Pierre GRAND’EURY

 

 

 

La Sulamite

 

Poèmes lyriques

d’après le Cantique des Cantiques

 

 

 

 

 

 

Illustrations : Françoise Grand’Eury

 

 

 

 

 

Ayant eu l’insigne honneur de diriger les arabesques mouvantes de la patrouille de France , Pierre GRAND’EURY sait , au plus haut point , que pour donner à une réalisation artistique toute sa plénitude, le don ne suffit pas .

C’est pour cela qu’en poésie, il a tenu à parachever sa connaissance des lois de l’harmonie inhérente à notre langue ;

Avec ce recueil, son premier en vers réguliers, nous le voyons s’élever harmonieusement dans le ciel de la pensée, vers l’amour infini, et nous ressentons le même émerveillement, la même émotion, que lorsque nous contemplions les évolutions dont il avait composé et dirigé les figures impressionnantes .

La Sulamite n’est pas une traduction littérale du Cantique des Cantiques. Ce n’est pas, non plus, une banale imitation . Ce serait, je crois, suivant l’expression d’Emile FAGUET « une innutrition » . En effet, dans l’éblouissement de l’amour qui s’y mire, l’auteur a bu à la source originelle de ce printemps du monde, de ce chef -d’œuvre de l’humanité.

Il en a savouré toute la fraîcheur, l’émotion, la lumière. Son âme de vrai poète s’en est imprégnée comme la terre féconde qui reçoit l’eau du ciel d’où jaillit la vie .

Alors, dans un décor biblique, c’est un chant nouveau qui est né, un chant pur d’une sensualité jeune et limpide, mêlée au frémissement du printemps, à l’éclatement du bourgeon de l’âme qui s’élance fougueusement vers l’amour infini jusqu’au souffle créateur d’où jaillit l’incantation poétique .

Excepté le sonnet du début, comme un prélude, et celui de la fin, apothéose de l’Amour, ce recueil est écrit en vers courts, hexamètres pour la Sulamite et le Roi, octosyllabes pour le chœur .

Le retour rapproché des rimes qui en résulte souligne le halètement de l’émotion, l’intensité éperdue de la passion, l’élan bouleversant vers l’amour absolu, le don total, et l’on sent à quel point l’auteur s’est identifié aux personnages dont il est devenu , pathétiquement, la Voix .

Comme dans la vie , Pierre et Françoise GRAND’EURY savent, avec le même élan d’amour, la même souplesse élégante d’un art consommé, unir les chants passionnés de l’un et l’ondoiement frémissant des lignes pures et vivantes de l’autre, aux palpitations de la terre accordées à la symphonie infinie des cycles de l’univers .

La parfaite correspondance de leurs talents complémentaires en amplifie le charme et nous émerveille

Marie-Thérèse HORTE-MALET

de la Société des gens de Lettres de France

l’Académie des poètes Classiques de France

la Société des Poètes Français

 

Prélude

 

 

Pour toi, ma Sulamite

Dans l’airain de l’amour, pour Toi, ma Sulamite,

J’ai sculpté le chemin qui mène à ton enclos

Où je veux t’amener, dans ce doux nid bien clos,

A pousser les soupirs d’une femme séduite.

Vers la voûte étoilée à l’éclat sans limite

Je laisserai monter de ces bourgeons éclos

Le parfum délicat dont use le héros

Pour émouvoir le cœur de la belle Aphrodite.

Longtemps tu m’as cherché dans cette blanche nuit,

Dont une horrible angoisse encore te poursuit,

Et tu m’as retrouvé… Je veux que tu sois mienne !

Que la myrrhe et l’encens honorent ta beauté !

Qu’en ce monde souffrant notre amour parvienne

A ramener à Dieu toute l’Humanité !

 

Prologue

 

L’épouse

 

Alors je m’abandonne

A son plus fou baiser !

Car l’amour qu’il me donne

Ne pourra m’apaiser.

Il est un pur délice

Que je préfère au vin.

Son corps est un calice

D’où le nectar divin

Se répand sur ma lèvre

Et je boirai ce corps

Qui pour toujours m’enfièvre

Près de lui je m’endors.

Ses parfums sont la cause

De ma douce langueur

Comme la fleur éclose

Apaise la vigueur.

Il est puits d’allégresse.

Il est source d’amour.

