Pierre GRAND’EURY
La Sulamite
Poèmes lyriques
d’après le Cantique des Cantiques
Illustrations : Françoise Grand’Eury
Ayant eu l’insigne honneur de diriger les arabesques mouvantes de la patrouille de France , Pierre GRAND’EURY sait , au plus haut point , que pour donner à une réalisation artistique toute sa plénitude, le don ne suffit pas .
C’est pour cela qu’en poésie, il a tenu à parachever sa connaissance des lois de l’harmonie inhérente à notre langue ;
Avec ce recueil, son premier en vers réguliers, nous le voyons s’élever harmonieusement dans le ciel de la pensée, vers l’amour infini, et nous ressentons le même émerveillement, la même émotion, que lorsque nous contemplions les évolutions dont il avait composé et dirigé les figures impressionnantes .
La Sulamite n’est pas une traduction littérale du Cantique des Cantiques. Ce n’est pas, non plus, une banale imitation . Ce serait, je crois, suivant l’expression d’Emile FAGUET « une innutrition » . En effet, dans l’éblouissement de l’amour qui s’y mire, l’auteur a bu à la source originelle de ce printemps du monde, de ce chef -d’œuvre de l’humanité.
Il en a savouré toute la fraîcheur, l’émotion, la lumière. Son âme de vrai poète s’en est imprégnée comme la terre féconde qui reçoit l’eau du ciel d’où jaillit la vie .
Alors, dans un décor biblique, c’est un chant nouveau qui est né, un chant pur d’une sensualité jeune et limpide, mêlée au frémissement du printemps, à l’éclatement du bourgeon de l’âme qui s’élance fougueusement vers l’amour infini jusqu’au souffle créateur d’où jaillit l’incantation poétique .
Excepté le sonnet du début, comme un prélude, et celui de la fin, apothéose de l’Amour, ce recueil est écrit en vers courts, hexamètres pour la Sulamite et le Roi, octosyllabes pour le chœur .
Le retour rapproché des rimes qui en résulte souligne le halètement de l’émotion, l’intensité éperdue de la passion, l’élan bouleversant vers l’amour absolu, le don total, et l’on sent à quel point l’auteur s’est identifié aux personnages dont il est devenu , pathétiquement, la Voix .
Comme dans la vie , Pierre et Françoise GRAND’EURY savent, avec le même élan d’amour, la même souplesse élégante d’un art consommé, unir les chants passionnés de l’un et l’ondoiement frémissant des lignes pures et vivantes de l’autre, aux palpitations de la terre accordées à la symphonie infinie des cycles de l’univers .
La parfaite correspondance de leurs talents complémentaires en amplifie le charme et nous émerveille
Marie-Thérèse HORTE-MALET
de la Société des gens de Lettres de France
l’Académie des poètes Classiques de France
la Société des Poètes Français
Prélude
Pour toi, ma Sulamite
Dans l’airain de l’amour, pour Toi, ma Sulamite,
J’ai sculpté le chemin qui mène à ton enclos
Où je veux t’amener, dans ce doux nid bien clos,
A pousser les soupirs d’une femme séduite.
Vers la voûte étoilée à l’éclat sans limite
Je laisserai monter de ces bourgeons éclos
Le parfum délicat dont use le héros
Pour émouvoir le cœur de la belle Aphrodite.
Longtemps tu m’as cherché dans cette blanche nuit,
Dont une horrible angoisse encore te poursuit,
Et tu m’as retrouvé… Je veux que tu sois mienne !
Que la myrrhe et l’encens honorent ta beauté !
Qu’en ce monde souffrant notre amour parvienne
A ramener à Dieu toute l’Humanité !
Prologue
L’épouse
Alors je m’abandonne
A son plus fou baiser !
Car l’amour qu’il me donne
Ne pourra m’apaiser.
Il est un pur délice
Que je préfère au vin.
Son corps est un calice
D’où le nectar divin
Se répand sur ma lèvre
Et je boirai ce corps
Qui pour toujours m’enfièvre
Près de lui je m’endors.
Ses parfums sont la cause
De ma douce langueur
Comme la fleur éclose
Apaise la vigueur.
Il est puits d’allégresse.
Il est source d’amour.
Je clame sa noblesse
A l’aube de ce jour.
