Le pouvoir et les lettres

par MANUEL DE DIÉGUEZ .(*)

Qu'on le veuille ou non, et par la seule force des choses, l'initiative du président de la République de recevoir des écrivains à sa table constitue une nouveauté importante dans le paysage intellectuel français, dans la politique culturelle de l'État et donc dans la politique tout court.

Il est dans la logique de la société libérale que le premier rang dans l'ordre des prestiges sociaux se porte insensiblement vers les détenteurs de la puissance économique. Cette situation se répercute même dans l'univers de la création. À la limite, remettre un texte à un imprimeur et le distribuer aux libraires devient une activité plus digne de considération que d'écrire l'Homme révolté ou le Voyage au bout de la nuit. Peu à peu, les écrivains deviennent les habitants émaciés d'un royaume de l'esprit placé sous l'entière dépendance du commerce d'une marchandise : le livre. l'Église des Lettres, doit alors s'efforcer de convaincre ses banquiers qu'il est payant d'investir quelquefois dans le prestige. Mais comme la valeur intellectuelle et littéraire des oeuvres est le plus souvent inversement proportionnelle à leur valeur commerciale, et comme la finalité normale des entreprises est le profit, le problème des divergences naturelles d'intérêts entre les droits de la pensée et l'entreprise capitaliste devient nécessairement insoluble à la longue.

L'écrivain ne peut compter sur personne

Dans cette situation, l'écrivain ne peut compter ni sur les socialistes. qui craindraient de paraître élitistes à leur électorat s'ils tentaient de revaloriser les droits de l'esprit, aristocratiques par nature. Ni sur les communistes, qui ne sont pas au service de la véritable culture, mais seulement de la classe ouvrière, et qui comptent bien mettre un jour les écrivains au service exclusif des intérêts de cette classe, ce qui les ferait seulement changer de servitude - ces gens-là ne sont pas près de fonder une maison d'édition d'État qui ne serait pas dirigée par un fonctionnaire et qui serait soustraite au profit dans une totale liberté idéologique. Ni sur la droite affairiste, qui honore les écrivains du bout des lèvres, mais les considère, en fait, comme des fournisseurs idéologiques. Ni sur la droite libérale, qui est pavée de bonnes intentions silencieuses, afin de ne déranger ni ses amis ni ses ennemis. Ni sur le public, asservi au livre de grande consommation et plus épris de loisirs que de réflexion. Ni sur l'État, qui, d'un trait de plume, a conféré à l'éditeur le rôle d'employeur de l'écrivain, réduisant celui-ci, au point de vue fiscal, au rang de simple salarié. Ni, enfin, sur lui-même, puisque les écrivains, déconnectés de l'action, spontanément indisciplinés, incapables de formuler des revendications communes et farouchement égocentriques, sont impuissants par nature à jamais oeuvrer efficacement pour l'amélioration de leur condition ou la reconnaissance des droits et privilèges du talent.

Il résulte de tout cela que le respect pour l'écrivain, qui était un des traits les plus saisissants de la France avant la guerre, est en voie de disparaître ; et que des pays comme l'Allemagne, la Suisse ou la Grande-Bretagne, qui frappaient autrefois le Français d'étonnement par le peu de prestige dont y jouissait la littérarure, ont déjà dépassé notre pays par la considération qu'on y rencontre pour les lettres et la pensée.

Dans ce contexte, les écrivains pourraient tenir pour dérisoire la stratégie du chef de l'État à leur égard - ce en quoi ils auraient le plus grand tort.

Toute action qui agit sur le vrai ressort des civilisations - à savoir leur hiérarchie des valeurs - est, en réalité, une initiative politique fondamentale. Quand de jeunes auteurs de moins de trente ans sont les hôtes de l'Élysée, il en découle pour l'ensemble de l'Église de l'intelligence un prestige qui modifie les rapports de force. Or, le pouvoir politique propre du chef de l'État, c'est d'agir sur la hiérarchie des valeurs par le choix qu'il fait de ceux qu'il honore.

Cependant, les difficultés de cette politique sont grandes ; elles exigent un effort de réflexion sur les expériences que la France a connues dans cet ordre. Les écrivains sont avant tout des individus. Ils méritent d'être connus pour eux-mêmes plutôt que par ouï-dire. Dans une société où les rangs étaient infiniment plus pétrifiés qu'aujourd'hui, Louis XIV avait réalisé une sorte de prouesse politique : ne pouvant inviter les écrivains avec les corps de l'État et au milieu des Grands sans les reléguer protocolairement au dernier rang, il les recevait dans des soupers intimes où Racine passait avant les ducs et les princes.

L'État n'a toujours pas résolu le problème de ses rapports avec les têtes pensantes. «Ah! Monsieur, vous qui pourriez être quelque chose!...», disait un conseiller municipal de Genève à M. de Voltaire. De nos jours, il est toujours plus important, aux yeux de l'État, d'être quelque chose plutôt que quelqu'un.

Enfin, toute action culturelle directe et durable du chef de l'État exige qu'il lise les auteurs qu'il convie à sa table et qu'il les choisisse selon son goût, qui est peut-être bon. Qu'il ne soit pas au service de la mode, mais de la postérité. Sinon celle-ci l'accusera d'avoir honoré indistinctement Racine et Crébillon.

(*) Écrivain.

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