Il suffit d'arpenter les quartiers de Lâleli et de Bayazit à Istanbul pour constater que ce qui a changé le plus depuis quelques années est la langue dans laquelle vous abordent les commerçants qui haranguent le client: le russe. En effet, du simple marchand de thé aux grands bijoutiers de la Ordu Caddesi, en passant par les marchands de cuir, de tapis, de souvenirs en cuivre, les éternels cireurs de chaussure, et surtout les commerçants en textiles, tous semblent être passés très aisément du français, de l'anglais et de l'allemand de base au russe rudimentaire.
Car, ce qui a changé le plus dans les quartiers qui ceinturent le Grand Bazar d'Istanbul depuis quelques années, c'est la nature et l'origine géographique d'une grande partie des "touristes" qui s'y précipitent et qui le sillonnent méthodiquement: Russes, Ukrainiens, Biélorusses, Moldaves, voire Ouzbeks, Kazakhs ou Caucasiens divers, sans parler des Roumains, et des Bulgares... Tous ont en commun, outre le fait d'être "orphelins du pacte de Varsovie", l'usage de la langue russe, comme langue maternelle ou véhiculaire. Tous ont aussi en commun le fait d'être appelés "navettes", ou "tchelnoki" en russe. C'est d'ailleurs pour canaliser ce flot de nouveaux acheteurs potentiels que les vitrines se sont cyrillisées depuis le début des années '90, non seulement dans l'enceinte du Kapali Çarsi, mais également sur toute la colline où se concentre une grande partie de la vie économique de la ville
Une série de questions se pose alors devant la rapidité et l'efficacité avec laquelle celui-ci s'est mis en place. Qui sont ces Russes qui prennent d'assaut les petits hôtels autour du Grand Bazar? Pourquoi arrivent-ils par avions, autobus et bateaux entiers dans des conditions précaires dans la cité, qui a pendant des siècles, focalisé le ressentiment de l'état russe face à son ennemi historique et inversement? Mais, est-ce vraiment la première fois que des cohortes de migrants coiffés de chapka et de foulards à fleurs se pressent sur les bords de la Corne d'Or, en la créditant d'un espoir d'abondance...
Dans une métropole comme Istanbul, toute modification démographique visible est le résultat d'un soubresaut politique, économique, ou social qui peut s'être produit dans les limites de la Turquie ou à ses frontières. Dans le cas présent, il s'agit de la dissolution du pouvoir soviétique et de son remplacement par des républiques indépendantes, dont la principale demeure la Fédération de Russie.
L'étude de la nouvelle communauté russophone d'Istanbul, aussi transitoire soit-elle, permet de porter l'analyse sur un phénomène précis, limité dans l'espace et dans le temps, afin d'illustrer une des multiples répercussions de l'effondrement du bloc soviétique. Dans le contexte des transformations globales de toutes les références économiques, politiques, sociologiques, ou culturelles qui se sont instaurées dès lors, une étude ponctuelle, aussi modeste soit elle, ne pouvait qu'apporter sa contribution à la constitution d'une nouvelle grille de lecture à l'usage de l'ère post-soviétique. De plus, se plaçant sur la continuité et non sur la rupture, cet article illustre une nouvelle page des relations historiques qu'entretiennent depuis l'Antiquité ces deux espaces, devenus aujourd'hui la République de Turquie et la Fédération de Russie.
Depuis sa fondation Istanbul a toujours constitué un pôle d'attraction économique de par sa position géographique, entre Europe et Asie, Mer Noire et Mer Méditerranée. Elle ne pouvait qu'attirer vers elle les flux de populations en quête d'ancrage, même temporaire, qui s'y sont succédé.
Dans cette perspective, les Russes que l'on rencontre en nombre croissant dans certains quartiers d'Istanbul, mais également dans des villes comme Trébizonde, Antalya, Edirne etc... rappellent donc qu'un événement majeur s'est produit dans le ciel tumultueux des relations turco-russes. Ainsi, on ne peut que remarquer la récurrence d'un mouvement qui trouve en Istanbul une porte de sortie pour une partie de la population de Russie (Empire russe, puis Union Soviétique, CEI et Fédération de Russie), lorsque celle ci doit s'expatrier, selon les périodes de son histoire, pour des raisons politiques ou économiques variées.
La nature du phénomène qui s'est développé depuis quelques années semble différer des mouvements de migrations politiques et économiques qui ont précédé, par les motivations et les actions des individus concernés.
L'enjeu de cette confrontation économique entre Russes et Turcs est le fait qu'elle échappe actuellement à tout contrôle étatique sérieux et qu'elle draine des masses monétaires considérables. Les gouvernements respectifs ne sauraient rester indifférents devant la désaffection des circuits économiques officiels au profit d'individualités insaisissables.
Le phénomène étant récent, il n'existe pas à ce jour d'études sur la communauté russe d'Istanbul. Les seules sources écrites dont on dispose proviennent de la presse russe et turque en remarquant que celles ci produisent respectivement une image inversée à son propos. Ainsi, la presse russe ou de la CEI en général s'abstient le plus souvent de juger les motivations de ces voyages d'un nouveau type, ayant conduit à la fabrication d'un néologisme doublé d'un anglicisme en russe : le "shop-tour". De leur côté, les médias turcs adoptent volontiers un ton sarcastique et condescendant.
Un autre groupe de sources aurait pu apporter quelques compléments théoriques et méthodologiques. Il s'agit des recueils de statistiques turques qui, permettant de quantifier les fluctuations de cette communauté chaque année, auraient ancré cette étude dans une approche démographique solide Malheureusement, comme ailleurs dans plusieurs pays du monde, la Turquie ne dévoile pas ses "secrets démographiques" notamment lorsqu'ils concernent des communautés d'émigrés.
Par ailleurs, la Russie répugnant elle aussi à communiquer ses chiffres, et préfère l'opacité démographique à laquelle elle est accoutumée, surtout en ces temps post-soviétiques où la mobilité des migrants politiques ou économiques est devenue une affaire d'état. Il aura donc fallu trouver d'autres sources d'informations que celles attendues, la principale étant incontestablement l'enquête de terrain.
Dès 1990, la Russie a beaucoup regardé la Turquie, qui était passée d'une économie fermée à une économie de marché et a tenté de s'en inspirer dans bien des domaines. La Turquie, faisant face à un ralentissement de l'activité économique en Europe occidentale et dans les pays du Golfe, s'est alors tournée vers son voisin du Nord, non seulement la Russie, mais également les républiques européennes au sein de la Fédération de Russie, le Caucase et l'Asie centrale. C'est à partir de 1990 que l'on peut parler de "North connexion". La Turquie s'est alors présentée comme un pays avec une solide expérience de l'économie de marché, de technologies modernes et d'un contrepoids important au fondamentalisme musulman qui souffle d'Iran.
Le traité économique de 1991 a donné aux relations économiques entre les deux pays une vigueur comme elles n'avaient pas connu depuis 1945. On parle de chiffres records de 10 milliards de dollars d'échanges commerciaux pour l'horizon de l'an 2000. Il a alors été signé, en plus d'un renforcement d'une coopération accrue dans les domaines techniques, principalement gaziers, commerciaux et écologiques, une circulation plus "souple" des citoyens de CEI désirant se rendre pour raisons touristiques en Turquie. Cela s'est concrétisé par l'ouverture du poste frontière de Sarp entre la Turquie et la Géorgie. La route reste cependant dangereuse et très étroite. Le pont de la "Russian connexion" venait d'être lancé pour tous ces ex-Soviétiques, avides de produits occidentaux et bon marché qu'Istanbul allait leur offrir.