Je clame sa noblesse

A l’aube de ce jour.

 

 

Premier poème

L’épouse

J’ai souffert et pourtant

J’ai su me garder belle

A l’ombre de l’auvent

Des tentes que cisèle

Le soleil de Quédar.

Et ma beauté s’abreuve

Aux embruns du nectar

Qui s’élèvent du fleuve.

A mon teint basané

Ne prenez donc pas garde.

Mon corps est profané

Mais Dieu seul me regarde.

Odieux Chaldéen,

Toi le fils de ma mère !

Ton corps marmoréen

Redeviendra poussière

Car à cause de toi

J’ai fui la Palestine,

Mon cœur rempli d’effroi

Et mon âme orpheline.

Mais je sais que Yahvé

Jamais ne m’abandonne.

Sur le chemin pavé

Il me guide et pardonne.

Et je veux qu’en ce jour

Où je prie et j’exulte

Il réponde à l’amour

Que dans mon cœur je sculpte.

 

le Chœur

Ô toi, des femmes la plus belle

Suis les traces de ses troupeaux.

Ne crains pas le chemin rebelle

Que scande le chant des pipeaux.

 

L’époux

Nabuchodonosor

En exil t’a jetée.

La Babylone d’or

Ne t’a point fécondée.

Comment sais-tu garder

Cette splendeur de reine

Que je veux dénuder,

Qui me tient en haleine ?

Ton corps est un trésor.

Sous ton voile on devine

Cette rivière d’or

Sur ta gorge divine.

 

Dialogue des époux

 

Tandis que mon Dieu reste

Superbe en son enclos,

D’un doux parfum céleste

J’honore son repos.

Mon Bien-Aimé se couche

Contre mon sein brûlant

Exhalant de sa bouche

Un murmure troublant.

Il est comme une grappe

Au soleil du midi

Qui de pourpre se drape

Aux vignes d’En Gaddi.

Tes yeux sont des colombes

Ô toi, mon tendre amour.

A mon cri tu succombes,

Te donnes sans retour…

Ô toi, mon Roi que j’aime,

Ton lit délicieux

Exhale au matin blême

Des parfums précieux.

 

 

 

Le Palais et le Temple

Ont le cèdre pour bois

Et Salomon contemple

La demeure des Rois.

Je suis ta fleur princière,

Narcisse de Saron,

La sève printanière

Au pays d’Aaron.

Telle est ma bien-aimée

Parmi les lys des champs,

Noble fleur enflammée

Au désir du printemps.

Mon amour est le marbre

Dans le marais fangeux

Comme resplendit l’arbre

Aux fruits délicieux.

Vois, je me suis assise

A son arbre d’amour.

Au pays de Moïse

Il promet le retour.

Soutenez-moi, ma mie

Car je souffre d’amour.

Mon âme s’anémie

A la langueur du jour.

Je repose ma tête

Sur le bras d’un héros

Qui, par amour, s’apprête

A forcer mon enclos.

Ah ! je vous en conjure,

Par les biches des champs,

Ne faites pas l’injure

De troubler par vos chants

Le sommeil de mon Maître,

Mon Seigneur pour toujours.

 

 

Laissez le reparaître

Dans ses plus beaux atours.

Par les jeunes gazelles

Qui sautent les ravins,

Respectez, damoiselles,

Ses beaux rêves divins.

C’est le temps des matins

Eclatants de rosée.

C’est le temps des lutins

Dans la brume irisée.

Le temps du premier fruit,

Du parfum qui s’exhale,

De l’oiseau qui séduit,

Du chant de la cigale.

D’inaccessibles lieux

Protègent ma colombe.

Ouvre- moi donc les yeux,

Que pour toi je succombe !

Ta voix a la douceur

De l’archet sur la corde

Qui fait vibrer mon cœur

Au chant qui nous accorde.

C’est le temps de l’amour …

Eloignez mes voisins,

Ces ravageurs de vignes,

Ces voleurs de raisins,

Ces corrompus indignes !

Mes sarments sont en fleurs

Pour ma douce gazelle.

Fuyez, maudits voleurs,

N’effrayez pas l’oiselle !

 

 

Second poème

 

J’entends mon Bien-Aimé.

Je le vois… il arrive,

Bondissant sublimé,

Gazelle sur la rive

Du torrent mugissant.

