COMMENT PARLE-T-ON DANS LE QUARTIER DE YILDIZ? |
Introduction
Vu d'avion, ou sur une carte géographique déroulée sur le plat d'un bureau, Istanbul apparaît comme une immense masse urbaine, fendue en son centre par deux langues d'eau que sont le Bosphore et la Corne d'Or. Pourtant, en y regardant de plus près ou en se promenant dans ses artères, on constate très rapidement que cette homogénéité de surface laisse apparaître que cette entité administrative ne doit sa vie qu'à la constellation de quartiers, ou mahalleler, qui, hormis une identification minéralogique commune, diffèrent les uns des autres, sous bien des aspects: architecture, spécialisation de fonction, habitants.
A cet égard, Istanbul, avec ses dix millions d'habitants(2) venus de toutes les régions de Turquie, représente un concentré de la problématique politique, économique, sociale, culturelle d'un pays de plus de 65 millions d'habitants. L'effervescence de la cité, son rôle attractif de moteur économique et culturel, ainsi que le nombre des acteurs sociaux engagés dans la palette des activités urbaines, justifie que l'on se concentre sur Istanbul, voire sur un quartier en particulier, afin d'en faire un objet d'étude, à la fois singulière et globale.
L'architecture, l'urbanisme, la sociologie, l'histoire, ou bien d'autres domaines encore, sont autant de clefs différentes pour pénétrer la sphère du quartier et l'analyser. Sans rejeter ces multiples approches, c'est par le prisme de la langue, du lexème et de la phraséologie, que nous avons choisi de présenter le quartier de Yýldýz, entité géographique située dans la circonscription de Beþiktaþ, sur la rive européenne de la ville, en mettant en évidence qu'une appartenance linguistique précise et unique, permet à un individu d'adhérer aux valeurs communes du quartier, et d'être reconnu comme tel par les autres, En effet, chacun sait qu'en Turquie, l'individu esseulé ou marginalisé dans la société, quelque que soit le type de marginalisation, n'y a pas sa place.
L'étude qui va suivre est donc le reflet de recherches effectuées dans un contexte précis, tant par sa localisation, que par sa langue et son époque. Nos remarques ne pourront donc s'appliquer qu'à un contexte de fin de XXème siècle, stambouliote, et turc.
Aperçu historico-géographique du quartier
Le mahalle (quartier) de Yýldýz (3)a longtemps été un lieu de regroupement des minorités religieuses (principalement Juifs et Grecs), mais également un endroit de promenade, en raison de sa situation géographique en bordure maritime et de son parc, d'où il a par ailleurs, tiré son origine toponymique. Situé à mis chemin entre les quartiers de Taksim et d'Ortaköy, on délimite géographiquement ce quartier par la rue Serencebey à l'ouest, le boulevard Ihlamur-Yýldýz au nord, le parc Yýldýz à l'est et le Bosphore au sud.
Cet espace urbain qui avait connu une prospérité certaine jusqu'à la première guerre mondiale, entra ensuite dans une phase de déclin, provoqué par le départ des groupes minoritaires qui le composaient, et leur remplacement par des populations beaucoup plus modestes et aux mœurs parfois rurales. Cette tendance s'est inversée dans les années 50 et 60, où de nouveaux habitants, venus de quartiers d'Istanbul plus populaires comme Fener, Balat ou Fýndýkzade, ont trouvé à Beþiktaþ, un nouveau terrain pour contruire des immeubles de rentes, où louer un des nombreux logements disponibles en raison de la spéculation immobilière qui avait commencé à prendre corps et qui se poursuit à frénétique cadence aujourd'hui.
C'est également au cours de ces quatre dernières décennies, qu'à Yýldýz, sont arrivées massivement des familles issues pour un grand nombre d'entre elles de la zone de la Mer Noire, pour être aujourd'hui, numériquement majoritaires dans le quartier, ce qui, au regard de notre étude comme nous le verrons plus loin, ne sera pas sans incidence sur la langue et les accents du quartier.