La nouvelle détente politique des années '90 en Europe Orientale et en Russie a permis à la Turquie de se redéployer économiquement et politiquement dans toute cette zone géographique. De voisinage méfiant et sans contact, on est passé à une coopération économique intensive et un nouveau regard s'est alors porté respectivement sur celui qui se trouvait "de l'autre côté de la frontière". Pour la Turquie, la CEI n'était plus l'adversaire quand elle s'appelait encore URSS, mais devenait un large marché porteur pour les échanges commerciaux, les contrats de travail et la création de sociétés mixtes. De son côté, la CEI ne regardait plus la Turquie comme la première armée de l'OTAN, mais comme une opportunité historique à ne pas rater pour développer ses nouvelles positions internationales.
C'est la pénurie, l'attrait pour les produits occidentaux, l'effondrement de la valeur du travail et du pouvoir de l'état, l'ambiguïté des législations en vigueur, ainsi que le profit rapide et certain qui poussent ces "shop-turisty" d'un genre particulier à Istanbul pour y chercher fortune.
A Moscou, dans les stations de métro, comme devant les petits kiosques qui jalonnent la rue Arbat, une panoplie de petits journaux gratuits ventent les croisières, les voyages de quelques jours à Istanbul ou dans les stations balnéaires turques à la mode, achats et repos que l'on peut se procurer, moyennant quelques centaines de dollars.
Dans les aéroports, les Russes ne passent pas inaperçus; Ils rapportent avec eux tout ce qu'il est humainement possible de rapporter, et la présence de monceaux de bagages, de sacs en plastique noir crasseux, d'un barda dont ils ne se séparent jamais indiquent que des vols sont prêts à l'embarquement pour Moscou, Sotchi ou la Sibérie. Aussi ne sont-ils guère élégants et suscitent-ils le regard blasé des employés turcs des terminaux aériens, et l'étonnement profond des touristes ouest-européens. Les autorités aériennes de l'aéroport Atatürk d'Istanbul ont même décidé, depuis août 1994, de "détourner" vers le terminal C tous les vols à destination de la Fédération de Russie afin de ne pas troubler l'organisation des terminaux A et B
Quelques minutes dans l'enceinte du terminal C donnent une image de total chaos, et l'affichage bilingue des informations, en turc et en russe, annoncent que nous ne sommes pas dans un aéroport comme les autres. Ces tchelnoki voyagent en groupes, car ils se méfient de tout et de tous. Ils transportent sur eux de fortes sommes d'argent en liquide, souvent en dollars ou en marks, car à Istanbul, en Inde ou en Chine, comme dans tous les endroits où ils se rendent pour commercer, ils ne connaissent ni la carte bancaire, ni les chèques de voyage, et les affaires se traitent en espèces.
Dès la sortie de l'aéroport, des autobus amènent au centre-ville ces voyageurs très organisés et démonstratifs, vers des hôtels du quartier de Lâleli, où commence alors un séjour bref devant être rentabilisé au maximum, unique motif de leur présence à Istanbul.
L'enquête de terrain s'avère donc primordiale dans le contexte d'absence quasi totale de documentation scientifique sérieuse sur cette question. Encore faut-il définir une approche pertinente qui puisse répondre aux impératifs théoriques d'une telle recherche. Il ne suffit donc pas d'être présent sur le terrain et de rencontrer des membres de la communauté que l'on étudie pour pouvoir en donner une description complète. Il faut l'aborder avec un outil de mesure, dont l'efficacité est confirmée dans ce type d'étude : l'enquête sociologique. Il faut se rappeler qu'en ce qui concerne l'échantillon ex-soviétique des personnes sondées, elles n'ont que peu l'habitude de cette pratique ouverte que sont les sondages d'opinion et peuvent marquer quelques réticences. Quant au côté turc, il peut sembler plus accessible, mais étant donné la nécessité d'interroger des personnalités officielles (policiers, fonctionnaires, etc...), le problème de la réserve dont doivent faire preuve les citoyens turcs face aux étrangers impose également des restrictions.
L'enquête de terrain exige également le repérage des lieux concernant la communauté étudiée, sans en omettre d'importants ni se focaliser sur un nombre trop restreint au risque de pervertir une partie des résultats. Elle requiert enfin de se pencher plusieurs fois sur la question, soit d'effectuer au moins deux missions successives sur le terrain durant des périodes différentes. C'est l'objectif que nous nous sommes fixé, et les chiffres qui apparaîtront dans les tableaux suivants sont le reflet d'enquêtes menées au printemps 1995 et au printemps 1999, et regroupent plus de 1200 personnes interrogées. Ces enquêtes, réalisées en deux temps, montrent clairement comment les chiffres se sont infléchis au cours de ces quatre dernières années.
Afin de mieux se forger une idée de l'ampleur de ces activités commerciales, il suffit de citer les chiffres suivants publiés par le quotidien Turkish Daily News: avec une croissance constante, et sans connaître de morte saison, pour le premier trimestre 1995, plus de trois cent quatre-vingt mille Russes se sont rendus à Istanbul et ont injecté dans le circuit économique stambouliote plus de deux cents millions de dollars. En 1994, près d'un million de personnes porteurs d'un passeport soviétique s'étaient rendues en Turquie. En 1998, on ne comptait que 650 000 délivrés aux ex-Soviétiques.
1995 | - | 1999 | - |
Femmes | Hommes | Femmes | Hommes |
89% | 11% | 75% | 25% |
On peut être surpris par un tel déséquilibre entre les deux sexes. Pourtant, les raisons de cette forte présence féminine sont multiples et logiques. En effet, la crise économique de la CEI, comme toutes les crises économiques d'ailleurs, a frappé en premier lieu les femmes. La période du plein emploi s'achevant, les femmes russes se sont fréquemment retrouvées sans travail, soit du fait de la restructuration de leurs entreprises, soit par la disparition pure et simple de celles-ci. Elles sont donc plus nombreuses que les hommes à être désœuvrées, et pouvoir ainsi disposer de leur temps, prendre quelques journées par mois pour se rendre en Turquie. Ainsi, à l'image de ces femmes de l'Afrique francophone, les ménagères et chômeuses russes se sont révélées être de redoutables femmes d'affaires, capables de palabrer des heures durant pour une poignée de dollars
Le choix des marchandises à acheter est aussi un élément déterminant de cette importante présence féminine. Au cours des enquêtes menées, les femmes tchelnoki ont volontiers reconnu leur capacité plus importante que celle des hommes à choisir tissus et textiles, but principal de leur séjour à Istanbul.
Dans le cas de couples de commerçants, les hommes orientent leurs voyages vers des lieux comme Dehli, Beijin, Canton, ou les Emirats du Golfe, tandis que les femmes optent pour Istanbul. Parmi les 11% d'hommes sondés, 36% s'avéraient être en compagnie de leurs conjointes, et 28% étaient des anciens salariés de l'armée soviétique. Plus de 18% des hommes russes d'Istanbul ne sont pas mariés, ce qui peut être expliqué comme on le verra plus loin par la jeunesse de cette communauté. Ainsi, dans l'imaginaire collectif des Russes, le shop-tourisme à Istanbul et ses marchandises semblent être indubitablement une affaire de femmes.