Il brille, il étincelle

Au rayon caressant,

Lorsque le jour chancelle,

Sa cuirasse d’acier.

Le voilà qui m’épie

De son regard princier.

Il vient, il me supplie.

Il élève la voix.

Tu me veux, je t’appelle.

Et déjà tu pourvois

A remplir la coupelle,

Que je bois au festin,

De ta sève royale.

Je voudrais un matin

A l’aube nuptiale

Car l’hiver est fini

Et le printemps s’apprête.

C’est le moment béni

Où la nature est prête

Au chant du rossignol,

Au vol royal de l’aigle

Guettant le campagnol

Au creux des champs de seigle.

C’est le temps de l’amour …

Mon Bien-Aimé berger

M’attire au bord du fleuve

A l’ombre du verger

Où le lys blanc s’abreuve.

N’attends pas que le vent

Du matin bleu se lève

Sur le sable mouvant.

Viens ! j’attends sur la grève …

 

 

C’est le temps de l’amour …

Au mont de l’alliance

Tu bondis comme un faon.

J’étais dans l’espérance

D’un retour triomphant !

Je croyais être tienne

Mais tu fuis mes regards.

Pour que je t’appartienne

Il te faut des égards !

Tu veux qu’on te désire

Pour être mieux aimé,

Comme le doux zéphire

Sur l’océan calmé.

Dans la nuit de l’attente

J’ai tant crié ton nom !

Que ma supplique ardente

Résonne en ton vallon

Jusqu’à ce que je trouve

Mon amour éperdu

Comme la louve, la nuit,

Son tout petit perdu.

J’ai supplié le garde

Qui veille sur nos murs ;

J’angoisse, je regarde.

Là, dans les clairs-obscurs

J’attends celui que j’aime.

J’ai croisé ton chemin

Sur la route, ici même,

Où l’ombre du jasmin

Protège ma peau brune.

Oui je m’évaderai

Tout là-haut sur la dune.

Je te regarderai.

Tu seras dans le Temple,

Tabernacle sacré

Où ma face contemple

De ton cœur l’or nacré.

 

 

Ah ! je vous en conjure,

Par les biches des champs

Ne faites pas l’injure

De troubler par vos chants

Le sommeil de mon Maître,

Mon Seigneur pour toujours.

Laissez-le reparaître

Dans ses plus beaux atours.

 

 

Troisième poème

 

Quelle est cette colonne

De vapeurs et d’encens

Qui de myrrhe festonne

Les chemins verdissants ?

Les parfums exotiques

Ont franchi les déserts

Comme des viatiques

A Salomon offerts.

Soixante preux l’escortent

Brandissant leur blason

Qu’à bout de bras ils portent

En signe d’oraison.

Au chant des mélopées,

Vétérans des combats,

Ils vont bardés d’épées

En habit d’apparat.

Chacun porte le glaive

Par crainte de la nuit.

Au dessus d’eux s’élève

Celui qui nous conduit

Vers son célesta empire.

Son trône est fait de bois

Du Liban et d’Epire

En forme de pavois.

Jour de fête et de joie !

Vous, filles de Sion,

Au soleil qui rougeoie,

Acclamez Salomon,

Votre Roi qui vous aime !

Sous le baldaquin d’or

Il ceint son diadème.

Son cœur est un trésor !

 

L’époux

Ö toi, ma bien-aimée,

Tu me combles d’amour

Et ton âme enflammée

Eternise le jour.

 

 

Tes yeux sont des sittelles

Qui sifflent à mon cœur

Leurs belles pastourelles

Pour un époux vainqueur.

Ta chevelure brune

Ondule au vent marin

Qui rafraîchit la dune

Sous le ciel azurin.

Tes dents sont la margelle

D’un puits d’amour profond

Où se penche l’agnelle

Et l’écho lui répond.

Du satin écarlate

Ta lèvre a la splendeur.

Lorsque ton rire éclate

S’envole ma pudeur.

Sa courbure effilée

Que j’aime apprivoiser

Dessine une azalée

Pour donner un baiser.

Telle une forteresse

Ton col est une tour

Où j’ose une caresse

Epousant son contour.

Cent rondaches y pendent,

Boucliers de ces preux.

A son pied ils s’étendent.

Tes deux seins généreux

Ô toi, ma douce oiselle,

Sont comme deux beaux faons

Jumeaux d’une gazelle

Parmi les lys des champs.