Aujourd'hui, la physionomie de Yýldýz, depuis une trentaine d'années, se trouve considérablement modifiée par la destruction massive des maisons de bois, dont quelques exemplaires subsistent encore, étonnées d'être toujours debout, et ceinturées par des immeubles de béton. Néanmoins, le quartier de Yýldýz a trouvé sa vocation dans le commerce de proximité (petits épiciers, artisans), dans l'instruction publique (de nombreux cours privés, appelés dershane), et dans les services administrafifs, puisqu'il abrite la mairie d'arrondissement de Beþiktaþ, dans la rue Asariye, artère de toutes les rencontres et de tous les échanges. En somme, contrairement aux poumons économiques que sont les arrondissements d'Eminönü ou Aksaray qui connaissent une population importante le jour mais qui déserte l'endroit à la sortie des ateliers ou à la fermeture des magasins, le district de Beþiktaþ, et particulièrement le quartier de Yýldýz reste pour beaucoup d'habitants, toute à la fois le lieu unique de travail et de résidence.
Identité au travers du langage
L'acquisition d'une identité sociale et psychologique demeure un processus extrêmement complexe qui comporte une relation positive d'inclusion et une relation négative d'exclusion au groupe. La définition de soi-même se fait par les ressemblances et les divergences avec les autres.
Les citoyens trouvent leur reconnaissance sociale au travers d'une multitude de rôles et de statuts. Par exemple, un individu est à la fois considéré, selon l'approche utilisée, comme "femme", "docteur", "cinéphile", ou "épouse de Monsieur X". Si l'un des critères utilisés ne reflète pas, selon l'individu défini, son caractère premier, ou gomme les signes essentiels de son identité, les individus seront enclins à mettre en place, ce que le sociologue Cahill appelle "une distance identitaire"(4). Cette distanciation se traduit par un choix différent du critère choisi pour se définir soi-même, signifiant par là même que le premier choix n'était pas le meilleur pour une définition exhaustive de la personnalité, et que l'individu lui-même ne se reconnaît pas dans ce rôle ou ce statut.
La langue, mode d'expressions et d'impressions, participe à ce schéma de paramétrage de l'individu, en étant bien conscient que le discours, un contexte particulier, une situation sociologique donnée, ou le sexe de l'orateur, auront une influence particulière sur son mode d'expression, son choix de lexèmes et sa construction phraséologique.
La mixité des populations, dans son apport considérable à la dimension cosmopolite d'Istanbul, trouve aujourd'hui ses traces dans les différents parlers des quartiers d'Istanbul (le kurde à Ümraniye, le laze à Fenerbahçe, les langues d'Europe centrale à Lâleli, l'arabe à Sarýyer, etc…), si riches en termes issus des anciennes provinces européennes et asiatiques de l'Empire (Syrie, Bosnie, Albanie, Bulgarie, Roumanie). Les habitants de Yýldýz n'échappent pas à cette métalangue, aux origines Mer Noirienne, et ne font, en cette fin de XXème siècle, que perpétuer, bien souvent dans une totale ignorance étymologique, un héritage linguistique séculaire.
Caractéristiques phonétiques et lexicologiques du parler de Yýldýz
N'allons cependant pas croire ici que notre quartier d'étude serait en dehors des contours de la turcophonie, tant s'en faut. A Yýldýz comme ailleurs dans la ville, on parle le turc, mais c'est la façon dont on le parle qui retient notre intérêt. Par là même, on ne saurait trop insister sur le rapide changement lexical de ce parler, qui sait s'adapter aux nouvelles situations sociales qui viennent toucher Istanbul, la Turquie, et plus généralement la région. Ces changements drastiques peuvent être le fruit de coups d'état militaires, de répressions policières, de nouveaux arrivants dans le quartier, ou de changements de courants politiques. Ces changements de nature diverse viennent modifier le tableau social d'un pays partagé entre ses représentations traditionnelles islamo-turques et sa quête d'une reconnaissance européenne et occidentale.
