Au
carrefour des civilisations, savoir reprendre à l’un ce que l’on va offrir à
l’autre :
Flux
et reflux linguistiques au pays des Turkmènes
Contact des langues / Interférences
linguistiques dans l’espace arabo-turco-persan
mai 2001, Université de Téhéran
On
peut être perdu au cœur des steppes de l’Asie Centrale et faire l’objet d’un
mouvement de flux et de reflux linguistiques. On peut aussi être citoyen d’une
république numériquement faible (4,3
millions d'habitants, soit une densité inférieure à 10 habitants au km²), et
faire l’objet d’une cour effrénée de grands courants linguistiques. Enfin, on
peut être à des milliers de kilomètres d’une culture dominante avec laquelle on
n’a jamais été en contact direct et s’en imprégner chaque jour un peu plus.
C’est en tous les cas positivement que le Turkménistan et les Turkmènes
répondraient à ce « quiz » sur les courants linguistiques qui
traversent ce vaste et potentiellement riche pays du continent asiatique.
Le propos de notre article est
d’illustrer les différents courants de langues qui ont traversé le Turkménistan
et de tenter de définir les contours linguistiques du Turkménistan de demain,
et les intérêts géopolitiques ou économiques qui en découlent. Nous verrons
donc les différents flux ou axes qui apportent à leur passage (et à leur
disparition) une nouvelle dimension culturelle au pays.
1er axe : Le turkmène,
langue ethnologique
Les Turkmènes, peuple issu
des tribus oghouz et qui s’est implanté au Nord de la mer d'Aral, parlent un
ensemble de dialectes qui appartient au rameau occidental de la famille des
langues türk, qui ont pour spécificité de partager une communauté grammaticale,
et syntaxique du lexème:
Racine + Suffixe de dérivation +
Désinence
C’est sur cette base et revendication
identitaire ancestrale que le pouvoir en place, inchangé depuis l’indépendance
en automne 1991, revendique aujourd’hui une turkménisation légitime du pays.
Or, quand on sait combien la langue russe a été celle de l’éducation, de
l’économie et de la politique, il s’agit pour de nombreux Turkmènes d’un
ré-apprentissage de la langue de leurs ancêtres plutôt que d’une mise en
pratique systématique d’une langue qu’ils connaissent d’ailleurs fort mal.
On verra par ailleurs que l'écriture du
turkmène a été étroitement liée aux changements politiques qui ont façonné le
pays au cours de l'histoire. Dès le VIème siècle, les peuples türk avaient
adopté un alphabet runique, dit aussi de l'Orkhon, du nom du fleuve qui
traverse le nord de la Mongolie. Différents alphabets se sont alors succédé en
fonction des envahisseurs. On a ainsi retrouvé des textes et stèles écrits en
caractères manichéens, syriaques, sanscrits ou signes tibétains
2ème axe : l’Islam et le
développement de l’arabe et du persan :
Avec l'adoption de l'Islam
entre le Xème et le XVème siècle, la langue turkmène a
été écrite jusqu'en 1920 en alphabet arabo-persan. Bien que langue sainte
(coranique), l’élite turkmène et les poètes (dont Magtymguly, au XVIIème
siècle), ont préféré le persan à l’arabe dans les correspondances, poèmes,
récits ou rapports administratifs. Cet usage du persan s’explique par la
proximité géographique des persanophones, mais également par l’éclat de la
poésie persane dont les retombées ont atteint les bords de l’Amou daria. Au
cours du XVIème siècle, les Turkmènes sont pris dans les conflits
qui secouent la Perse séfévide et les Khanats ouzbeks et deviennent, au fil de
l'histoire, les pions de l'un ou des autres
3ème axe : Le système
colonial et l’entrée du russe dans la région
Dernière région du Turkestan
à passer sous influence russe, c'est entre 1879 et 1885 que les Turkmènes sont
intégrés à l'empire tsariste, puis en 1925 à l'Union soviétique. Après le
congrès de Bakou[1] en 1926, dans une Union soviétique où
l'on désirait exporter la révolution bolchevique, le turkmène a été latinisé
une première fois pour faciliter de lecture par des intervenants étrangers,
notamment Turcs. L'alphabet turkmène était alors proche de celui adopté par la
république kémaliste, avec toutefois des différences marquantes: le -ç
et le -c avaient des prononciations opposées en Turquie et au
Turkménistan. Les voyelles longues étaient marquées par un redoublement: aa,
oo, uu etc...