En 1999, outre le fait que le nombre de visiteurs russes a baissé, on est surpris également de voir une baisse importante du pourcentage du nombre de femmes par rapport aux hommes. Les raisons en sont multiples: De nombreuses femmes seules ont eu maille à partir avec les commerçants turcs, exclusivement masculins, et de nombreux cas de prostitution clandestine et de réseaux ont été démantelés par les autorités turques. De nombreuses femmes, malgré un changement de passeport en Russie, se sont vues refoulées aux frontières turques, car leurs noms étaient entrés dans les ordinateurs des douanes. Aussi, pour combler le manque à gagner, ce sont les époux, les frères, ou les amis, qui sont venus faire du commerce sur les rives du Bosphore.
Etude sur l'âge de cette communauté: Date de naissance des Russes à Istanbul
1995 |
||||||||
avant 1930 |
1930-40 |
1941-45 |
1946-50 |
1951-55 |
1956-60 |
1961-65 |
1966-70 |
1970-+ |
7% |
11% |
5% |
4% |
14% |
9% |
19% |
27% |
4% |
50% |
||||||||
1999 |
||||||||
7% |
18% |
15% |
16% |
14% |
7% |
8% |
13% |
2% |
23% |
En 1995, après avoir été frappé par la disproportion qui existe entre les hommes et les femmes de cette communauté se rendant à Istanbul, un deuxième trait vient attirer notre attention: Il s'agit de la jeunesse de cette population. En effet, au regard des chiffres du tableau ci-dessus, on constate que plus de 50% de ces "touristes" russes avaient moins de quarante ans, contre seulement 23% en 1999. Cette jeunesse mieux préparée aux contraintes de l'économie de marché grâce à une plus grande rapidité d'adaptation aux nouvelles données économiques, va désormais faire d'amples achats dans les pays du Golfe persique et en Asie du Sud Est. La crise économique de 1998 a rendu plus compétitifs les marchés asiatiques, notamment par l'effondrement des prix des produits manufacturés.
En revanche, les aînés qui avaient laissé Istanbul aux mains des jeunes Russes, refont une venue plus visible dans la ville. Leurs achats sont plus modestes, et s'orientent essentiellement vers des produits non-alimentaires.
1995 |
|||||
Moscou |
Sibérie |
Ukraine |
Crimée |
Autres |
|
né(e) à |
28% |
30% |
21% |
8% |
13% |
1999 |
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11% |
20% |
24% |
10% |
35% |
En 1995, on était frappé par l'écrasante majorité des voyageurs originaires de Moscou et de Sibérie, tandis que les Criméens et Ukrainiens, plus près géographiquement que leurs compatriotes russes, représentaient moins de 20% des Slaves d'Istanbul. Les raisons sont nombreuses pour expliquer ce phénomène. Alors que l'Ukraine se débat dans des conditions économiques gravissimes, il n'existe pas un service aérien aussi fréquent entre Kiev et Istanbul qu'avec Moscou ou Krasnoyarsk. A l'aéroport international de Kiev, un tiers des appareils reste en permanence cloué au sol, faute d'entretien, de techniciens et d'argent pour l'achat du carburant.
Alors que les Russes ont un rouble, défaillant, mais à libre convertibilité, le gouvernement ukrainien en est encore à une monnaie, le karbovanets, sans aucune valeur commerciale hors des frontières du pays. La spéculation et la cotation au marché noir du dollar se sont ouvertes, et l'expédition à Istanbul pour un résident d'Ukraine, bien que plus prêt d'Istanbul qu'un Moscovite, représente donc un investissement bien plus important sans possibilité de gains fructueux. Depuis octobre 1988, de fréquentes liaisons maritimes assurent le transport des passagers entre l'Ukraine et la Turquie, reliant les villes de Trabzon à Sébastopol, et Odessa à Balaklava.
Les Sibériens, principalement issus de la ville de Krasnoyarsk représentent un pôle conséquent dans ce nouveau paysage économique. Leur présence à Istanbul est légitimée par le fait qu'ils bénéficient de salaires moyens plus importants que dans le reste de la Russie, grâce à une prime d'éloignement, alors que les services de distribution en Sibérie demeurent vétustes et archaïques. Les Sibériens, en se substituant aux services d'approvisionnement et de distribution de leurs marchandises, sont garantis de profit lors de la revente des produits achetés dans la métropole turque. Les gains sont donc plus importants en Sibérie qu'à Moscou.
1999 marque le recul des Moscovites au profits des citoyens issus de l'Asie Centrale. En effet, les Moscovites se rendent moins souvent en Turquie pour de multiples facteurs: d'une part, ce sont maintenant les Turcs qui viennent vendre directement leurs produits en Russie, et les habitants de Moscou, comme nous l'avons précisé précédemment, ont choisi d'autres marchés pour s'approvisionner (Asie du Sud-Est, Golfe Persique). En revanche, les citoyens d'Asie Centrale, dont le développement économique est plus lent que celui des Républiques Slaves, trouvent à Istanbul une proximité géographique, linguistique et religieuse, pour se lancer dans le commerce de valises. Professions des nouveaux commerçants russes jusqu'en 1991:
1995 |
1999 |
1995 |
1999 |
|||
techniciens |
18% |
14% |
sans prof. |
9% |
24% |
|
Salariés |
18% |
14% |
avocats |
8% |
5% |
|
enseignants |
11% |
15% |
militaires |
6% |
14% |
|
médecins |
11% |
4% |
sportifs |
8% |
6% |
|
Etudiants |
9% |
2% |
agriculteurs |
2% |
2% |
En 1995, à l'examen du tableau ci-dessus des professions des Russes d'Istanbul, on est frappé par les pourcentages élevés de ceux ayant un haut niveau d'études et de scolarité. Si l'on additionne les chiffres des professions de techniciens, enseignants, médecins, étudiants et avocats, on obtient plus de 60%. Par ailleurs, plus de 68% des personnes interrogées ont effectué des études universitaires d'au moins trois ans. Outre celles de médecin et de technicien, on note également une forte proportion de professions qui ne sont pas d'ordinaire à vocation mercantile. C'est avec un certain regard amusé, dans l'attente de l'étonnement suscité par leurs réponses, que les Russes répondaient à notre question. Vêtus de survêtement et chaussés d'adidas, entourés de balluchons volumineux et de paquets de plastique noir entassés dans des petites poussettes, ils déclinaient leur compétence antérieure, "médecins", "avocats", "ingénieurs" ou "enseignants" en comprenant fort bien la dichotomie entre leur profession exercée jusqu'en 1991 et les activités commerciales auxquelles ils étaient en train de se livrer.
1999 marque une inversion dans ces chiffres, qui démontrent qu'Istanbul est devenu une destination principalement pour les chômeurs, les personnes sans profession, ou pour les militaires dont les retraites ne suffisent plus à couvrir les frais quotidiens. En effet, les sportifs et les militaires voient dans cette ville un moyen économique de palier les avantages que leur conférait le pouvoir soviétique (produits de consommations occidentaux et meilleurs salaires que l'ensemble de la population) et qu'ils ont perdus depuis. N'ayant plus la reconnaissance économique et sociale dont ils bénéficiaient, Istanbul apporte en partie le réconfort perdu. Les salariés, les techniciens ou les étudiants ont bien souvent arrêtés le commerce de valise pour se consacrer à des occupations dans le secteur tertiaire en Russie, ce qui corrobore également l'augmentation de l'âge des Russes à Istanbul (voir notre tableau précédent).