Premier poème
L’épouse
J’ai souffert et pourtant
J’ai su me garder belle
A l’ombre de l’auvent
Des tentes que cisèle
Le soleil de Quédar.
Et ma beauté s’abreuve
Aux embruns du nectar
Qui s’élèvent du fleuve.
A mon teint basané
Ne prenez donc pas garde.
Mon corps est profané
Mais Dieu seul me regarde.
Odieux Chaldéen,
Toi le fils de ma mère !
Ton corps marmoréen
Redeviendra poussière
Car à cause de toi
J’ai fui la Palestine,
Mon cœur rempli d’effroi
Et mon âme orpheline.
Mais je sais que Yahvé
Jamais ne m’abandonne.
Sur le chemin pavé
Il me guide et pardonne.
Et je veux qu’en ce jour
Où je prie et j’exulte
Il réponde à l’amour
Que dans mon cœur je sculpte.
le Chœur
Ô toi, des femmes la plus belle
Suis les traces de ses troupeaux.
Ne crains pas le chemin rebelle
Que scande le chant des pipeaux.
L’époux
Nabuchodonosor
En exil t’a jetée.
La Babylone d’or
Ne t’a point fécondée.
Comment sais-tu garder
Cette splendeur de reine
Que je veux dénuder,
Qui me tient en haleine ?
Ton corps est un trésor.
Sous ton voile on devine
Cette rivière d’or
Sur ta gorge divine.
Dialogue des époux
Tandis que mon Dieu reste
Superbe en son enclos,
D’un doux parfum céleste
J’honore son repos.
Mon Bien-Aimé se couche
Contre mon sein brûlant
Exhalant de sa bouche
Un murmure troublant.
Il est comme une grappe
Au soleil du midi
Qui de pourpre se drape
Aux vignes d’En Gaddi.
Tes yeux sont des colombes
Ô toi, mon tendre amour.
A mon cri tu succombes,
Te donnes sans retour…
Ô toi, mon Roi que j’aime,
Ton lit délicieux
Exhale au matin blême
Des parfums précieux.
Le Palais et le Temple
Ont le cèdre pour bois
Et Salomon contemple
La demeure des Rois.
Je suis ta fleur princière,
Narcisse de Saron,
La sève printanière
Au pays d’Aaron.
Telle est ma bien-aimée
Parmi les lys des champs,
Noble fleur enflammée
Au désir du printemps.
Mon amour est le marbre
Dans le marais fangeux
Comme resplendit l’arbre
Aux fruits délicieux.
Vois, je me suis assise
A son arbre d’amour.
Au pays de Moïse
Il promet le retour.
Soutenez-moi, ma mie
Car je souffre d’amour.
Mon âme s’anémie
A la langueur du jour.
Je repose ma tête
Sur le bras d’un héros
Qui, par amour, s’apprête
A forcer mon enclos.
Ah ! je vous en conjure,
Par les biches des champs,
Ne faites pas l’injure
De troubler par vos chants
Le sommeil de mon Maître,
Mon Seigneur pour toujours.
Laissez le reparaître
Dans ses plus beaux atours.
Par les jeunes gazelles
Qui sautent les ravins,
Respectez, damoiselles,
Ses beaux rêves divins.
C’est le temps des matins
Eclatants de rosée.
C’est le temps des lutins
Dans la brume irisée.
Le temps du premier fruit,
Du parfum qui s’exhale,
De l’oiseau qui séduit,
Du chant de la cigale.
D’inaccessibles lieux
Protègent ma colombe.
Ouvre- moi donc les yeux,
Que pour toi je succombe !
Ta voix a la douceur
De l’archet sur la corde
Qui fait vibrer mon cœur
Au chant qui nous accorde.
C’est le temps de l’amour …
Eloignez mes voisins,
Ces ravageurs de vignes,
Ces voleurs de raisins,
Ces corrompus indignes !
Mes sarments sont en fleurs
Pour ma douce gazelle.
Fuyez, maudits voleurs,
N’effrayez pas l’oiselle !
Second poème
J’entends mon Bien-Aimé.
Je le vois… il arrive,
Bondissant sublimé,
Gazelle sur la rive
Du torrent mugissant.
Il brille, il étincelle
Au rayon caressant,
Lorsque le jour chancelle,
Sa cuirasse d’acier.