On réalise donc combien la langue ne peut être enfermée dans une boîte pour y être disséquée et classifiée. Il demeure clair que le choix des lexèmes et de la phraséologie dépend largement du contexte et de l'identité que le locuteur souhaite présenter par l'emploi de ses mots et de ses attitudes verbales. Plus spécifiquement, le parler dépend largement du genre identitaire qu'ils entendent faire passer dans leurs discours. Cahill se fait le défenseur de cette idée lorsqu'il écrit que:
Les principales caractéristiques phonétiques de ce parler de quartier se retrouvent principalement à un niveau vocalique. Le turc, est-il besoin de le rappeler, fait une différence entre le ý (appelé i sans point) et le -i existant dans les autres langues européennes. Cette distinction vocalique est fondamentale en turc, puisqu'elle représente un des cinq traits structuraux (une harmonie vocalique(6), une absence de genre -masculin, féminin, ou neutre-, une agglutination suffixale, une constante du nom précédé par l'adjectif et un fréquent rejet en fin de phrase du verbe ou du groupe de prédication nominale(7)), se distinguant ainsi des langues du groupe indo-européen.
A Yýldýz, aucune différence n'est faite entre le -ý et le -i, tous deux réalisés à la faveur du -i. Ainsi, à titre d'exemple, le turc fait la différence entre kýrpýk ( coupé, tondu) et kirpik (cil) alors que c'est le seul contexte qui éclaircira l'auditeur du quartier, les deux lexèmes étant réalisés kirpik. Il en est de même pour de nombreux lexèmes comme çýð (avalanche) et çið (cru, grossier), ou týrýl (simple d'esprit, nigaud) et tiril (tremblement de froid). Cette tendance vocalique ne se limite pas à la permutation du -ý en -i, mais s'applique également à la voyelle antérieure -u, qui ne semble pas avoir les faveurs des gosiers de Yýldýz. Ainsi le komºu (voisin) devient-il le komºi, et la harangue des gérants des parkings publics, dur! (arrête-toi), devient-elle dir! aux oreilles des automobilistes qui traversent ou stationnent à Yýldýz.
Cette réalisation vocalique particulière n'étonne pas le turcophone lorsqu'on sait qu'elle est le lot commun des habitants issus de la Mer Noire, des villes de Rize et Giresun notamment, mais elle surprend lorsqu'elle est pratiquée par des jeunes gens, dont les parents sont effectivement natifs de la Mer Noire, mais qui, pour la plupart d'entre eux, sont nés et ont grandi dans le quartier de Yýldýz.
D'un point de vue lexicologique, c'est la réccurence du terme bizim (notre, nôtre, à nous, de nous) et ses dérivés adjectivaux (bizimkiler, les nôtres) qui servent de lexèmes identificateurs pour désigner, par un habitant de Yýldýz, les autres résidents du quartier. Cet emploi presque systématique de bizim, trouve probablement sa source dans les feuilletons télévisés, mis à la mode sur les ondes turques, où, des vies de quartiers, et des événements de proximité permettent à chacun des citoyens de la ville, de s'identifier à un acteur de sa rue ou de son pâté de maison. Le succès de ces nombreuses séries(8) démontre clairement le besoin des habitants, noyés dans une ville tentaculaire, de se repositionner et retrouver une identité dans les limites du quartier.
Au-delà de ces particularités vocaliques, cette transmission des accents, intonations et curiosités linguistiques de parents vers des enfants, tous situés hors de la zone géographique dont ils sont originellement issus, c'est toute la question sur l'identité et la socialisation des individus que cela soulève. Il apparaît alors que c'est bien la famille et son rôle qui représentent le noyau de base de socialisation des individus, et que c'est dans la communion des générations, au travers de la phraséologie et de la vocalisation(9), reprise par l'ensemble des habitants du quartier, que se conforte l'idée d'appartenance à ce dernier.
Parallèlement à ce mode de diffusion du parler, une transmission linguistique s'opére par des échanges oraux dans les lieux de rencontres et de socialisation du quartier, comme le sont les commerçants (épiceries, boucheries), métiers de service (cafés, salons de thé, petits restaurants), ou les lieux de cultes (mosquée, église orthodoxe). Ces deux voies de transmission de la langue (sur un plan affectif et sur un plan de regroupement géographique) expliqueraient donc la généralisation de ces tournures linguistiques à l'ensemble du groupe des habitants de Yýldýz, touchant également des individus vivant dans le quartier, mais n'étant aucunement lié familialement ou géographiquement avec la Mer Noire.