Enfin, le fait que des agriculteurs se livrent à des "shop-tours" en Turquie semble surprenant et reste un phénomène tout à fait marginal dans ce commerce individuel. En effet, les agriculteurs représentent surtout l'élément final de cette chaîne commerciale, puisqu'ils constituent un groupe d'acheteurs important au marché moscovite de Lujniki, et plus particulièrement en Ukraine. Les agriculteurs rencontrés lors de cette enquête étaient majoritairement issus de Sibérie, et semblaient les moins professionnels parmi ces acheteurs russes. La faiblesse de leur nombre s'explique nécessairement par leur manque de disponibilité, la terre et les animaux requérant une attention permanente. Les agriculteurs restent une catégorie socioprofessionnelle aisée à reconnaître puisqu'ils ne portent pas cet "uniforme" de pantalon, veste de jeans bleue ou noire, chaussures de sport pour les hommes et mules ou mocassins sans talonnette arrière pour les femmes qu'ont adopté ces hordes d'acheteurs russes. Ils portent souvent un pantalon de lin vert ou bleu, avec une chemise aux motifs soviétiques: fleurs ou rayures latérales- immédiatement repérables..
1995 |
|||
1 fois |
2 à 5 |
6 à 10 |
plus |
19% |
27% |
24% |
30% |
1999 |
|||
40% |
15% |
22% |
23% |
Les chiffres montrent clairement qu'entre 1995 et 1999, d'un tourisme répétitif, on est passé à une venue occasionnelle à Istanbul, puisque plus de 40% des personnes venaient pour la première (et sans doute dernière) fois à Istanbul, contre seulement 19% auparavant. Il faut y voir là une baisse de la compétitivité des prix turcs, mais aussi une aubaine commerciale que représente la crise des pays de l'Asie du Sud-est en 1998. Ainsi, le Viêt-nam, la Thaïlande, ou Singapour ont-ils "capturé" une partie des traditionnels acheteurs Russes du Bosphore.
1995 |
|||
avion |
bus |
bateau |
autres |
66% |
17% |
13% |
4% |
1999 |
|||
78% |
10% |
9% |
3% |
Quel que soit le moyen de transport choisi par les Russes à destination d'Istanbul, les formalités de voyage et d'accès à la Turquie ont été très largement simplifiées, tant dans les procédures administratives que dans les moyens de transport dont la plupart relient directement leurs points de départ à Istanbul. La perestroika avait entraîné en Russie une libre circulation des citoyens à l'étranger. Les difficultés rencontrées aujourd'hui par les Russes qui prévoient de se rendre en Europe occidentale et en Amérique du Nord n'émanent plus de leur propre pays, mais des chancelleries occidentales qui ne délivrent des visas touristiques qu'après analyse de questionnaires tatillons. Par exemple, avant d'obtenir un visa pour les pays signataires de Schengen., un Russe doit se présenter avec, entre autres documents, un acte de propriété.
En revanche, la Turquie, ayant compris les avantages qu'elle pouvait tirer du commerce avec ces touristes pas tout à fait comme les autres, applique une politique du visa immédiat. Chaque citoyen russe, muni de son passeport en cours de validité et d'un billet de transport aller-retour, arrivant à n'importe quel poste frontière turc, terrestre, maritime, ou aérien, doit acheter une "vignette" d'un montant de 10 dollars et à coller dans le passeport, lui donnant libre accès au territoire turc pour une période de 2 mois.
En 1995 comme en 1999, c'est incontestablement l'avion qui est le moyen de transport le plus emprunté. Plusieurs compagnies aériennes se partagent les lignes Moscou-Istanbul, Krasnoyarsk-Istanbul Les sociétés Green Air, Moskovskij Aviatrad, Holiday ou Dimitrovo offrent en toute saison plus de cinq liaisons charter quotidiennes, alors que Turkish Airlines et Russian International Airlines proposent des abonnements en "classe club" et "business" à partir de 345 dollars l'aller-retour. Parmi les Russes voyageant en avion, une forte majorité (98%) a acheté son billet aller-retour dans une agence de voyage de Moscou ou de Sibérie, qui leur garantit, pour une somme moyenne de 350 dollars le transport et le logement à Istanbul
Si les Russes ne sont pas marginalisés à l'embarquement à Moscou ou à Krasnoyarsk, ils le sont en revanche à leur arrivée à Istanbul puisque les vols charters de la Russie sont dirigés vers le terminal C. Le vol de Moscou-Istanbul dure trois heures, alors qu'il faut le double de temps (six heures et vingt minutes) pour arriver de la Sibérie. Pour la plupart, les Russes choisissent l'avion pour des raisons de temps et d'argent: le prix du billet aérien concurrence de façon évidente le billet de chemin de fer ou de bateau. En outre, les agences de voyages connaissant les réelles motivations touristiques des Russes à destination d'Istanbul, elles proposent dans leurs diverses formules attractives, des prises en charge à leurs comptes des inévitables excédents de bagages de ces shop-touristes.
En 1995, l'autocar est le deuxième moyen de transport utilisé par les Russes pour se rendre à Istanbul (17%), et ne saurait être mis en parallèle avec l'avion. Puisqu'il n'existe plus de frontières terrestres directes entre la Russie et la Turquie, prendre l'autocar signifie aussi passer plusieurs douanes avec leurs cortèges de paperasseries, de corruption, et sillonner des routes encombrées et dangereuses. Le fait de pouvoir transporter un volume supérieur de bagages demeure alors un bien faible avantage face aux risques encourus. 1999 a vu en effet le pourcentage des utilisateurs du bus reculé, parce que les complications à la frontière géorgienne relèvent aujourd'hui plus de la mafia que de l'état de droit.
Ce sont donc dans leur ensemble des compagnies turques, mais aussi ukrainiennes et géorgiennes qui se partagent ce marché du transport routier de voyageurs entre l'Ukraine, la Géorgie et la Turquie. Aussi, n'est-il pas rare de voir de longues colonnes d'autobus garés en double file sur la Ordu Caddesi, face à l'Université Bayazit, arborant un énorme UA (signe international de l'Ukraine pour les plaques minéralogiques) sur la partie arrière du véhicule. Les chauffeurs de ces autobus défient toutes les lois de la sécurité routière, et possèdent rarement un disque de contrôle obligatoire pour le transport des poids lourds.
Le bateau occupe la troisième position dans les moyens de transport entre l'ex-Urss et la Turquie. L'ensemble des Russes d'Istanbul étant issu de Sibérie ou de Moscou, on comprendra que ce moyen de transport ne soit utilisé que par des populations côtières et périphériques et ne représente que 13% du trafic passager entre les pays concernés. Cependant, la position géographique d'Istanbul permet à des bateaux d'un tonnage très important ou à des pétroliers d'accoster en plein cœur de la ville. Ainsi, les liaisons maritimes reliant Odessa, Novorossiirsk, Yalta et Sebastopol trouvent leur terminus à Istanbul dans le quartier de Karaköy, au pied du pont de Galata, tandis que les bateaux turcs de la société Turkish Maritimes Lines, assurant des croisières en Mer Noire et en Méditerranée ont leur embarcadère de l'autre côté du Bosphore, à Sarayburnu.
Devant les tonnages très importants des bateaux russes et ukrainiens, les autorités maritimes turques ont décidé en 1999 de déplacer l'accostage des navires dans des ports périphériques d'Istanbul, afin de ne pas gêner la circulation maritime dans les eaux internationales du Bosphore. Devant cet éloignement des zones commerciales, de nombreux affréteurs de navires ont menacé les Turcs de dérouter leurs bâtiments vers des zones commerciales étrangères, comme le port d'Athènes, qui se réjouit de recevoir ces clients russes (et orthodoxes) déçus de leur shopping chez les Turcs. Ces dernières menaces, partiellement mises en application, explique aujourd'hui le recul du bateau dans le transport vers Istanbul.