 

 

Déjà la fraîche brise

Jaillit avec éclat

Quand la nuit agonise

Sur le Mont Ararat

J’irai sur la montagne

Aux balsamiers en fleurs.

Où la myrrhe accompagne

Ce lacis de couleurs.

Ô toi ma bien-aimée,

Ta beauté me confond.

Par tes feux allumée

Mon âme se morfond.

Ô toi ma fiancée,

Abaisse ton regard

De la cime glacée

Vers ton peuple hagard.

Ô toi, ma bien-aimée,

Des cimes de Sanir,

Du fond de l’Idumée,

Je te vois revenir.

Ô toi, ma bien-aimée,

Des cimes de l’Hébron

Tu descends embaumée,

Ceinte de liserons.

Ton cœur perçant la brume

Connaît mes sens troublés.

Ton feu qui me consume

Est d’or comme les blés.

Mon cœur, ma fiancée,

Ta beauté me confond.

Sur la cime glacée

Mon âme se morfond.

Que ton amour me charme,

Toi que j’aime, ma sœur !

Ta beauté me désarme,

Me pousse à la douceur.

Ton amour est délice

Que je préfère au vin,

Pourpre cardinalice.

 

Ton parfum est divin.

C’est pour moi qu’il embaume

La lavande et le pin,

Diffusant son arôme

Le long d’un jour sans fin.

Tes lèvres purpurines

Distillent sur mes seins

En larmes saphirines

Les miels vierges et pleins.

Le lait est sous ta langue.

Le parfum du Liban,

En odorante gangue,

Te fais un doux carcan.

Ma sœur, mon azalée,

Est un parfum bien clos,

Une source scellée

Pour moi, son bel héros.

Les plus rares essences,

Le nard et le safran,

L’ardente efflorescence,

Le sisymbre odorant,

L’aloès et la myrrhe

Exhalent leurs parfums

Dans mon céleste empire

Où flottent leurs embruns.

Ma soeur, source féconde,

L’eau vive de ton puits

En chemin vagabonde

Aux rives de mes nuits.

L’épouse

 

Pour mon Seigneur que j’aime

Debout bel aquilon !

Cisèle ce poème

Qui chante Salomon !

Que l’autan s’établisse

Sur mon jardin secret

Et se fasse complice

Du chant du ruisselet !

Que mon Bien-Aimé vienne

Dans son jardin privé

Où la nature entraîne

Mon rêve inachevé !

 

 

L’époux

Ma sœur, ma fiancée,

Dans mon éden je viens.

La coupe rosacée

Que dans mes mains je tiens

Laisse perler la myrrhe

Qui coule sur tes seins

Que mon regard admire.

La chute de tes reins

Accueille le doux baume

Qui tombe de mes mains.

Et le miel sur ma paume

Ruisselle des essaims.

Le vin que je recueille

Est pour vous, mes amis.

Venez, je vous accueille,

Mes agneaux, mes brebis.

 

 

 

Quatrième poème

L’épouse

Je dors mais mon cœur veille.

J’entends mon bel amour

Qui force mon oreille :

« Ouvrez –moi ! Vois le jour

Qui s’éveille à l’aurore

Comme la perle naît

Sur le noir ellébore !

Vois tout ce que j’ai fait !

J’ai jeté ma tunique

Au détour du chemin !

Ecoute ma supplique

Et prends moi sur ton sein.

Comment la remettrai-je ?

Vois ! j’ai lavé mes pieds !

Comment les salirai-je ?

Je te veux , prends pitié !

 

Par le trou de la porte

Mon aimé, inquiet,

Que le désir emporte,

A poussé le loquet.

Et, du coup, mes entrailles

Ont aussitôt frémi

Quand, lourde des semailles,

Dans le soir endormi,

Pour t’ouvrir, je me lève.

La myrrhe de mes mains

Coule comme la sève

Quand on gemme les pins,

Sur la barre d’ébène,

Libérant le verrou.

Et je pousse le pêne,

Prise d’un désir fou.

J’ouvre à celui que j’aime.

Je tends déjà mes bras.

Mon angoisse est extrême.

Je m’avance à grands pas.

 

 

Mon amour, lui que j’aime,

Est parti, dos tourné !

Je suis hagarde et blême,

Le cœur éperonné.