Le voilà qui m’épie
De son regard princier.
Il vient, il me supplie.
Il élève la voix.
Tu me veux, je t’appelle.
Et déjà tu pourvois
A remplir la coupelle,
Que je bois au festin,
De ta sève royale.
Je voudrais un matin
A l’aube nuptiale
Car l’hiver est fini
Et le printemps s’apprête.
C’est le moment béni
Où la nature est prête
Au chant du rossignol,
Au vol royal de l’aigle
Guettant le campagnol
Au creux des champs de seigle.
C’est le temps de l’amour …
Mon Bien-Aimé berger
M’attire au bord du fleuve
A l’ombre du verger
Où le lys blanc s’abreuve.
N’attends pas que le vent
Du matin bleu se lève
Sur le sable mouvant.
Viens ! j’attends sur la grève …
C’est le temps de l’amour …
Au mont de l’alliance
Tu bondis comme un faon.
J’étais dans l’espérance
D’un retour triomphant !
Je croyais être tienne
Mais tu fuis mes regards.
Pour que je t’appartienne
Il te faut des égards !
Tu veux qu’on te désire
Pour être mieux aimé,
Comme le doux zéphire
Sur l’océan calmé.
Dans la nuit de l’attente
J’ai tant crié ton nom !
Que ma supplique ardente
Résonne en ton vallon
Jusqu’à ce que je trouve
Mon amour éperdu
Comme la louve, la nuit,
Son tout petit perdu.
J’ai supplié le garde
Qui veille sur nos murs ;
J’angoisse, je regarde.
Là, dans les clairs-obscurs
J’attends celui que j’aime.
J’ai croisé ton chemin
Sur la route, ici même,
Où l’ombre du jasmin
Protège ma peau brune.
Oui je m’évaderai
Tout là-haut sur la dune.
Je te regarderai.
Tu seras dans le Temple,
Tabernacle sacré
Où ma face contemple
De ton cœur l’or nacré.
Ah ! je vous en conjure,
Par les biches des champs
Ne faites pas l’injure
De troubler par vos chants
Le sommeil de mon Maître,
Mon Seigneur pour toujours.
Laissez-le reparaître
Dans ses plus beaux atours.
Troisième poème
Quelle est cette colonne
De vapeurs et d’encens
Qui de myrrhe festonne
Les chemins verdissants ?
Les parfums exotiques
Ont franchi les déserts
Comme des viatiques
A Salomon offerts.
Soixante preux l’escortent
Brandissant leur blason
Qu’à bout de bras ils portent
En signe d’oraison.
Au chant des mélopées,
Vétérans des combats,
Ils vont bardés d’épées
En habit d’apparat.
Chacun porte le glaive
Par crainte de la nuit.
Au dessus d’eux s’élève
Celui qui nous conduit
Vers son célesta empire.
Son trône est fait de bois
Du Liban et d’Epire
En forme de pavois.
Jour de fête et de joie !
Vous, filles de Sion,
Au soleil qui rougeoie,
Acclamez Salomon,
Votre Roi qui vous aime !
Sous le baldaquin d’or
Il ceint son diadème.
Son cœur est un trésor !
L’époux
Ö toi, ma bien-aimée,
Tu me combles d’amour
Et ton âme enflammée
Eternise le jour.
Tes yeux sont des sittelles
Qui sifflent à mon cœur
Leurs belles pastourelles
Pour un époux vainqueur.
Ta chevelure brune
Ondule au vent marin
Qui rafraîchit la dune
Sous le ciel azurin.
Tes dents sont la margelle
D’un puits d’amour profond
Où se penche l’agnelle
Et l’écho lui répond.
Du satin écarlate
Ta lèvre a la splendeur.
Lorsque ton rire éclate
S’envole ma pudeur.
Sa courbure effilée
Que j’aime apprivoiser
Dessine une azalée
Pour donner un baiser.
Telle une forteresse
Ton col est une tour
Où j’ose une caresse
Epousant son contour.
Cent rondaches y pendent,
Boucliers de ces preux.
A son pied ils s’étendent.
Tes deux seins généreux
Ô toi, ma douce oiselle,
Sont comme deux beaux faons
Jumeaux d’une gazelle
Parmi les lys des champs.
