le même but, ce qui résulte nécessairement
de la distinction même des deux domaines exotérique et ésotérique
auxquels ils se rapportent respectivement ; si des confusions se produisent
entre les uns et les autres dans l'esprit de certains, elles sont dues
avant tout à une méconnaissance de cette distinction, et
elles peuvent l'être aussi, en partie, aux similitudes que ces rites
présentent parfois malgré tout, au moins dans leurs formes
extérieures, et qui peuvent tromper ceux qui n'observent les choses
que ‘du dehors’. Cependant, la distinction est parfaitement nette lorsqu'il
s'agit des rites proprement religieux, qui sont d'ordre exotérique
par définition même, et qui par conséquent ne devraient
donner lieu à aucun doute ; mais il faut dire qu'elle peut l'être
moins dans d'autres cas, comme celui d'une tradition où il n'y
a pas de division en un exotérisme et un ésotérisme
constituant comme deux aspects séparés, mais où il
y a seulement des degrés divers de connaissance, la transition
de l'un à l'autre pouvant être presque insensible, ainsi
qu'il arrive notamment pour la tradition hindoue ; cette transition graduelle
se traduira naturellement dans les rites correspondants, si bien que certains
d'entre eux pourront présenter, à certains égards,
un caractère en quelque sorte mixte ou intermédiaire. »
(Ibid., cap. XXIII: « Sacrements et rites initiatiques »).
—
« ... l'upanayana confère la qualité de dwija
ou ‘deux fois né’ ; il est donc expressément désigné
comme une ‘seconde naissance’, et l'on sait que, d'autre part, cette expression
s'applique aussi en un sen s très précis à l'initiation.
Il est vrai que le baptême chrétien, très différent
d'ailleurs de l'upanayana à tout autre égard, est
également une ‘seconde naissance’, et il est trop évident
que ce rite n'a rien de commun avec une initiation ; mais comment se fait-il
que le même terme ‘technique’ puisse être appliqué
ainsi à la fois dans l'ordre des samskâras (y compris
les sacrements) et dans l'ordre initiatique ? La vérité
est que la ‘seconde naissance’, en elle-même et dans son sens tout
à fait général, est proprement une régénération
psychique (il faut faire bien attention, en effet, que c'est au domaine
psychique qu'elle se réfère directement, et non pas au domaine
spirituel, car ce serait alors une ‘troisième naissance’) ; mais
cette régénération peut n'avoir que des effets uniquement
psychiques eux-mêmes, c'est-à-dire limités à
un ordre plus ou moins spécial de possibilités individuelles,
ou elle peut, au contraire, être le point de départ d'une
‘réalisation’ d'ordre supérieur ; c'est seulement dans ce
dernier cas qu'elle aura une portée proprement initiatique, tandis
que, dans le premier, elle appartient au côté plus ‘extérieur’
des diverses formes traditionnelles, c'est-à-dire à celui
auquel tous participent indistinctement *. »
(Ibid.)
En note au
bas de page :
*
« La limitation des effets
de la régénération accomplie en mode exotérique
explique pourquoi elle ne peut en aucune façon tenir lieu de l'initiation
ou en dispenser, bien que l'une et l'autre aient en commun le caractère
de ‘seconde naissance’ entendu au sens le plus général. »
Et
sur la Théologie:
—
« ... et ce qu'elle [la question des rapports de la métaphysique
et de la théologie] implique essentiellement est, au fond, une
comparaison entre deux modes de pensée différents, la pensée
métaphysique pure et la pensée spécifiquement religieuse. »
« Le
point de vue métaphysique, avons-nous dit, est seul vraiment universel,
donc illimité ; tout autre point (le vue est, par conséquent,
plus ou moins spécialisé et astreint, par sa nature propre,
à certaines limitations. … Maintenant, cette limitation essentielle,
qui est d'ailleurs évidemment susceptible d'être plus ou
moins étroite, existe même pour le point de vue théologique
; en d'autres termes, celui-ci est aussi un point de vue spécial….
Ces confusions n'ont pas manqué de se produire en fait, et elles
ont pu aller jusqu'à un renversement des rapports qui devraient
normalement exister entre la métaphysique et la théologie,
puisque, même au moyen âge qui fut pourtant la seule époque
où la civilisation occidentale reçut un développement
vraiment intellectuel, il arriva que la métaphysique, ... fut conçue
comme dépendante à l'égard de la théologie
; et, s'il put en être ainsi, ce ne fut que parce que la métaphysique,
telle que l'envisageait la doctrine scolastique, était demeurée
incomplète, de sorte qu'on ne pouvait se rendre compte pleinement
de son caractère d'universalité, impliquant l'absence de
toute limitation, puisqu'on ne la concevait effectivement que dans certaines
limites, et qu'on ne soupçonnait même pas qu'il y eût
encore au delà de ces limites une possibilité de conception.
... ... et il est certain que les Grecs, même dans la mesure où
ils firent de la métaphysique vraie, auraient pu se tromper exactement
de la même manière, si toutefois il y avait eu chez eux quelque
chose qui correspondît à ce qu'est la théologie dans
les religions judéo-chrétiennes ... ». (Introduction
Générale à l’étude des doctrines hindoues,
2e partie, ch. VI: « Rapports de la métaphysique et de la
théologie »).
