Ne pas faire silence

par
MANUEL DE DIÉGUEZ (*)

Il serait indigne de la philosophie qu'elle fit silence : le drame de Louis Althusser la concerne. Nous sommes tous des otages de la logique ; nous sommes tous apostrophés par les théories rigoureuses et enfermées dans la dure casemate de leur folie. Nous devons honorer le philosophe du marxisme en lui posant - en nous posant à nous-mêmes plus impitoyablement encore à travers lui - la question de la valeur et des fondements des systèmes clos. Et d'abord, ne laissons pas les théologiens se ruer sur cette victime immolée, elle aussi, sur l'autel de son culte.

La démarche de certains penseurs est simple : elle consiste à philosopher à partir de l'oeuvre d'un autre philosophe, dont ils prétendent interpréter enfin la véritable pensée. Ils s'engagent ensuite dans la brèche ainsi ouverte.

Pour Louis Althusser, Marx était un humaniste et un hégélien inoffensif avant 1848 ; après cette date, il serait devenu un théoricien de la pratique matérialiste et révolutionnaire de la lutte des classes, c'est-à-dire un penseur politique capable de poser les fondements théoriques de l'avènement progressif de la société idéale, dite «sans classes». c'est ce qu'il appelle la «coupure épistémologique». C'est comme si un théologien chrétien observait que le Jahveh des juifs n'était encore qu'une divinité titubante et barbare, mais que Jésus-Christ aurait introduit une «coupure théologique» capitale en posant les fondements du dieu réel, bien supérieur au premier et censé animé d'un pur amour à l'égard du genre humain, qu'il sauverait enfin définitivement et qu'il accueillerait auprès de lui au paradis des ressuscités.

Ce type de philosophie se caractérise, comme toute scolastique, par une grande rigueur logique à partir de prémisses reçues d'un autre, tenues pour irréfutables et jamais objectivement pesées. Un système peut aboutir à une forte cohérence interne sur le fondement de propositions absurdes - il suffit de se montrer rigoureux dans la mise sur pied des conséquences implacables d'une idée. C'est ainsi que la théologie chrétienne paraîtra rationnelle à partir de l'hypothèse que le Dieu nouveau serait bon ; et la philosophie d'Althusser également, à partir de l'hypothèse selon laquelle la société sans classes ne serait pas un mythe.

Vient l'instant où l'on s'aperçoit que le dieu nouveau veut qu'on lui offre de la vraie chair et du vrai sang en la personne de son fils réellement trucidé sur l'autel, et que ce «vrai et réel sacrifice» l'adapte parfaitement à la géhenne sanglante de l'histoire depuis deux mille ans. De même, vient le jour où l'on s'aperçoit que la société prolétarienne engendre elle aussi ce sacrifice sanglant qu'est la lutte des classes ; que l'inégalité des conditions y règne en maîtresse ; qu'une nouvelle classe dirigeante y jouit effrontément de ses privilèges face à une masse réduite à l'anonymat ; que l'histoire réelle passe narquoisement au large de la théorie séraphique et de son utopie d'une prétendue dictature idyllique du prolétariat. Alors, il ne reste plus qu'à réfléchir par soi-même sur les fondements illusoires de la sorte de «raison» que toute orthodoxie fournit bien apprêtée à ses croyants - donc à abandonner la profession de rapetasseur de dogmes pour devenir réellement philosophe.

En l'espèce, le réexamen de la notion d'équilibre des pouvoirs, fondement de toute véritable politique, et qui remonte bien au-delà d'un certain Montesquieu, pourrait bien s'imposer dans la théorie marxiste, et y jouer le même rôle qu'une remise en cause radicale, au coeur du christianisme, du sacrifice païen toujours vivant chez les descendants de Jahveh. Car les philosophes sacrificateurs, qui organisent l'holocauste des hommes tantôt à la société idéale dans laquelle ils ont enfermé leur tête, tantôt à la théologie du dieu qui s'obstine à demander à l'humanité le paiement de la rançon du Golgotha, ne savent pas qu'ils montent ensemble sur l'autel de leurs idoles afin d'y être immolés à leur propre système.

Je suis sûr que c'est cette question-là qu'Althusser, ancien élève de Jean Guitton et protestant saisi par le mythe du paradis sur la Terre, se posait avant que son dieu se retournât contre lui pour le tuer, comme font tous les dieux. Mais tu restes vivant et martyr vivant de ta question. Nous resterons tous tes témoins. Je te salue au nom du dieu qui n'existe pas, et qui s'ouvre, et qui s'appelle Miséricorde. Je te salue, questionneur et éveilleur de ce dieu-là.

(*)Philosophe et écrivain.

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