Déjà la fraîche brise
Jaillit avec éclat
Quand la nuit agonise
Sur le Mont Ararat
J’irai sur la montagne
Aux balsamiers en fleurs.
Où la myrrhe accompagne
Ce lacis de couleurs.
Ô toi ma bien-aimée,
Ta beauté me confond.
Par tes feux allumée
Mon âme se morfond.
Ô toi ma fiancée,
Abaisse ton regard
De la cime glacée
Vers ton peuple hagard.
Ô toi, ma bien-aimée,
Des cimes de Sanir,
Du fond de l’Idumée,
Je te vois revenir.
Ô toi, ma bien-aimée,
Des cimes de l’Hébron
Tu descends embaumée,
Ceinte de liserons.
Ton cœur perçant la brume
Connaît mes sens troublés.
Ton feu qui me consume
Est d’or comme les blés.
Mon cœur, ma fiancée,
Ta beauté me confond.
Sur la cime glacée
Mon âme se morfond.
Que ton amour me charme,
Toi que j’aime, ma sœur !
Ta beauté me désarme,
Me pousse à la douceur.
Ton amour est délice
Que je préfère au vin,
Pourpre cardinalice.
Ton parfum est divin.
C’est pour moi qu’il embaume
La lavande et le pin,
Diffusant son arôme
Le long d’un jour sans fin.
Tes lèvres purpurines
Distillent sur mes seins
En larmes saphirines
Les miels vierges et pleins.
Le lait est sous ta langue.
Le parfum du Liban,
En odorante gangue,
Te fais un doux carcan.
Ma sœur, mon azalée,
Est un parfum bien clos,
Une source scellée
Pour moi, son bel héros.
Les plus rares essences,
Le nard et le safran,
L’ardente efflorescence,
Le sisymbre odorant,
L’aloès et la myrrhe
Exhalent leurs parfums
Dans mon céleste empire
Où flottent leurs embruns.
Ma soeur, source féconde,
L’eau vive de ton puits
En chemin vagabonde
Aux rives de mes nuits.
L’épouse
Pour mon Seigneur que j’aime
Debout bel aquilon !
Cisèle ce poème
Qui chante Salomon !
Que l’autan s’établisse
Sur mon jardin secret
Et se fasse complice
Du chant du ruisselet !
Que mon Bien-Aimé vienne
Dans son jardin privé
Où la nature entraîne
Mon rêve inachevé !
L’époux
Ma sœur, ma fiancée,
Dans mon éden je viens.
La coupe rosacée
Que dans mes mains je tiens
Laisse perler la myrrhe
Qui coule sur tes seins
Que mon regard admire.
La chute de tes reins
Accueille le doux baume
Qui tombe de mes mains.
Et le miel sur ma paume
Ruisselle des essaims.
Le vin que je recueille
Est pour vous, mes amis.
Venez, je vous accueille,
Mes agneaux, mes brebis.
Quatrième poème
L’épouse
Je dors mais mon cœur veille.
J’entends mon bel amour
Qui force mon oreille :
« Ouvrez –moi ! Vois le jour
Qui s’éveille à l’aurore
Comme la perle naît
Sur le noir ellébore !
Vois tout ce que j’ai fait !
J’ai jeté ma tunique
Au détour du chemin !
Ecoute ma supplique
Et prends moi sur ton sein.
Comment la remettrai-je ?
Vois ! j’ai lavé mes pieds !
Comment les salirai-je ?
Je te veux , prends pitié !
Par le trou de la porte
Mon aimé, inquiet,
Que le désir emporte,
A poussé le loquet.
Et, du coup, mes entrailles
Ont aussitôt frémi
Quand, lourde des semailles,
Dans le soir endormi,
Pour t’ouvrir, je me lève.
La myrrhe de mes mains
Coule comme la sève
Quand on gemme les pins,
Sur la barre d’ébène,
Libérant le verrou.
Et je pousse le pêne,
Prise d’un désir fou.
J’ouvre à celui que j’aime.
Je tends déjà mes bras.
Mon angoisse est extrême.
Je m’avance à grands pas.
Mon amour, lui que j’aime,
Est parti, dos tourné !
Je suis hagarde et blême,
Le cœur éperonné.
Je me meurs, je rends l’âme.