Les Turkmènes, peuple de
culture et de tradition nomade, ont été soumis à plusieurs décennies de
russification, renforcée par la politique soviétique de sédentarisation et
collectivisation qui a culminé dans les années '30. La langue russe,
contrairement à l’arabe et au persan, ne voisine pas avec le turkmène, mais
s’impose comme la langue de la culture, la langue de l’économie et surtout
comme la langue du pouvoir. Là où les Soviétiques ont échoué (comme dans les
pays baltes ou en Géorgie), ils ont réussi à intégrer la co-existence du
turkmène et du russe dans une échelle de valeur où le russe apparaissait comme
la langue du dominant, et le turkmène, comme celle du dominé.
Le carrefour linguistique de
ces entités culturelles (turkmène, persane et russe) trouve son paroxysme dans
de nombreuses situations, dont, à titre d’exemple, la mesure du temps : En
effet, en turkmène standard, le système numéral est türk un bir, deux, iki,
trois üç, quatre dört, cinq bäş, six alty, sept
ýedi, huit sekiz, neuf dokuz, dix on ; les
jours de la semaine sont en persan : lundi duşenbe, mardi
sişembe, mercredi çarşenbe, jeudi peşenbe, vendredi anna, samedi
şenbe, dimanche ýekşenbe, et les mois sont en russe : janvier ýanwar,
février fewral, mars mart, avril aprel, mai maý,
juin iýun, juillet iýul, août awgust, septembre sentýabr,
octobre oktýabr, novembre noýabr, décembre dekabr
Dans un
souci tout à la fois d’éradication du persan, de minoration de l’Islam, et d’un
glissement plus facile vers une intégration du russe, les Soviétiques
(particulièrement durant les années staliniennes), ont abandonné les tentatives
ratées de latinisation de l’alphabet pour renforcer la cyrillisation des
langues d’Asie Centrale (entre 1939 et 1940), dont bien entendu le turkmène.
(On notera que le Géorgien, l’Arménien et les langues baltes n’ont pas eu à
subir cette modification drastique de la graphie, ce qui, à l’implosion de
l’Urss, a permis un retour plus facile à la langue nationale dès
l’indépendance).
Tandis
que les républiques musulmanes d’Urss se voient imposer le cyrillique, la jeune
république de Turquie conserve son alphabet latin, ce qui aura pour conséquence
d’éloigner pendant plus de 70 ans, en plus des clivages politiques, ces langues
cousines.
Parallèlement
à la russification de la république, les images officielles offrent un contexte
idyllique au turkmène comme langue nationale : il existe ici et là un
affichage public bilingue, des écoles primaires turkménophones et une presse en
langue turkmène. Concrètement, aucun manuel scolaire de l’éducation supérieure
n’existe en turkmène, et la langue du secrétariat national, de l’armée et de
l’administration, de la médecine ou de la ville reste le russe. Ainsi, d’un
rapport dominant/dominé, la diglossie russe/turkmène prendra la nature d’un
clivage urbain/rural. Cette politique de plus de 70 ans laminera en profondeur
l’arabe et le persan.
4ème
axe : Le retour du turkmène comme langue identitaire
C’est en 1991 que sonne la fin du pouvoir
soviétique au Turkménistan avec la proclamation de l’indépendance. Le Président
Nýyazow qui prend immédiatement les rennes du pays dote son jeune état des
signes extérieurs de l’indépendance : une monnaie (un peu après abandon du
rouble pour le manat), un hymne, un drapeau, un siège dans les principales
organisation internationales et une langue nationale : le turkmène. Cette
volonté politique s’accompagne d’une marginalisation du russe et d’un
« relookage » de la langue turkmène pour lui rendre une noblesse qui était
jusqu’alors conféré au russe. Afin de bien marquer la différence, jusque dans
la graphie, entre le russe et le turkmène, on latinise l’écriture de la langue
dans la hâte et la précipitation, en adoptant des signes diacritiques et
symboles farfelus que la raison politique (pression de la Turquie pour exporter
clef en main son alphabetet ses lycées) mais également informatique oblige à
réformer en 1997. Parallèlement à ces bouleversements graphiques, le corpus
lexical est également chahuté par la décision administrative d’abandon des
lexèmes russes (très nombreux !) au profit de néologismes turkmènes ou au
retour à de mots persans qui avaient disparu au cours du XXième
siècle. En octobre 1995, le Président Nýyazow s’exprimant devant les membres de
l’Académie des sciences, déclarait pourtant qu’il souhaitait une coexistence
pacifique de trois langues au Turkménistan : le turkmène, le russe et
l’anglais. La réalité est bien différente, car de nombreux Russes ont quitté le
pays pour tenter une vie plus prospère en Russie, et les Turkmènes regardent à
présent leur langue avec curiosité : Avec les multiples opérations
chirurgicales qu’elle subit, la langue turkmène (par sa graphie et son corpus
sans cesse modifié) devient un élément étranger pour les Turkmènes… qui trouvent
paradoxalement dans la langue russe une valeur refuge !
