62 cm x 49 cm

Suite pour Violoncelle

Promenade de Picasso

 

Sur une assiette bien ronde en porcelaine réelle

une pomme pose

Face à face avec elle

un peintre de la réalité

essaie vainement de peindre

la pomme telle qu'elle est

mais

elle ne se laisse pas faire

la pomme

elle a son mot à dire

et plusieurs tours dans son sac de pomme

la pomme

et la voilà qui tourne

dans son assiette réelle

sournoisement sur elle-même

doucement sans bouger

et comme un duc de Guise qui se déguise en bec de gaz

parce qu'on veut malgré lui tirer le portrait

 la pomme se déguise en beau fruit déguisé

et c'est alors

que le peintre de la réalité

commence à réaliser

 que toutes les apparences de la pomme sont contre lui

et

 comme le malheureux indigent

comme le pauvre nécessiteux qui se trouve soudain à la merci de

 n'importe quelle association bienfaisante et charitable et

 redoutable de bienfaisance de charité et de redoutabilité

le malheureux peintre de la réalité

 se trouve soudain alors être la triste proie

d'une innombrable foule d'associations d'idées

 Et la pomme en tournant évoque le pommier

le Paradis terrestre et Ève et puis Adam

 l'arrosoir l'espalier Parmentier l'escalier

 le Canada les Hespérides la Normandie la Reinette et l'Api

le serpent du Jeu de Paume le serment du jus de Pomme

et le péché originel

 et les origines de l'art

 et la Suisse avec Guillaume Tell

 et même Isaac Newton

 plusieurs fois primé à l'Exposition de la Gravitation

Universelle

 et le peintre étourdi perd de vue son modèle

et s'endort

 C'est alors que Picasso

 qui passait par là comme il passe partout

 chaque jour comme chez lui

voit la pomme et l'assiette et le peintre endormi

 Quelle idée de peindre une pomme

dit Picasso

 et Picasso mange la pomme

et la pomme lui dit Merci

et Picasso casse l'assiette

 et s'en va en souriant

et le peintre arraché à ses songes

comme une dent

se retrouve tout seul devant sa toile inachevée

 avec au beau milieu de sa vaisselle brisée

 les terrifiants pépins de la réalité.

 

JACQUES PRÉVERT

Paroles

 

Marilyse  Devoyault

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