Il peut apparaître curieux que les mots communément employés par les Turcs pour désigner des institutions sociales intimes comme la famille, ou la aile(1) , soient des lexèmes étrangers, puisque la famille au sens large du terme reste encore en Turquie, la structure de base de la société.
Ce n'est pas la simple relation filiale qui prime en Turquie, limitée au père, à la mère, ou aux grands-parents, mais il s'agit d'avantage d'une relation élargie également aux oncles, tantes, cousins, parents par alliance, amis et voisins. La famille nucléaire, telle que nous l'entendons au sens français du terme, ne représente donc qu'une partie de celle que le Turc façonne dans son esprit. Tous les membres de la famille sont regroupés sous le terme générique d'akraba, se rapprochant du mot "parentèle", sans en avoir, une nouvelle fois, la limitation du lexème français. Ainsi, la famille turque, quelle soit dans un contexte agraire et provinciale, ou purement urbain, est une partie d'une communauté plus large, et ne peut donc pas être étudiée de façon isolée.
Le sens de la famille, de l'appartenance à un groupe demeure si fort en Turquie, que la langue populaire préférera que l'on s'adresse à des inconnus dans la rue par des termes évoquant une parenté fictive:
C'est la deuxième personne du singulier (sen), qui accompagne tous ces noms de parenté dans le discours. La compartimentation sexuelle n'est bien sûr pas anodine, puisque les termes de hala (tante paternelle) ou dayi (oncle maternel) ne sont jamais utilisés dans la langue courante, ce qui tend à démontrer que, dans le discours, tous les parents latéraux associés à la féminité (tantes) sont solidarisés par la mère, et que les aspects masculins (oncles) de la société trouvent un lignage par la branche paternelle.
En marge de ces appellations d'inconnus par des termes de parenté, les Turcs utilisent les termes français de madam et mösyö pour des femmes et des hommes non-musulmans étrangers au pays, ou autochtones mais de confessions autre que musulmane (chrétienne, juive). La langue turque possède cependant les lexèmes turcs Bay (Monsieur) ou Hanimefendi (Madame), applicables à tous les citoyens sans distinction de religion, et qui sont d'un registre plus soutenu, marquant automatiquement un éloignement, qui place le rapport dans un contexte de distance et de respect, ou de discours administratif, écartant immédiatement toute dimension affective et familiale dans l'échange. C'est la forme siz (deuxième personne de politesse et du pluriel) qui est utilisée avec ces dernières formes(2).
La langue turque possède toute une série de lexèmes pour s'adresser à un enfant. Nous avons retenu ici les trois manières les plus fréquentes, à Istanbul ou en province, qui dénotent la relation privilégiée et d'appartenance des enfants aux parents:
C'est ainsi qu'on inculquera aux enfants que la première valeur repose sur le fait que leur vie ne vaut que par la famille, puis, plus tard, à l'âge adulte, que l'individu ne vit que par le groupe. Ainsi, chacun comprend très vite, que l'individu esseulé ou marginalisé dans la société turque, quelque que soit le type de marginalisation, n'y a pas sa place.
1 . C'est le lexème arabe aile qui sert de substantif pour définir la famille turque. Il existe cependant toute une terminologie proprement turque pour définir les liens de parenté entre les individus, mais ces lexèmes ne recouvrent pas le champ nucléaire familial, dont le vide lexicographique a été comblé par des emprunts arabes. Il en va de même pour le mot akraba, qui signifie parents (membres de la famille). Parallèlement, le terme utilisé pour désigner la demeure, et les possessions est le terme hane, dérivé du persan. Il existe le terme ev, pour désigner la maison, mais qui est beaucoup plus restrictif que hane, ev ne signifiant que la maison comme bâtiment de résidence. Sources: Alan Duben, in, Family in Turkish Society, Sociological and Legal Studies, publié par The Turkish Social Sciences Association, Ankara, 1985, p.107.
2 . Pour un turcophone, l'emploi de sen (deuxième personne du singulier) pour s'adresser à un inconnu est aussi naturel que le vouvoiement pour un francophone. Ceci démontre qu'outre la pré-supposé appartenace préalable au groupe au travers du sen (tu, toi), c'est le poids de la distance qui est mis au travers du siz (vous de 2ème personne et de politesse) en Turquie.