La traversée, selon le port d'embarquement, dure de deux à trois jours pour des prix similaires au transport aérien, environ trois cents dollars. Le bateau représente un avantage majeur pour les Criméens et plus généralement, pour les riverains de la Mer Noire. Aucune limitation de bagage n'est imposée, et le personnel turc du port, complaisant, laisse embarquer tout ce qui est embarquable. En revanche, reste à la charge de ces touristes de "s'arranger" avec les douaniers du port de débarquement. Alors que le parc des autobus demeure déplorable et dangereux, les navires et le personnel de bord assurent aux voyageurs une croisière agréable: des cabines propres, orchestres, restaurant, machines à sous, et parfois même une piscine.
1995 |
|||
Continuer l'aller-retour |
Selon la situation en CEI |
Dernier voyage |
S'implanter en Turquie |
78% |
14% |
6% |
2% |
1999 |
|||
29% |
18% |
51% |
2% |
En 1995, les formalités administratives simplifiées pour les citoyens russes et les gains potentiels réalisés à Moscou demeurent la clef du succès de ces voyages de groupes vers la métropole turque. Ce chiffre est tombé à 29% en 1999, en raison des difficultés économiques de la Russie et des marchés plus prometteurs que sont les pays de l'Asie du Sud-Est. Cette situation explique alors que 51% des Russes considèrent leur voyage à Istanbul comme le dernier, ce qui corrobore le chiffre des "uniques visites" à Istanbul.
C'est pour cela que le pourcentage presque inchangé (14% en 1995 contre 18% en 1999) des citoyens russes ont cependant une vision plus modérée des choses et ont compris rapidement que leurs activités dépendaient essentiellement de la situation en Russie.
Les Russes, dans la quasi-totalité (que ce soit en 1995 ou en 1999), n'envisagent pas une implantation définitive en Turquie. Leur migration vers ce pays est dans bien des cas la résultante logique d'un mariage avec un Turc. En effet, comme nous l'avons signalé précédemment, la majorité des Russes à Istanbul sont de sexe féminin. Cette communauté de femmes fait face à une écrasante majorité d'hommes turcs qui sont leurs partenaires commerciaux.
Dans leur ensemble, les Russes ont acheté (en 1995 et en 1999) leur voyage touristique et commercial depuis la CEI. La fin de l'Urss, la liberté de mouvement ainsi que la privatisation d'une partie du système économique russe, ont entraîné une floraison d'agences de voyages, spécialisées dans le vol charter et vers des destinations rentables pour ces nouveaux commerçants.
De plus, contrairement aux autres monnaies convertibles utilisées lors des échanges, le dollar américain possède la particularité du découpage papier en tranche d'une, deux, cinq, dix, vingt et cent unités, ce qui le rend d'une part, accessible à toutes les gammes de prix et peut donc être utilisé pour des types d'achats aussi différents d'un kilo de fruits ou plusieurs centaines de mètres de tissus, et qui d'autre part, rend son utilisation plus souple que le mark qui ne possède que des unités métalliques pour des sommes restreintes. Sa graphie simple, son stylique et sa couleur identiques, sa taille inchangée quelle que soit sa valeur d'inscription ont également contribué à rendre le dollar plus populaire en Russie que le mark allemand
La naissance de l'Euro en 1999 n'a pas infléchi cette tendance. La devise européenne reste pour l'instant virtuelle, et la chute de sa valeur depuis son lancement ne fait qu'encourager les téméraires à retourner vers le dollar, valeur sûre et qui a fait ses preuves depuis longtemps. Cependant, bien que moins malléable que le dollar, le deutsche mark jouit à Istanbul de sa réputation de solidité. Il est la seule monnaie de référence de la diaspora turque en Europe. Turkish Airlines et l'aéroport Atatürk l'utilisent de façon officielle et libellent leurs prix dans cette monnaie pour la vente de produits détaxés. Il circule presque partout en Europe de l'Est, en parallèle au leu roumain, au zloty polonais, à la couronne tchèque ou au leva bulgare. Turcs de l'étranger et Européens ayant contribué à son rayonnement jusqu'en Anatolie orientale, les commerçants des quartiers ceinturant le grand bazar connaissent quotidiennement son cours et sa valeur par rapport à la livre turque, mais aussi face à l'ensemble des devises européennes.
Enfin, soulignons qu'hier comme aujourd'hui, toutes les transactions entre Russes et Turcs se traitent en espèces, sans chèque ni carte de crédit.
En 1995, c'est avec un porte-monnaie d'une valeur moyenne de deux mille dollars qu'ils arrivent dans la ville. 80% de cette somme sera destinée à l'achat de produits à rapporter en Russie, et les 20% restant serviront à la consommation dans les restaurants, les achats personnels et les dépenses liées aux minbars des chambres d'hôtel. Ce chiffre semble être aujourd'hui de 2 500 dollars, en raison des importantes hausses de prix qui ont frappé l'économie turque.
1995 |
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Textiles |
Cuir |
Coutellerie |
Chaussures |
Alimentaire |
Autres |
50% |
31% |
15% |
13% |
4% |
22% |
1999 |
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50% |
25% |
10% |
9% |
28% |
6% |
On comprendra que la somme totale des pourcentages dépasse les 100%, puisque certains des commerçants russes opèrent dans plusieurs catégories de denrées. Cest le textile, tout particulièrement le coton, qui attire les Russes à Istanbul. Et ceci pour deux raisons évidentes: les prix et la qualité. Avec l'indépendance des républiques du Sud de l'Urss, c'est la totalité de la production de coton qui a disparu des statistiques de rendement soviétique. Les Ouzbeks, et les Turkmènes se sont alors décidés à vendre leurs produits, non plus à prix "socialiste", mais selon les cours mondiaux. Dès février 1991, les premières pénuries de coton se sont fait sentir dans le commerce de détail et dans l'industrie du vêtement en Russie. Aux nouvelles règles de la privatisation, s'ajoutaient alors la désorientation des marchés d'Asie centrale et la rareté de la matière première. Le marché russe s'est retrouvé face à une nouvelle concurrence internationale.
Outre les rouleaux de tissus qui seront vendus au mètre en Russie, les commerçants moscovites et sibériens font également emplettes de lingeries intimes, slips et soutiens-gorges arrivant en tête devant les chaussettes, les chandails et les écharpes.
Le cuir jouissait en 1995 d'un très grand prestige. Il est indispensable aux hivers russes rigoureux et au désir actuel des Moscovites de soigner leur habillement, si longtemps délaissé pendant plusieurs décennies de socialisme. Le cuir turc est en concurrence directe avec les articles de peaux fabriqués en Syrie. Mais, les Stanbouliotes s'étaient construits une réputation méritée d'excellents tailleurs et modélistes: En 1999, nombre d'achat de cuirs par les Russe est maintenant réalisé en Syrie, qui présente les mêmes avantages que la Turquie à meilleur marché.