Dans un ultime cri
Je l’appelle, je me pâme.
Mon Amour est parti !
Dans les lacs de la ville
Je ne l’ai point trouvé.
Déjà mon cœur vacille
Par l’angoisse levé.
Je rencontre les gardes
Bardés de justaucorps.
Ils me frappent, blessée !
Ô vous qui me voyez
Par la peur terrassée,
Ô vous qui me fuyez,
Dites-lui que je l’aime,
Que je meurs d’amour
Dans un tourment extrême,
A l’ombre d’un vautour .
Le chœur
Ô toi, symbole de la femme,
Ton Bien-Aimé, qu’a-t-il de plus
Que les autres, pour qu’il t’enflamme ?
Dis-nous donc, serait-il Phébus ?
L’épouse
Mon Bien-Aimé que j’aime
Est plus beau que Phébus.
Cette beauté suprême
A l’éclat d’Uranus.
Ses boucles que j’effleure,
Au creux du clair-obscur,
Parfument ma demeure.
Sa tête est d’un or pur !
Ses yeux sont des colombes
Se baignant dans le lait,
Au milieu des palombes
Qui survolent d’un trait
Cet océan d’eau vive.
Sa joue est un massif
Où mon âme est captive,
Dont le parfum lascif
Livre les aromates
Que distille l’amour
Au creux de mes stigmates .
Ses lèvres font le tour
De ma gorge mutine
Dont le teint a, du lys,
La blancheur opaline.
Des pierres de Tarsis
Ornent sa main voilée,
Comme des globes d’or
Sur la voûte étoilée.
Son cœur est un trésor !
Son corps a de l’ivoire
Le poids de mes désirs.
Il est comme un ciboire,
Incrusté de saphirs !
Ses jambes sont d’albâtre,
Leurs socles des fûts d’or,
Noble ogive sur l’âtre
Où le feu brûle encor.
Il a l’aspect de l’arbre,
Du cèdre du Liban,
Où, sur le tronc de marbre,
L’âme accroche un ruban.
Ses discours font merveille
Par leur suavité.
En lui tout ensoleille…
Charme, douceur, beauté…
Telle est ma perle rare,
Rehaussant l’organdi.
Au lys je le compare.
Hélas, il est parti …
Le Chœur
Ô toi, la plus belle des femmes,
Où donc s’en va ton Bien-Aimé ?
Tu le cherches, tu le réclames.
A ta vue il s’est dissipé !
L’épouse
Mon Bien-Aimé rebelle
Est venu ce soir
Pour paître son agnelle
Au champs où vient s’asseoir
Mon âme qui pardonne.
Mon Bien-Aimé, mon Roi,
A lui seul je me donne,
Comme il se fond en moi !
Cinquième poème
L’époux
Mon cœur, mon harmonie,
Belle comme Tirça,
Capitale bénie
Vois, je reste en-deça
De ma terrible envie.
Détourne tes regards
De mon âme asservie.
Tes yeux sont des poignards.
Tes cheveux me fascinent ;
Ils ondulent au vent
Et sur tes reins dessinent
Les ressauts d’un torrent.
Tes dents sont des agnelles
Qui remontent du bain.
Tes voiles de dentelle
Laissent percer le grain
Du rubis de ta joue.
« Unique est mon Amour ! »
Il faut que je l’avoue
Aux reines de la cour,
Sur qui mon regard tombe,
A cette femme- fleur,
« Unique est ma colombe
Qui roucoule à mon cœur ! »
L’unique de sa mère
Qu’un sourire enchanta,
L’unique lui fut chère
Lorsqu’elle l’enfanta.
Et c’est glorifiée
Par ce destin divin
Qu’elle fut conviée
A mon royal festin.
Qu’elle est donc cette belle
Qui surgit de la nuit
Telle une aube nouvelle ?
Comme la lune luit
Comme le soleil brille,
Quand ma belle apparaît !
Sa prunelle scintille
Et son corps est parfait.
Le chœur
Reviens ! reviens, la Sulamite !
Reviens que nous te regardions !
L’époux
Sa danse vous excite,
Vulgaires trublions !
Ô toi, fille de prince,
Déesse aux pieds cambrés,
A la taille si mince !