De son côté, les autorités
iraniennes, voyant dans ce nouveau voisin septentrional une possibilité
d’expansion politique et culturelle, se sont empressées de signer de nombreux
accords économiques, et de financer la création d'une grande maison d'édition
pour promouvoir l’enseignement et l’apprentissage du persan. L'institut des
langues du Monde, nouvellement Institut Azady a ouvert un département de
persan fréquenté par une petite poignée d'étudiants, exclusivement masculins.
Bien qu'Achgabat ne soit qu'à une trentaine de kilomètres de l'Iran,
l'influence culturelle de Téhéran demeure très limitée: pas de journaux
iraniens, et les programmes de la télévision iranienne, arrivent en images
floues à Achgabat, où les antennes paraboliques sont d’avantage orientées vers
des programmes russophones ou turcophones. Quant à l’anglais, il est sans doute
ici comme ailleurs le grand vainqueur de cette brèche ouverte…
5ème axe : langue du rêve
: l’anglais
Force est de constater que dans un
processus de mondialisation, ‘l’american way of life’ se propage
chaque jour, apparaissant comme une des meilleures exportations de l'Occident
dans la sphère de l'intimité. Par l'intermédiaire des médias, de l'internet, de
la musique, du dollar, de la restauration rapide et des canons de l’esthétisme,
par les circuits touristiques ou les guides spécialisés, le monde entier se
familiarise avec les styles de vie et les comportements occidentaux qui
deviennent à leur tour, sauf rares exceptions, le porte-drapeau de l'identité
standardisée "universelle". Cette dernière a un impact social
important puisqu'elle combine profits économiques et modèles culturels, les
associant au plaisir et au désir. Aussi, à Achkhabad comme dans d’autres capitales
d’Asie Centrale, voit-on de nombreux jeunes arborer des vêtements américains
(jeans, casquette à l’effigie de clubs sportifs américains), et délaisser les
mélopées nationales au profit de rythmes de rap, grunge, funky, groove,
techno ou dance. Cette démarche acoustique est également accompagnée
d’une gestualité nord-américaine, le body language (façon de marcher, de
balancer les bras), et bien entendu d’une importation massive de termes
américains qui rendent l’Amérique et son rêve sans doute plus accessibles aux
Turkmènes. Parmi les Turkmènes qui virent à l’anglomanie, nombreux sont ceux
qui semblent avaliser comme bon et libérateur tout concept venu d'Occident. Le
gouvernement américain, par l’intermédiaire de ses peace-corps, ou soldats de
la paix, jeunes américains envoyés dans les nouvelles républiques d’Asie
Centrale pour prêcher la bonne parole, assurent un relais privilégié pour la
diffusion de la culture (ou sous-culture) américaine.
Conclusion
Face à ces bouleversements
linguistiques, on peut alors s’interroger sur les futurs contours phoniques des
Turkmènes : Le retour aux valeurs de l’Islam est strictement encadré par
le pouvoir politique qui veut éviter une dérive à l’afghane, et canalise donc
l’enseignement et l’apprentissage de l’arabe. Le persan reste la langue du
voisin, apprise de façon marginale par une poignée de jeunes étudiants ;
le turkmène est officiellement la langue nationale, mais ressemble aujourd’hui
à un rébus pour les Turkmènes qui la redécouvrent. Sans doute les prochaines
générations, latinisées, s’écarteront-elles progressivement du russe, langue
des « anciens » pour offrir une place plus noble à l’anglais, langue
du dollar et de l’avenir pour de nombreux jeunes Turkmènes.
Quel
que soit le futur linguistique de cet Etat gazier de l’Asie Centrale, ici comme
ailleurs le pouvoir de la langue sera le pouvoir politique. Et que ce soit la
Russie, l’Iran , la Turquie ou les Etats-Unis, tous l’ont bien compris et se
livrent aujourd’hui une bataille culturelle dont les Turkmènes seront, fidèles
à leur passé, un syncrétisme réussi.
Philippe S. BLACHER
Chargé de cours en Turkmène, INALCO
[1] Congrès des Soviets pour la construction de l'économie et de l'idéologie soviétiques. Posobie po istorii SSSR (Ministère de l'éducation de l'URSS, manuel d'histoire de l'URSS, éditions Vyshaya Shkola, Moscou 1987)