La coutellerie intéresse également les Russes. Dans les rues descendantes du marché de Bayazit vers le misir çarsisi (Bazar égyptien),un grand nombre de petites échoppes se sont spécialisées dans la distribution de services à thé et verreries, mais aussi dans la coutellerie. C'est la pénurie de production nationale en Russie qui incite les commerçants moscovites à s'approvisionner sur les marchés d'Istanbul. Selon les fabricants, ce sont les longs couteaux munis de manche en bois qui semblent avoir les faveurs du public russe. En 1999, c'est la coutellerie chinoise et asiatique qui a détrôné les lames turques dans les paniers des ménagères russes
La distribution de la chaussure de qualité moyenne est assurée en grande partie en Russie par tous les commerçants russes revenant de l'étranger. C'est à la Syrie que revient la première place dans la fourniture de mocassins, la Turquie n'arrivant qu'en quatrième position derrière la Chine et l'Inde. 1999 a vu se confirmer le déclin de l'approvisionnement en Turquie au profit des marchés sud-américains et asiatiques.
Les Russes sont friands de fruits secs et de sucreries. Moscovites et Sibériens viennent dans ce but à Istanbul. Ce sont les pistaches, les amandes et les noisettes qui sont l'objet de leur intérêt. Les olives ou les citrons produits en Méditerranée font maintenant partie intégrale des placards de cuisine russes, ce qui explique qu'en 1999, les achats de produits alimentaires aient plus que septuplé par rapport à 1995. Chez les grossistes primeurs, principalement situés dans le quartier de Karaköy, toutes les devantures de magasins sont en turc et en russe, renseignant immédiatement sur la nature des produits vendus et le public auquel ils sont destinés.
En 1995, près d'un Russe sur quatre (22%) se livrait au commerce de l'occasion. C'est en se promenant dans les rues de la ville et en fonction des carences de produits dont souffre leur république de résidence, qu'ils découvrent des produits qui sont susceptibles d'être rapportés et vendus en CEI. Il ne s'agit donc pas de denrées auxquelles ils avaient pensé avant de se rendre en Turquie. Donner une liste complète de tous ces produits ainsi achetés serait fastidieux et incomplet, tant est fertile l'imagination des commerçants turcs pour susciter l'envie du chaland. Citons cependant les objets couramment achetés lors de nos enquêtes: couvertures de laine, gants de peaux, petits miroirs de salle de bains, lampes à pétrole, aimants à coller sur des placards métalliques, allume-gaz, robinets en inox, verres à thé, couverts de table, etc... Cette liste n'est pas exhaustive et se transforme au gré des saisons et des modes. Cependant, 1999 montre un net recul du commerce de l'occasion ce qui tend à confirmer un meilleur approvisionnement de l'économie russe.
Alors que la ville d'Istanbul possède l'unique particularité au monde de s'étendre sur deux continents, c'est seulement dans sa partie européenne que se concentre la communauté russe, et c'est dans un périmètre restreint, que se développe l'activité commerciale de la ville où opèrent les Russes. L'implantation dans le tissu social suit exactement la ligne de tramway qui a été mise en service en 1993. Ce n'est pas un hasard si ce sont les quartiers de Bayazit, Sultanahmet, Lâleli et Gedikpasa qui reçoivent prioritairement ces étrangers.
C'est bien évidemment la proximité du Grand bazar et des artères commerciales adjacentes qui assurent à ce quartier un dynamisme que l'on ne retrouve que sur la face nord de la Corne d'or, dans le quartier de Taksim.
On a craint quelque temps à la Mairie d'Istanbul que la venue de ces "shop-touristes" n'altère la réputation séculaire du Grand Bazar et son attrait touristique, faisant fuir la clientèle plus aisée que représentaient les touristes issus d'Europe occidentale. Or, ces craintes devaient s'avérer non fondées par la teneur même des denrées vendues dans le Grand bazar: orfèvrerie, tapis, manteaux de cuir de qualité supérieure ou objets décoratifs raffinés. Ces produits, bien qu'intéressant les Russes, demeurent hors de leur portée budgétaire. C'est ainsi que naturellement, le quartier de Bayazit s'est fracturé en deux zones telle une division commerciale à la berlinoise, du temps du rideau de fer: au centre, le Grand Bazar, fréquenté exclusivement par des touristes occidentaux, plus riches que les touristes d'Europe centrale; autour de cet îlot de luxe, des faubourgs ceinturant l'édifice, composés d'artères commerciales, axés essentiellement sur les produits destinés aux Russes.
Les Turcs ont su s'adapter très rapidement à la connaissance du russe de base, à assimiler le vocabulaire inhérent à leurs affaires, comme le nom des différents textiles, ou les nombres pour annoncer poids, mesures et prix à leurs clients. Au fil des années, s'est donc développée une habitude courante des Russes d'Istanbul à communiquer dans la langue de Dostoievsky avec tous leurs interlocuteurs turcs. Ce que l'on reproche d'ordinaire aux Américains qui ont une vision d'anglophonie universelle, pourrait s'appliquer ici aux Russes, persuadés que la russophonie a atteint les rives Sud de la Mer Noire. Ils abordent en russe, et attendent une réponse dans la même langue. Du cireur de chaussures, au marchand ambulant de tricots de coton, en passant bien évidemment par le personnel hôtelier, chacun est en effet capable d'échanger quelques paroles en russe avec eux.
1995 |
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Textiles |
Cuir |
Restaurant |
Livres |
Tourisme |
Aliments |
Autres |
34% |
29% |
16% |
7% |
6% |
3% |
5% |
1999 |
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35% |
15% |
20% |
5% |
6% |
15% |
4% |
Si l'on fait la somme des Turcs commerçant avec les shop-touristes, on obtient alors près des deux tiers des professions à Istanbul en contact directs avec les acheteurs venus de Russie. C'est la confirmation flagrante qu'Istanbul, en 1995 comme en 1999, demeure la ville du textile et du cuir. Les Turcs qui ont un négoce d'habillement et de tissus voient dans la clientèle russe la première source d'écoulement de leurs produits, bien avant la clientèle turque. Soucieux des exigences russes, ils vérifient scrupuleusement la nature des fibres textiles qui seront vendues aux commerçants venus du froid, et soignent particulièrement, lors des commandes aux fournisseurs, les motifs et les couleurs des tissus et des sous-vêtements. Au fil des années, les Russes sont devenus des clients beaucoup moins naifs et davantage sourcilleux. Comme nous le confiait en 1995 un commerçant de la Ordu Caddesi, spécialisé dans les sous-vêtements:
" Avec les Russes, on ne peut pas vendre tous les modèles. Ils regardent la qualité des fibres, mais aussi le motif imprimé. Si les Russes n'en veulent pas, ce n'est pas si grave car on pourra toujours le revendre aux Bulgares ou aux Roumains, beaucoup moins difficiles. On n'a pas vraiment de problème de stocks invendus."
Aujourd'hui, en 1999, les commentaires seraient sans doute bien différents, car de nombreux Russes ont déserté ces marchés. Les peaux, le cuir et les chaussures ne font pas exception à cette règle. Les Russes inspectent avec minutie la qualité des manteaux, la coupe, les coutures, les finitions et la résistance de la teinture. Selon les saisons d'achats, ce sont les manteaux pour femme ou les vestes trois-quarts qui sont les produits préférés des shop-touristes. Dans les tanneries ou les ateliers de coupe de la périphérie d'Istanbul, on sait déjà vers quel type de clientèle seront destinés les produits finis. Un shop-touriste fera en moyenne au cours de son séjour à Istanbul l'acquisition de deux manteaux, chacun d'une valeur estimée à 250 dollars et de deux ou trois paires de souliers de cuir. Ces deux manteaux seront portés par le touriste, été comme hiver, ce qui donne quelquefois des spectacles burlesques au terminal C de l'aéroport de yesilköy: Par plus de 30º C, on reconnaît les Russes par la double épaisseur de manteaux de cuir qu'ils portent.