C’est sur tes flancs ombrés
Que s’est penché l’artiste
Pour sculpter un collier.
Ton nombril est le ciste
Que remplit l’espalier.
Ton giron est l’amphore
Où germe le froment.
La belle canéphore
La porte fièrement
Sur sa tête dorée,
Que le lys argenté,
En volute ajourée,
Pare de sa beauté.
Ô toi, ma douce oiselle,
Tes seins sont deux beaux faons
Jumeaux d’une gazelle,
Tes yeux des océans
Où se mire la terre.
Ton col est une tour
Que cet ivoire enserre
Dans son écrin d’amour !
Ton nez est comme un phare,
Sentinelle d’Hébron
Pour celui qui s’égare
Aux abords du Cédron.
Ta tête se redresse,
Ressemblant au Carmel,
Et ton port de déesse
Est digne d’Israël.
Les boucles de tes nattes
Retombent sur ton front
En courbes délicates
Où les plis se défont.
Un Roi se prend au piège
De ces boucles du feu
Qui l’entoure et l’assiège.
De mon amour l’aveu
Te rend belle et charmante,
Dans cet élan altier
Te dressant haletante.
Ton corps est un palmier
Dont tes seins sont les grappes
Et je veux y monter.
En royales agapes ;
Je veux les déguster.
Ta parole est exquise
Et perle des raisins
Dont mon amour se grise
En caressant tes seins ;
Ce vin sur toi s’écoule
Et ruisselle sur moi
En vague dont la houle
Berce mon doux émoi.
L’épouse
Mon Bien-Aimé me donne
Son amour à cueillir.
A lui je m’abandonne ;
Il me fait défaillir…
Passons dans ce village,
Les heures de la nuit,
En doux vagabondage
Où l’amour nous conduit.
Dès que l’aube s’annonce.
Aux vignes nous irons
Arracher à la ronce
Les tendres liserons.
Dès que le soleil brille
Nous irons découvrir
Sur la première vrille
La fleur prête à s’ouvrir.
Alors je serai tienne .
Au creux de ta pudeur
Il faudra que je vienne
Déposer mon bonheur…
Parmi les mandragores
Exhalant leur parfum,
Au pied des sycomores
J’en goûterai l’embrun.
Que ne sois-tu mon frère
Que j’aurais enlacé
Sans subir la colère
De ton peuple agacé.
Dans ma coupe de jade
J’offre à mon Roi vainqueur
Le nectar de grenade
Qui perle de mon cœur.
Je repose ma tête
Sur le bras d’un héros
Qui par amour s’apprête
A forcer mon enclos.
Ah ! je vous en conjure
Par les biches des champs,
Ne faites pas l’injure
De troubler par vos chants
Le sommeil de mon Maître,
Mon Seigneur pour toujours.
Laissez-le reparaître
Dans ses plus beaux atours …
Le dénouement
Le Chœur
Qui monte revivifiée
Du fond de ce désert brûlant ?
Par Son amour pacifiée
Elle ouvre son cœur jubilant !
L’époux
Vois la couche moussue
Sous les pommiers en fleurs
Lorsque tu fus conçue
Au feu de mes ardeurs !
Dépose, mon Aimée,
Comme un sceau, sur mon cœur,
La robe d’hyménée
Recouvrant ta pudeur.
L’amour, la jalousie
Sont forts comme la mort …
L’amour est ambroisie,
La vie est réconfort.
L’âme purifiée
Par la flamme de Dieu
Renaît sanctifiée
Pour toujours en ce lieu.
Chant final
Enfin tu seras mienne
J’ai ciselé ton corps au burin de l’amour
Sculptant dans le satin la courbe délicate
D’un sein abandonné qu’une main douce flatte
Lorsque tombe la nuit pour que meure le jour.
J’ai puisé dans tes yeux au merveilleux contour
L’eau vive d’un bonheur où ta splendeur éclate
A l’ombre de ton âme et sa flamme écarlate
Féconde le sillon d’un champ prêt au labour.
Au galbe d’une épaule où mon cœur s’abandonne
J’ai trouvé la douceur d’un parfum qui se donne
Au souffle du matin dans un premier baiser.
Au creux de ta pudeur dont je force l’armure
Je love le désir que je veux apaiser
Comme un torrent fougueux qui se rend et murmure.
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