Jour de chances. (Raymond Abdulnour)

Un jour une balise, qui était ancrée à 1 mile de la côte au large de Dbayé, attira mon attention. Nous décidâmes d'y plonger, Dany Chamoun, Mario Medawar et moi-même. Nous ne nous doutions pas de la mésaventure qui nous attendait.

Nous nous rendîmes sur les lieux à bord d'un canot emprunté à un ami. En plus de notre équipement de base, Danny avait une longue dague effilée. Mario avait une torche encombrante. En plus il avait une arbalète pneumatique, à crosse centrale, puissante mais de faible portée. Moi, j'avais une arbalète à double sandow, munie d'une flèche "tahitienne" de 120 cm pour le tir en pleine eau. Après avoir amarré notre embarcation à la balise, nous nous sommes mis à l'eau. Puis, ayant réglé nos montres, nous avons commencé notre descente le long du câble d'ancrage de la balise. À -32m nous atteignons un fond plat, sablonneux avec des roches éparses. La visibilité était d'une quinzaine de mètres.

Au bout de quelques minutes, Dany trouva un mérou dans un trou et il réussit à le ferrer avec sa dague. Un peu plus tard, un banc de caranges, d'à peu près 50 cm chaque, passa à notre portée. Je tirais dans le tas, en harponnais un, qui s'arracha brutalement de la flèche, et disparut dans le bleu.

Cinq minutes plus tard une immense liche s'approcha. Curieuse, elle se mit à tourner en rond à trois ou quatre mètres de nous. Mes camarades, jugeant que seule mon arbalète avait des chances de l'atteindre, me font signe de tirer. Ils insistaient à grand renfort de cris et de gestes. La taille de la bête, qui ne mesurait pas moins d'un mètre soixante, me faisait hésiter. Après réflexion, et encouragements de mes coéquipiers, je décide de tirer en appuyant du bout de l'index sur la gâchette. Si la liche était touchée et qu'elle effectuait un démarrage foudroyant, je ne risquais pas de doigt cassé. Je n'aurais qu'à laisser mon arbalète partir avec la proie. Le poisson, toujours attiré par nos bulles, amorçait son troisième tour. Cela me donna le temps de me calmer, de viser la tête en donnant un peu d'avance, de retenir mon souffle et de tirer. Le coup parti, et pendant quelques secondes il ne se passa rien, j'étais presque content de l'avoir ratée. C'est alors que je me sentis dériver et que nous réalisâmes que j'avais touché mon but. La liche, réputée pour sa puissance, avait été paralysée. C'était notre première chance. Mario se précipita et tira à bout portant dans le gras de la bête. Il était temps car ma flèche, qui s'était tordue, se décrocha. Dany assena deux coups de dague en visant le bulbe rachidien.

Dany, Mario et Raymond
La liche nous entraînait, Mario accroché à son fusil et moi cramponné à Mario. Nous dérivions en direction de la balise, deuxième chance (ou malchance ?) En voyant le câble à portée de main, Mario décida de s'y retenir. A partir de ce moment, tout se gâta!

En pleine eau, la liche nous entraînait sans entrave. Du moment où nous nous étions accrochés à un point fixe, les évolutions de la liche finirent par nous empêtrer dans le fil de l'arbalète. Le fil déchira l'embout du Royal Mistral de Mario, qui avala une tasse, lui arracha son masque, s'enchevêtra dans la robinetterie au risque de l'étrangler. C'est alors que paniquant il décida de remonter en catastrophe. Il détacha sa ceinture, décapela son scaphandre et se dirigea vers la surface. Malheureusement la torche, fixée à son poignet par une dragonne, s'était prise dans l'équipement et elle le stoppa. Le voilà tête en bas et pieds en haut. Je l'aidai a se dépêtrer et il reprit son ascension. Plus tard il me raconta ce qu'il avait ressenti : Il s'était mis à palmer comme un forcené sans tenir compte de la vitesse de remontée conventionnelle. La longue ascension de 32 m qu'il effectua lui parut une éternité. Juste au moment où il sentit qu'il allait craquer et qu'il allait se mettre à "respirer de l'eau", il distingua, in extremis, la silhouette de l'embarcation. Ceci lui insuffla le courage de résister et d'atteindre la surface. Il fusa hors de l'eau jusqu'à mi-taille et se propulsa dans l'embarcation. Il s'en était tiré à bon compte, troisième et ultime chance. Comme il s'inquiétait pour moi, il scrutait la mer, en espérant me voir apparaître. Les bulles de son scaphandre, abandonné ouvert au fond, faisait bouillonner la surface alentour.

Quant à moi, après avoir bien attaché la liche sur le câble, je remontais m'enquérir de mon compagnon. Quel soulagement de le voir, haletant, penché sur la rambarde. Depuis je ne me suis jamais pardonné de ne pas avoir essayer de le retenir et de tenter une remontée à deux sur ma provision d'air. C'est un manque de réflexes qui aurait pu être fatal. Dany, qui était resté seul au fond, tomba sur une vision d'apocalypse. La liche continuait son manège autour du câble. Une bouteille, ouverte et fusant l'air, une ceinture de plombs et une torche étaient abandonnés. Il ramassa tout ce fouillis et remonta à son tour. Une fois rassuré, je décidais de redescendre afin de ramener la liche. Je la détachais et amorçais une lente remontée. Je réalisais que, sans les gants de travail que je portais, il m'aurait été impossible d'avancer, avec mon fardeau, le long de ce câble recouvert de concrétions et de coquillages. Je m'arrêtais à quelques mètres de la surface, n'osant plus bouger. Je me rappelais la réaction des pélamydes péchés à la traîne. Ils réagissaient brusquement à chaque fois, juste avant de les sortir de l'eau. Et si le monstre que je traînais faisait de même. Mes camarades, qui m'avaient rejoint, attachèrent la liche par la queue, avec un filin, et la hissèrent à bord de l'embarcation.

Fatigués mais satisfaits de dénouement de l'aventure, nous sommes fièrement rentrés au port avec notre trophée.

 

Plus tard en analysant cette plongée nous réalisons le nombre d'erreurs commises.

1- N'avoir personne dans l'embarcation pour nous récupérer en surface si la liche nous avait emporté à plusieurs centaines de mètres et si pendant ce temps la mer s'était formée.

2- Nous aurions dû rester groupé une fois la liche ferrée.

3- Nous aurions dû tourner avec la liche autour du câble et ne pas la laisser passer entre nous et le câble.

4- Quand Mario a été stoppé dans son ascension j'aurais dû lui passer mon embout,. Ceci l'aurait calmé et nous aurions pu remonter tranquillement jusqu'à la surface.

5- Nous aurions dû avoir un scaphandre de réserve à bord et faire redescendre Mario sous surveillance à 17/18 mètres pour effectuer une remontée lente avec paliers à 6 et à 3 mètres.

 

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