La seconde catégorie professionnelle en contact directe avec les Russes demeure les restaurateurs. Dans leur grande majorité, les formules charter à destination d'Istanbul sont vendues dans des conditions de demie pension. Seul le petit déjeuner est fourni dans le prix du voyage. Après une journée pleine de kilomètres arpentés et de paquets transportés, il est fréquent de rencontrer des groupes de Russes qui se réunissent pour partager un repas consistant. Les restaurateurs turcs se sont adaptés aux goûts et horaires de ces touristes slaves.
Les libraires et bouquinistes sont également intéressés par la clientèle des shop-touristes. Ils font tous l'acquisition d'un petit guide de conversation russo-turc. Les commerçants qui possèdent, outre des livres, des pièces de monnaie et des médailles, trouvent dans la clientèle russe un faible marché, mais tout de même existant, pour les numismates et collectionneurs. Ces mêmes commerçants échangeaient aux Soviétiques, dans les années 90'à 92' leurs pièces de monnaies contre les petits insignes communistes à la gloire du Parti, des réalisations socialistes ou des jeux olympiques, que l'on pouvait se procurer dans tous les kiosques de l'Urss. Avec la disparition du pouvoir soviétique, ces épinglettes sont maintenant devenues objets de convoitise pour les collectionneurs, principalement en Europe de l'Ouest.
Les professionnels du tourisme que nous avons interrogés se sont déclarés être concernés par le marché russe d'Istanbul. Parmi ces professions, on retrouve majoritairement des chauffeurs de taxis. Ils sont positionnés devant les hôtels de shop-touristes, et sont prêts jour comme nuit à transporter les acheteurs et leurs volumineux paquets d'un hôtel vers un autre. Des compagnies touristiques spécialisées dans les sorties nocturnes de la ville sont également présentes dans les hôtels et proposent pour quelques dizaines de dollars des spectacles de danse du ventre ou autres soirées typiques. Il semble que cette dernière activité ne soit pas particulièrement rentable.
Les commerces et boutiques d'alimentation ont également d'étroites relations avec les Russes. Ils achètent aussi bien aux vendeurs ambulants des rues que dans les boutiques ayant pignon sur rue.
Enfin, d'autres Turcs concernés par la clientèle russe et n'entrant pas dans les catégories analysées précédemment, relèvent de secteurs aussi variés que les bureaux de change, vendeurs d'outils de jardinage, fabricants de verres, artisans en coutellerie ou cireurs de chaussures. Parmi ces professionnels liés aux Russes lors de leur séjour à Istanbul, nous avons été surpris par le nombre important de jeunes enfants qui se sont improvisés "porteurs de paquet". Munis de diables en aluminium ou de tricycle, ils attendent les touristes à la sortie matinale de leurs hôtels, et leur proposent, pour une somme forfaitaire et journalière, de les suivre et acheminer leurs paquets depuis les boutiques d'approvisionnement jusqu'à leurs hôtels. C'est ainsi que plusieurs fois par jour, patiemment, ils remontent et descendent les artères commerciales du quartier de Lâleli, précédés par les shop-touristes au service desquels ils se sont mis, et veillent jalousement sur les acquisitions des Russes tout au long de la journée.
Dans une unanimité quasi générale, les Turcs se montrent totalement désintéressés par les produits russes. La Russie ne produit plus de matériels qui ne soient déjà commercialisés en Turquie par des sociétés autochtones avec une qualité supérieure et un prix compétitif. Les Turcs aiment retrouver dans les produits étrangers ce que la production domestique est incapable d'assurer à grande échelle ou à qualité égale, comme des automobiles, des ordinateurs, ou du matériel vidéo. Dans tous ces domaines, les Russes sont industriellement absents. Paradoxalement, les antiquaires et les marchands de tapis se sont découverts une nouvelle passion pour les icônes russes, qui s'est révélée surtout être une véritable aubaine commerciale. Bien qu'interdits à l'exportation de Russie au titre de la préservation du patrimoine national, les icônes et objets spirituels que la Russie avait su garder jalousement sous le régime communiste, a vu depuis cinq ans ses trésors s'expatrier pour des profits individuels, rapides et privés. La Turquie n'ayant pas signé avec la Russie d'accord sur le rapatriement des œuvres d'art sorties clandestinement du pays, Istanbul est devenue depuis quelques années une plaque tournante internationale. Ces antiquaires qui achètent à des prix souvent dérisoires ces véritables chefs-d'œuvre, les revendent en toute impunité à des collègues européens ou américains.
En marge des aspects purement économiques, un aspect relationnel particulier s'est développé entre les Stambouliotes et les shoptourists. En effet, la présence importante de femmes russes, voyageants ans leurs compagnons ou époux, a suscité tour à tour le mépris, l'arrogance, puis l'admiration des Turcs qui voient en cette communauté de femmes un nouvel essor économique pour leurs affaires et une redéfinition du rôle de la femme dans la société.
A une écrasante majorité, 98% des Turcs qualifient leurs relations avec les Russes de très bonnes, bonnes ou moyennes. Plusieurs facteurs interviennent dans cette excellente perception de la communauté des shop-tourists. Parmi toutes les raisons évoquées, nous avons retenu les plus significatives et reflétant un réel sentiment des Turcs à leur égard. Ils viennent en Turquie pour dépenser et acheter massivement. Depuis des années, ils ont fait la fortune de certains commerçants et sont en train de réaliser les espoirs économiques d'autres. Ils paient en dollars, discutent les prix "à la turca" mais repartent toujours avec des marchandises dans leurs grands sacs de plastique ou de toile. Ils font souvent appel à des porteurs turcs pour transporter leurs achats et imprègnent donc tous les niveaux sociaux de cette économie locale. Pour les hôteliers, c'est une assurance de remplissage que de signer des contrats avec des voyagistes russes. Les shop-touristes logent dans ces hôtels de quartier, ne salissent jamais les chambres et dépensent aux minibars. Dans les restaurants, les serveurs indiquent qu'ils ne prennent pas systématiquement les plats les moins chers et laissent toujours des pourboires au personnel. Ils dépensent sans compter pour boire et ne sont pas des hôtes très exigeants. Les fonctionnaires du poste de police de Lâleli précisent, qu'hormis les problèmes liés à la prostitution, il n'y avait pas de troubles de l'ordre public par cette communauté.
Enfin, les Turcs nous ayant affirmé avoir de mauvaises ou de très mauvaises relations avec la communauté des shop-tourists avaient été les victimes d'escroqueries commerciales par des acheteurs russes malhonnêtes: faux billets de cent dollars, ou vols de marchandises dans leurs magasins.
Dans leur presque totalité, les Turcs n'ont qu'une vague idée de la Russie et de l'organisation de ce pays. Ils ont cependant bien compris les changements qui s'y sont produits ces dernières années et souhaitent un jour pouvoir s'y rendre. Ils voient en Russie même un marché porteur pour leurs activités commerciales et cherchent à développer un partenariat afin de supplanter les shop-touristes qui viennent à eux et empocher à leurs propres comptes les bénéfices d'intermédiaires que récupère cette communauté migrante. C'est d'ailleurs ce que la tendance indiquait en 1999 avec l'ouverture permanente à Rostov-sur-le-Don d'une foire commerciale permanente pour les produits turcs.