Je me meurs, je rends l’âme.

Dans un ultime cri

Je l’appelle, je me pâme.

Mon Amour est parti !

 

Dans les lacs de la ville

Je ne l’ai point trouvé.

Déjà mon cœur vacille

Par l’angoisse levé.

Je rencontre les gardes

Bardés de justaucorps.

Ils me frappent, blessée !

Ô vous qui me voyez

Par la peur terrassée,

Ô vous qui me fuyez,

Dites-lui que je l’aime,

Que je meurs d’amour

Dans un tourment extrême,

A l’ombre d’un vautour .

Le chœur

Ô toi, symbole de la femme,

Ton Bien-Aimé, qu’a-t-il de plus

Que les autres, pour qu’il t’enflamme ?

Dis-nous donc, serait-il Phébus ?

 

L’épouse

Mon Bien-Aimé que j’aime

Est plus beau que Phébus.

Cette beauté suprême

A l’éclat d’Uranus.

Ses boucles que j’effleure,

Au creux du clair-obscur,

Parfument ma demeure.

Sa tête est d’un or pur !

Ses yeux sont des colombes

Se baignant dans le lait,

Au milieu des palombes

Qui survolent d’un trait

Cet océan d’eau vive.

 

Sa joue est un massif

Où mon âme est captive,

Dont le parfum lascif

Livre les aromates

Que distille l’amour

Au creux de mes stigmates .

Ses lèvres font le tour

De ma gorge mutine

Dont le teint a, du lys,

La blancheur opaline.

Des pierres de Tarsis

Ornent sa main voilée,

Comme des globes d’or

Sur la voûte étoilée.

Son cœur est un trésor !

Son corps a de l’ivoire

Le poids de mes désirs.

Il est comme un ciboire,

Incrusté de saphirs !

Ses jambes sont d’albâtre,

Leurs socles des fûts d’or,

Noble ogive sur l’âtre

Où le feu brûle encor.

Il a l’aspect de l’arbre,

Du cèdre du Liban,

Où, sur le tronc de marbre,

L’âme accroche un ruban.

Ses discours font merveille

Par leur suavité.

En lui tout ensoleille…

Charme, douceur, beauté…

Telle est ma perle rare,

Rehaussant l’organdi.

Au lys je le compare.

Hélas, il est parti …

 

Le Chœur

Ô toi, la plus belle des femmes,

Où donc s’en va ton Bien-Aimé ?

Tu le cherches, tu le réclames.

A ta vue il s’est dissipé !

 

L’épouse

Mon Bien-Aimé rebelle

Est venu ce soir

Pour paître son agnelle

Au champs où vient s’asseoir

Mon âme qui pardonne.

Mon Bien-Aimé, mon Roi,

A lui seul je me donne,

Comme il se fond en moi !

 

 

 

Cinquième poème

L’époux

Mon cœur, mon harmonie,

Belle comme Tirça,

Capitale bénie

Vois, je reste en-deça

De ma terrible envie.

Détourne tes regards

De mon âme asservie.

Tes yeux sont des poignards.

Tes cheveux me fascinent ;

Ils ondulent au vent

Et sur tes reins dessinent

Les ressauts d’un torrent.

Tes dents sont des agnelles

Qui remontent du bain.

Tes voiles de dentelle

Laissent percer le grain

Du rubis de ta joue.

« Unique est mon Amour ! »

Il faut que je l’avoue

Aux reines de la cour,

Sur qui mon regard tombe,

A cette femme- fleur,

« Unique est ma colombe

Qui roucoule à mon cœur ! »

L’unique de sa mère

Qu’un sourire enchanta,

L’unique lui fut chère

Lorsqu’elle l’enfanta.

Et c’est glorifiée

Par ce destin divin

Qu’elle fut conviée

A mon royal festin.

Qu’elle est donc cette belle

Qui surgit de la nuit

Telle une aube nouvelle ?

Comme la lune luit

Comme le soleil brille,

Quand ma belle apparaît !

 

Sa prunelle scintille

Et son corps est parfait.

 

 

Le chœur

Reviens ! reviens, la Sulamite !

Reviens que nous te regardions !

 

L’époux

 

Sa danse vous excite,

Vulgaires trublions !

Ô toi, fille de prince,

Déesse aux pieds cambrés,

A la taille si mince !