Bien entendu, cette prononciation à caractère régionale, diffère du turc standard, non seulement par ses traits phonétiques(10), mais aussi par un emprunt différent de lexèmes étrangers(11). Cette différence entre le turc stambouliote et les nombreux dialectes de l'intérieur du pays tend à se conforter et se modifier par un effet croisé d'influence: Istanbul diffuse au reste du pays ses images et ses sons par le biais de la radio, du cinéma ou de la télévision, alors que les populations rurales anatoliennes, mer noiriennes et issues du sud-est viennent grossir chaque année le nombre des néo-citadins, abandonnant dans de nombreux cas, leur dialecte ou langue au fil des années de présence en ville. Sur ce point, Yýldýz semble jouer la carte de l'exception culturelle, et continue de transmettre à ses jeunes générations la prosodie de la Mer Noire.
Ainsi, cela nous conforte dans l'idée que l'application de nouvelles réformes linguistiques pour préserver le turc d'une trop forte pénétration de mots étrangers n'a pas entamé la vigueur des dialectes régionaux comme l'auraient pourtant souhaité les fondateurs de la République, dans un souci fédérateur et unificateur.
Tous les habitants de Yýldýz sont bien sûr des turcophones de naissance, hormis les étrangers, en nombre modeste, qui y habitent, et qui sont des résidents de passage dans le quartier. Pourtant, nous avons assisté à des conversations ou des échanges verbaux pratiqués sur deux niveau de langage, l'un en utilisant les intonations et les particularités phonologiques du parler de Yýldýz, et l'autre se déroulant en turc standard, principlalement en présence d'étrangers au quartier. Ce type de situations s'étant renouvelée à plusieurs reprises, nous pensons que l'usage d'une forme d'expression plutôt qu'une autre obéit à plusieurs paramètres, qui sont le sujet de la conversation, l'environnement hostile ou bien veillant, l'implication personnelle du locuteur dans le discours et la compétence linguistique partagée par les interlocuteurs. Il est vrai que les attitudes culturelles se masquent derrière l'illustration même du lexème, et que le message à transmettre à plusieurs auditeurs simultanés n'est pas toujours identique: en utilisant les formes prosodiques de Yýldýz, le coiffeur, l'électricien ou le marchand de fruits de la rue Asariye de Yýldýz indiquera à ses interlocuteurs qu'il est lui aussi issu du "bizim". Il découpe ainsi le continuum de la parole en constituants homogènes, et pourra manifester ses émotions dans un contexte culturel et linguistique partagé par ses pairs. La démarche dans ce choix volontaire de langue n'est pas de s'exclure, mais d'inclure à soi tous les autres locuteurs identifiés.
En parlant en turc avec un étranger au quartier, il indiquera d'une part qu'il comprend l'autre, sous-entendant ainsi que l'autre fait partie d'une sphère extérieure au quartier, et le retour vers le registre de la langue standard cerne le discours en lui conférant une austérité qu'il pense ne pas trouver dans la prosodie du quartier de Yýldýz.
Conclusion
Comme nous l'avions exposé dans notre introduction, et détaillé au cours des pages de ce modeste texte, le questionnement fondamental de notre recherche a été de décrire les contours linguistiques de la prosodie du quartier de Yýldýz, structure toute à la fois de communication et identitaire, capable de cimenter des individus, caractérisés par une identité commune de résidence. Si la langue, ou les tournures linguistiques ne sont pas les seuls éléments qui permettent de s'inclure ou de s'exclure d'un groupe, en l'occurrence celui des résidents d'un quartier d'Istanbul, celles de Yýldýz illustrent le phénomène morpho-lexicologique d'un mode de coalition de plusieurs dialectes régionaux, ceux de la Mer Noire, et témoignent, outre de la pluralité ethnique et historique de la ville, de la façon dont les habitants d'un quartier ont décidé d'exprimer leurs états psychologiques et sociaux. C'est, vu sous sa dimension sociopolitique, un formidable outil qui autorise une différentiation par rapport aux autres, et de démontrer que le quartier, tel qu'on le conçoit en Europe, n'obéit pas à Istanbul à un simple plan cadastral, mais est d'avantage le reflet d'une implantation humaine dans un espace géographique aux contours fluctuants.