Il est impossible de ne pas s'apercevoir de l'évidence des répercussions de la venue massive de produits étrangers sur les marchés russes. Qu'elles soient turques, indiennes, chinoises ou du Golfe persique, les marchandises arrivées en CEI ont modifié considérablement son paysage commercial, et transformé les façades austères des boutiques socialistes par une abondance unique dans l'histoire du pays de denrées et produits manufacturés hors des frontières. Dans un souci de représentativité maximale, nous avons donc choisi de focaliser notre attention, sur le plus gros marché des produits apportés par les shop-tourists de Turquie. Il s'agit du marché de Lujniki à Moscou.
Il existe maintenant à l'aéroport Cheremetevo II de Moscou, spécialisé dans les vols extérieurs, des hangars privés qui abritaient autrefois les ateliers techniques de l'Aéroflot où sont entreposées aujourd'hui les marchandises retirées des avions et en attente des procédures administratives de détaxe. Plusieurs milliers de mètres cube de cartons et de caisses attendent les tampons et l'acquittement des taxes pour repartir depuis ces entrepôts vers la ville. Les annonceurs et les publicitaires ne s'y sont pas trompés en jalonnant d'affiches la route qui mène de Moscou vers l'aéroport, vantant la sécurité, l'espace et le remarquable emplacement d'entrepôts à louer par des candidats au voyage de shop-tour
Ce marché des voyageurs de valises a attiré vers l'aéroport de nombreux transporteurs, tous illégaux, qui se livrent une guerre sans pitié entre eux pour s'assurer l'acheminement des produits et des hommes. Ces détenteurs de camionnettes et de minibus se sont constitués en bande, qui veillent jalousement sur leur territoire et leur privilège de stationnement dans l'enceinte de l'aérogare. Les rixes entre bandes sont fréquentes, et les chauffeurs de "taxis", ont souvent recours à l'éventration des pneus des concurrents pour survivre
En Sibérie, à Krasnoyarsk, les shop-touristes se sont regroupés et des camions viennent attendre les voyageurs pour charger les marchandises et les acheminer en ville, dans les magasins distributeurs ou dans les lieux, dans les usines et bureaux où les marchandises seront revendues à des comités d'entreprises. Les douanes sibériennes, bien que soumises aux mêmes textes de lois que Moscou, demeurent plus souples que dans la capitale. Les douaniers reçoivent souvent en "cadeau" des bouteilles d'alcool ou des cartouches de cigarettes et ferment les yeux sur les produits qui devraient être normalement assujettis aux taxes d'entrée sur le territoire russe.
Des problèmes existent également lors de l'arrivée de marchandises transportées par des shop-touristes maritimes. Selon Natalia Tchipko, fonctionnaire ukrainienne aux douanes d'Odessa, il n'est pas rare que les produits disparaissent, grâce à des complicités internes aux services portuaires, entre les sorties des cales de navires et les débarcadères.
A Moscou, lorsque les marchandises ont pu quitter l'aéroport dans des conditions acceptables pour les shop-touristes, les produits suivent alors plusieurs trajectoires, selon qu'ils sont intégrés à un réseau commercial de boutiques ou de stands, comme à Lujniki ou dans le parc des expositions des réalisations socialistes (VDNKH), aujourd'hui foire commerciale permanente. Lujniki était du temps de l'Union soviétique, un centre sportif très important à Moscou. Situé au sud-ouest de la ville, il est accessible par le métropolitain, desservi par la station "sportivnaya". Sur près de douze hectares, la nouvelle vocation commerciale de Lujniki a pris le pas sur ses premières fonctions sportives. C'est autour du stade et dans les arcades sous les gradins que se sont développés les points de vente. Les emplacements sont délimités par des marques au sol et des numéros. L'ensemble du complexe est ceinturé par de hautes grilles, et il faut acquitter un droit d'entrée pour pénétrer dans ce marché gigantesque. Ce sont des "Afgantsy" armés de mitraillettes et de gourdins qui assurent le service d'ordre et le contrôle des billets. Par une équation simple, les prix d'achat de la Turquie sont doublés à la vente sur le marché. Un shop-touriste nous a ainsi confié:
"Ici, à Lujniki, ce sont les prix d'Istanbul multipliés par deux. On réalise en moyenne un bénéfice de 100% par rapport au prix d'achat. Mais, si l'on retire le prix de la location de l'emplacement, le prix du voyage et les frais occasionnés à Istanbul, on gagne un peu plus de 65%. C'est donc un marché très valable."
Les acheteurs de Lujniki sont issus en majorité de Moscou ou de la grande banlieue. On vient à Lujniki seul ou en famille, avec des amis ou des collègues de travail. On n'y vient pas particulièrement pour y effectuer un achat précis, mais pour trouver, au fil de la promenade, l'objet pour lequel on a un coup de cœur ou qui manquait dans le foyer.
Le développement du shop-tourisme s'est accompagné, dans les cas les plus chanceux, d'un enrichissement réel et rapide des "navettes" qui se sont lancées les premières dans le commerce d'import-export. Dans certains cas, on peut parler d'un enrichissement en centaines de milliers de dollars. En Sibérie, les shop-touristes sont souvent les propriétaires des restaurants et débits de boissons locaux, ainsi que les possesseurs de magasins qu'ils mettent en gérance. En Crimée, les bénéfices réalisés par ces commerçants voyageurs, souvent d'origine russe, sont convertis en dollars et placés dans des comptes étrangers, prêts à être vidés au moindre soubresaut politique du gouvernement de Kiev par lequel ils sont désormais régis. Le statut de bourgeois issu du shop-tourisme est maintenant une des données sociales de la CEI.
La Turquie, en acceptant sur son sol des ex-citoyens soviétiques pour des séjours de brèves et moyennes durées, devient pour la zone un pôle économique de premier plan, et tente de ne pas manquer l'occasion unique d'être au niveau régional une grande puissance économique, mais surtout politique, rétablissant des contacts historiques coupés depuis longue date. Les acteurs de la vie économique turque ont ainsi trouvé en Fédération de Russie un marché prometteur pour l'exportation de leurs produits manufacturés.
De son côté, le gouvernement russe, devant un délabrement de son outil de production, autorise complaisamment un nombre croissant de ses ressortissants commercer en toute liberté avec Istanbul, laissant à la charge du citoyen russe le poids du commerce extérieur des denrées importées. Les marchés moscovites ou sibériens fleurissent ainsi de produits "made in Turkey" et font oublier pour un certain temps les pénuries des années 80', et les dures réalités économiques de la Russie post-soviétique. Puisque nous avons assisté à un ralentissement de ce commerce entre 1995 et 1999, on est cependant en droit de douter de la pérennité de ce commerce florissant.
Il nous semble donc que "Les Russes à Istanbul" constituent un épiphénomène des relations économiques entre la Russie et la Turquie et que la fin de tels échanges ne peut qu'être envisagée dans un avenir proche. Nous avons été frappés de constater le remplacement de la communauté russe dans le quartier de Lâleli par de nouveaux et nombreux arrivants, venus d'un horizon plus lointain: l'Algérie. Ils se rendent à Istanbul pour des raisons de pénuries intérieures, et de fermeture de Marseille, port français spécialisé depuis de nombreuses années dans le shop-tourisme maghrébin.
Il aura cependant été intéressant de photographier et de fixer pour quelque temps l'histoire de ces commerçants russes d'un nouveau genre. Et l'on se souviendra, lorsque le courant Moscou-Istanbul aura pris la direction d'Alger, de la spontanéité, du flair économique et de l'audace des Russes, mais surtout de cette capacité d'adaptation, d'hospitalité et d'innovation qui rendent les Turcs si fascinants et attachants.