—
« L'influence de l'élément sentimental porte évidemment
atteinte à la pureté intellectuelle de la doctrine, et elle
marque en somme, il faut bien le dire, une déchéance par
rapport à la pensée métaphysique ... ». « Quoi
qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai que le sentiment n'est que relativité
et contingence, et qu'une doctrine qui s'adresse à lui et sur laquelle
il réagit ne peut être elle-même que relative et contingente
; et ceci peut s'observer particulièrement à l'égard
dit besoin de ‘consolations’ auquel répond, pour une large part,
le point de vue religieux. La vérité, en elle-même,
n'a point à être consolante ; si quelqu'un la trouve telle,
c'est tant mieux pour lui, certes, mais la consolation qu'il éprouve
ne vient pas de la doctrine, elle ne vient que de lui-même et des
dispositions particulières de sa propre sentimentalité.
Au contraire, une doctrine qui s'adapte aux exigences de l'être
sentimental, et qui doit donc se revêtir elle-même d'une forme
sentimentale, ne peut plus être dès lors identifiée
à la vérité absolue et totale ; l'altération
profonde que produit en elle l'entrée d'un principe consolateur
est corrélative d'une défaillance intellectuelle de la collectivité
humaine à laquelle elle s'adresse. D'un autre côté,
c'est de là que naît la diversité foncière
des dogmes religieux, entraînant leur incompatibilité, car,
au lieu que l'intelligence est une, et que la vérité, dans
toute la mesure où elle est comprise, ne peut l'être que
d'une façon, la sentimentalité est diverse, ,,et la religion
qui tend à la satisfaire devra s'efforcer de s'adapter formellement
le mieux possible à ses modes multiples qui sont différents
et variables suivant les races et les époques. » (Ibid.).
—
« ... l'universel ne saurait s'enfermer tout entier dam un point
de vue spécial, non plus que dans une forme quelconque, ce qui
est d'ailleurs la même chose au fond. Même pour les vérités
qui peuvent recevoir la traduction dont il s'agit, cette traduction, comme
toute autre formulation, n'est jamais forcément qu'incomplète
et partielle, et ce qu'elle laisse en dehors d'elle mesure précisément
tout ce qui sépare le point de vue de la théologie de celui
de la métaphysique pure. Ceci pourrait être appuyé
par de nombreux exemples ; mais ces exemples eux-mêmes, pour être
compris, présupposeraient des développements doctrinaux
que nous ne saurions songer à entreprendre ici : telle serait,
pour nous borner à citer un cas typique parmi bien d'autres, une
comparaison instituée entre la conception métaphysique de
la ‘délivrance’ dans la doctrine hindoue et la conception, théologique
du ‘salut’ dans les religions occidentales, conceptions essentiellement
différentes, que l'incompréhension de quelques orientalistes
a pu seule chercher à assimiler, d'une manière d'ailleurs
purement verbale. » (Ibid.).
—
« Dans l'Islamisme, au contraire, la distinction des deux points
de vue [religieux et métaphysique] est presque toujours très
nette ; cette distinction permet de voir là mieux encore que partout
ailleurs, par les rapports de l'exotérisme et de l'ésotérisme,
comment, par la transposition métaphysique, les conceptions théologiques
reçoivent un sens profond. » (Ibid., 2e p., ch. IX:
« Ésotérisme et exotérisme »).
—
« ... toute vérité théologique peut être
transposée en termes métaphysiques, mais sans que là
réciproque soit vraie, car il est des vérités métaphysiques
qui ne sont pas susceptibles d'être traduites en termes théologiques.
D'autre part, ce n'est jamais là qu'une correspondance, et non
une identité ni même une équivalence ; la différence
de langage marque une différence réelle de point de vue,
et, dès lors que les choses ne sont pas envisagées sous
le même aspect, elles ne relèvent plus du même domaine
; l'universalité, qui caractérise la métaphysique
seule, ne se retrouve aucunement dans la théologie. » (L’Erreur
spirite, ch. X: "La question du satanisme").
Il
faut ajouter à tout ceci les citations assez nombreuses publiées
dans SYMBOLOS Nº 9-10, 1995: «
Brève sur la Nécessité de lExotérisme
» qui constitue le
chapitre précédent de ce livre, qui comprennent une lettre
à Rodolfo Martinez Espinosa, ainsi que le contenu de lettres envoyées
à Goffredo Pistoni également paru dans ce numéro
(p. 309-321). Ajoutons également ce quil a écrit dans
des lettres adressées à Basile Lovinescu et qui étaient
encore inédites (Nº 17-18, 1999, lettres du 3-9-1935, 29-9-1935,
etc.) et dans celle remise à Louis Caudron, dAmiens, en avril
1935, qui dit textuellement : « Quant aux rites catholiques, il est très
vrai que, bien qu’ils soient d’ordre uniquement religieux et non initiatique
(et que dans les conditions présentes ils ne puisent plus même
servir de base ou de point de départ pour une réalisation
initiatique), les effets en sont bien loin d’être négligeables.
Seulement, d’un autre côté, il ne faudrait pas risquer que
cela devienne une entrave par rapport à des possibilités
d’un autre ordre qui pourraient se présenter par la suite ;
c’est là ce qui complique la question et me fait hésiter
à y répondre d’une façon affirmative... ».
« En tout
cas, il n’est pas douteux que les rites religieux en eux-mêmes et
tant que rien d’autre ne vient s’y superposer, sont faits bien plutôt
pour maintenir l’être dans les prolongements de l’état individuel
que pour lui permettre de dépasser celui-ci. »
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