par Manuel de DIÉGUEZ
(Nous avons demandé
à Manuel de Diéguez, à qui était dédié, on s'en souvient, le premier article de
notre collaborateur Constantin Amariu, d'étudier pour nous, dans une série d'articles,
les perspectives ouvertes par le plus célèbre philosophe d'aujourd'hui, Martin
Heidegger, dont l'effort demeure entièrement original pour redonner à l'homme
une « demeure et des dieux », comme chez les Grecs.)
Il est
extraordinaire qu'au moment où les sciences traquent la matière dans ses
derniers retranchements, l'homme ressurgisse dans des perspectives si
inattendues et si fondamentales qu'il échappe à nouveau entièrement, pour
l'essentiel, aux sciences dont il s'enorgueillit. C'est au point que la
révolution la plus importante du XXe siècle se situe non point dans
la physique nucléaire, mais dans une mutation lente du regard que l'homme porte
sur lui-même, c'est-à-dire dans une révolution de l'humanisme : je ne parle pas
de l'humanisme qui prolifère dans les «sciences de l'homme» qui ne sont encore
que des technologies, je parle de cet humanisme qui situe l'homme dans son
«habitat» et qui se fonde sur la recherche philosophique la plus profonde.
Avec Martin
Heidegger, la philosophie revient à la pure interrogation, qui est «la piété de
la pensée» ; elle se nourrit des Grecs, elle les interroge sur leur
langage ; elle répudie les systèmes, elle se fonde sur un dialogue ; enfin elle
sait déjà que son interrogation la plus profonde sera par-delà la métaphysique.
Car le dialogue avec la pensée grecque qui «attend encore d'être commencé»,
demeure «la condition préalable du dialogue inévitable avec le monde
extrême-oriental».
Aujourd'hui, c'est
dans une méditation profonde sur la poésie que culmine la pensée heideggerienne
; c'est par elle que Heidegger s'efforce de mesurer l'homme, de dire comment il
habite (métaphysiquement parlant). Mais il n'y a pas de système philosophique
de Heidegger. Lui-même dit qu'il n'y a pas même de philosophie heideggerienne,
ce qu'il faut prendre au pied de la lettre dans ce sens qu'il y a seulement une
piété interrogative de la pensée en attente d'un dialogue dont ont dit que
«c'est à peine s'il est seulement préparé». Et pourtant, comme au plus grandes
époques de la philosophies (Kant), l'interrogation heideggerienne, ce qu'il
faut prendre sur l'essence de la technique et de la science, qui se trouvent
complètement dominées par une méditation qui les situe. Pour comprendre ce que
Heidegger dit du poète, et comment, tous, nous «habitons en poètes» et prenons
par lui notre mesure, il faut d'abord le suivre dans sa pensée sur la technique
et sur la science.
C'est un fait qu'à
nouveau la science s'interroge ; c'est qu'une fois de plus elle se trouve ébranlée
dans l'un de ses axiomes fondamentaux, la causalité.
Qu'est-ce que la
relation de cause à effet? Kant y voit une règle de la succession. Mais dans
les travaux les plus récents de W. Heisenberg, la causalité ressortit à un
problème purement mathématique de mesure du temps. C'est déjà le problème de la
causalité, remarquons-le, qui avait permis à Kant d'élaborer une synthèse entre
Berkeley et Locke, entre les idéalistes et les sensualistes. La structure même
de notre esprit, selon Kant, permettait de répondre à ce mystère : que
l'expérience vient confirmer notre mathématique de l'univers, enfermée dans les
a priori de l'espace et du temps, et dans les catégories de l'entendement.
Chez Heidegger, la pensée philosophique occidentale reste fidèle, évidemment, à
ce refus d'une explication enfantine du monde par la causalité ; le fameux
«lien de causalité» n'a pas attendu la physique nucléaire pour se situer au
niveau de la «vertu dormitive de l'opium». Pour Heidegger, la notion de
causalité est née de la traduction, très étrangère au génie grec, que les
Romains ont faite du terme energeia par actus. «Le résultat est
dès lors ce qui s'ensuit d'une actio, et la suit : la conséquence. Le
réel est maintenant le conséquent. La conséquence est amenée par une chose qui
la précède, par la cause (causa). Le réel apparaît maintenant dans la
lumière de la causalité de la causa efficiens. Dieu lui-même est
représenté dans la théologie, non dans la foi, comme causa prima » (1).
Mais la critique de
la science chez Heidegger n'est pas seulement fondée, dans la postérité de
Kant, sur une nouvelle critique de la causalité : elle repose sur une
méditation toute nouvelle portant sur l' «être de la technique» et sur l'«être
de la science». En effet, pour Heidegger, la technique est une manière de
traquer et d'arraisonner le monde. L'actuelle «crise des fondements» de la
science concerne seulement les concepts propres à des sciences particulières;
cette crise se manifeste par un effort des sciences de poursuivre leur
recherche en adaptant leurs concepts à leurs objectifs. Mais la science ne
peut se saisir elle-même dans son être. Elle s'y efforce en vain sous forme
de résumés synthétiques ou d'histoires de la science. Seule la philosophie peut
répondre à la question de l'être parce que la science passe outre,
toujours, à la théorie du réel qui la domine et qui constitue son essence.
Cette théorie du réel repose justement sur une manière de situer le monde en
tant qu'objet d'arraisonnement, et cette «objectité» n'épuise nullement le
réel. Il y a d'autres pistes du destin. C'est ce que nous allons tenter de
montrer dans notre prochain article. Mais d'ores et déjà il faut souligner
l'importance d'une critique qui montre qu'aucune science ne peut prendre la
mesure d'elle-même - la philosophie dévoile l'être de la science par une
interrogation transcendante à la théorie du réel qui domine les sciences.
Devine-t-on déjà par quel chemin apparaît, dans le lointain, le «dialogue avec
le monde extrême-oriental»?
(1) Essais de
conférences.