C’est sur tes flancs ombrés

Que s’est penché l’artiste

Pour sculpter un collier.

Ton nombril est le ciste

Que remplit l’espalier.

Ton giron est l’amphore

Où germe le froment.

La belle canéphore

La porte fièrement

Sur sa tête dorée,

Que le lys argenté,

En volute ajourée,

Pare de sa beauté.

Ô toi, ma douce oiselle,

Tes seins sont deux beaux faons

Jumeaux d’une gazelle,

Tes yeux des océans

Où se mire la terre.

Ton col est une tour

Que cet ivoire enserre

Dans son écrin d’amour !

Ton nez est comme un phare,

Sentinelle d’Hébron

Pour celui qui s’égare

Aux abords du Cédron.

 

 

Ta tête se redresse,

Ressemblant au Carmel,

Et ton port de déesse

Est digne d’Israël.

Les boucles de tes nattes

Retombent sur ton front

En courbes délicates

Où les plis se défont.

Un Roi se prend au piège

De ces boucles du feu

Qui l’entoure et l’assiège.

De mon amour l’aveu

Te rend belle et charmante,

Dans cet élan altier

Te dressant haletante.

Ton corps est un palmier

Dont tes seins sont les grappes

Et je veux y monter.

En royales agapes ;

Je veux les déguster.

Ta parole est exquise

Et perle des raisins

Dont mon amour se grise

En caressant tes seins ;

Ce vin sur toi s’écoule

Et ruisselle sur moi

En vague dont la houle

Berce mon doux émoi.

 

L’épouse

Mon Bien-Aimé me donne

Son amour à cueillir.

A lui je m’abandonne ;

Il me fait défaillir…

Passons dans ce village,

Les heures de la nuit,

En doux vagabondage

Où l’amour nous conduit.

Dès que l’aube s’annonce.

Aux vignes nous irons

Arracher à la ronce

Les tendres liserons.

Dès que le soleil brille

Nous irons découvrir

Sur la première vrille

La fleur prête à s’ouvrir.

Alors je serai tienne .

Au creux de ta pudeur

Il faudra que je vienne

Déposer mon bonheur…

Parmi les mandragores

Exhalant leur parfum,

Au pied des sycomores

J’en goûterai l’embrun.

Que ne sois-tu mon frère

Que j’aurais enlacé

Sans subir la colère

De ton peuple agacé.

Dans ma coupe de jade

J’offre à mon Roi vainqueur

Le nectar de grenade

Qui perle de mon cœur.

Je repose ma tête

Sur le bras d’un héros

Qui par amour s’apprête

A forcer mon enclos.

Ah ! je vous en conjure

Par les biches des champs,

Ne faites pas l’injure

De troubler par vos chants

Le sommeil de mon Maître,

Mon Seigneur pour toujours.

Laissez-le reparaître

Dans ses plus beaux atours …

 

 

 

Le dénouement

 

Le Chœur

Qui monte revivifiée

Du fond de ce désert brûlant ?

Par Son amour pacifiée

Elle ouvre son cœur jubilant !

 

L’époux

Vois la couche moussue

Sous les pommiers en fleurs

Lorsque tu fus conçue

Au feu de mes ardeurs !

Dépose, mon Aimée,

Comme un sceau, sur mon cœur,

La robe d’hyménée

Recouvrant ta pudeur.

L’amour, la jalousie

Sont forts comme la mort …

L’amour est ambroisie,

La vie est réconfort.

L’âme purifiée

Par la flamme de Dieu

Renaît sanctifiée

Pour toujours en ce lieu.

 

 

Chant final

 

Enfin tu seras mienne

 

J’ai ciselé ton corps au burin de l’amour

Sculptant dans le satin la courbe délicate

D’un sein abandonné qu’une main douce flatte

Lorsque tombe la nuit pour que meure le jour.

J’ai puisé dans tes yeux au merveilleux contour

L’eau vive d’un bonheur où ta splendeur éclate

A l’ombre de ton âme et sa flamme écarlate

Féconde le sillon d’un champ prêt au labour.

Au galbe d’une épaule où mon cœur s’abandonne

J’ai trouvé la douceur d’un parfum qui se donne

Au souffle du matin dans un premier baiser.

Au creux de ta pudeur dont je force l’armure

Je love le désir que je veux apaiser

Comme un torrent fougueux qui se rend et murmure.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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