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40 x 50 cm Diamant noir
Le
saut du tremplin
Clown
admirable, en vérité! Je
crois que la postérité, Dont
sans cesse l'horizon bouge, Le
reverra; sa plaie au flanc. Il
était barbouillé de blanc, De
jaune, de vert et de rouge. (…) Il
s'élevait à des hauteurs Telles,
que les autres sauteurs Se
consumaient en luttes vaines. Ils
le trouvaient décourageant, Et
murmuraient : « Quel vif-argent Ce
démon a-t-il dans les veines? » (…) Tout
le peuple criait : « Bravo! Mais
lui, par un effort nouveau, Semblait
roidir sa jambe nue, Et,
sans que l'on sût avec qui, Cet
émule de la Saqui Parlait
bas en langue inconnue. C'était
avec son cher tremplin. Il
lui disait : « Théâtre, plein D'inspiration
fantastique, Tremplin
qui tressailles d'émoi Quand
je prends un élan, fais-moi Bondir
plus haut, planche élastique! (…) «
Plus haut encor, jusqu'au ciel pur! Jusqu'à
ce lapis dont l'azur Couvre
notre prison mouvante! Jusqu'à
ces rouges Orients Où
marchent des Dieux flamboyants, Fous
de colère et d'épouvante. «
Plus loin! plus haut! je vois encor Des
boursiers à lunettes d'or, Des
critiques, des demoiselles Et
des réalistes en feu. Plus
haut! plus loin! de l'air! du bleu! Des
ailes! des ailes! des ailes! » Enfin,
de son vil échafaud, Le
clown sauta si haut, si haut Qu'il
creva le plafond de toiles Au
son du cor et du tambour, Et,
le cœur dévoré d'amour, Alla rouler dans les étoiles.
THÉODORE DE BANVILLE |