Regards sur Parsifal
Parsifal, celui qui trouvait le chemin, et le perdait,
(Un texte un tantinet alambiqué, Ames sensibles s'abstenir)
Etrange sorte de vivant. Il fera le désespoir des classificateurs, des gardiens du Graal, des docteurs. Il ne peut voir un oiseau sans lui tirer dessus. L'impatient ! Il s'est taillé des flèches, il a coupé un jonc, il a rompu. Suivait-il quelque appel ? Pourtant quand des Fleurs lui montent à la tête, capiteuses comme des parfums qui parlent, et l'invitent, il saura ne pas les toucher. Ni se laisser toucher. Le patient. Que préserve-t-il donc, saris savoir ?
Il est bien né, mais sans manières. Nul ne l'a instruit des armes nobles. Il s'en est taillé une lui-même. En imitant qui ? Siegfried au moins, cet autre enfant des bois, se fait instruire par l'oiseau, comme Walther lui-même, autre étranger, qui n'a pas lu les livres canoniques, mais écouté la nature. Lui n'a pas de modèles, - mais des impulsions. Il rampe. Adieu la forêt maternelle, où les feuillages pourraient parler. Pour jouer à chasser, il a vraiment suivi le premier venu. Depuis, il trouve le chemin et s'y perd. Sait-il ? Ne sait-il pas ? L'égarement est son espace. L'équivoque est dans son nom. Il en a eu tant et tant. Des syllabes soudées lui reviennent, et en tous sens, palindrome berceur où la voix de la mère a laissé de son lait. Fal parsi. Parsifal. Fol si pur.
Il est beau, impoli, impulsif, sauvage, soumis. Est-il attentif ou distrait, ce docile qui regarde comme un lui dit, - mais voit autre chose ? Il ne sait rien de rien. Pris en faute il ne saura que répondre : je ne savais pas. Interrogé: je ne sais pas. Que sait quelqu'un qui n'a pas appris ? Il est tout yeux et tout oreilles, superstitieusement sensible aux signes. Et c'est vrai qu'il est décourageant d'ignorance et de simplicité, cet oison dont le bec a poussé tout seul. " Kein Regel ", soupirerait un vrai Maître, devant un tel postulant, dont chaque geste est un solécisme. Comme à tout naïf généreux, il lui fallait un Sachs. Il n'a trouvé qu'un Beckmesser. Comment autrement ? Le vieil écuyer, lui aussi, ne savait pas. Il ne sait rien de rien. Il ne sait que sa tradition, qu'il rumine en récits. Il aura Parsifal sous les yeux, le Gurnemanz - il entendra la prophétie en même temps, et pourtant ne comprendra rien. Parsifal est tout le contraire. Lui, rien ne le défend contre ce qui lui arrive : aucun savoir-faire, aucun savoir acquis. Sa cuirasse, c'est sa sottise, dira Klingsor méfiant. De quelle force est-on armé, quand an a les mains vides ? Qu'on est ouvert ?
On lui parle ? Même s'il ne comprend pas, il écoute. On s'apercevra, plus tard, qu'il a entendu mieux que personne. Une fois lui suffit. A l'école du rudiment il n'apprendrait pas bien. Ce qu'il lui faut, c'est une première fois qui soit une fois pour toutes. Cette première fois, le premier acte la lui ménagera deux fois. Il suffira qu'il voie l'œil vitreux du cygne assassiné : il brise son arc et jette ses flèches. Il suffira qu'un Roi gémisse et crie : il portera les mains à sa poitrine. Il y découvrira, sous nos yeux, ce grand trou qui s'appelle le cœur. Il saigne déjà. Nul ne l'a instruit. Mais tout l'initie, parce qu'il ne prétend à rien, et ne se défend de rien. Ouvert.
Co-victime
Il faut pourtant qu'il sache quelque chose, se dit le Gurnemanz. Même le plus sot a sa part de savoir. Ah oui, et surabondante ! Celui-ci, quelle peut être la sienne ? La chose est étrange, le nom peu familier. Il veut dire avoir part, précisément. Sympathiser. Cet innocent ne peut éprouver la présence de la souffrance sans en prendre sa part. Non qu'il le veuille. Nul ne peut vouloir cela. Simplement : cela arrive, - et c'est ainsi. Ainsi il échappe, génialement, à l'affreuse alternative de l'oppresseur et de l'opprimé, du coupable et de la victime. Il est né co-victime. La source grecque s'est rouverte en lui et il ne le sait pas.
Souffrir est savoir. Seul le malheur enseigne, sans doute parce qu'il ne laisse pas le choix. Les Grecs l'ont su, et même d'autres, moins fins. Mais il y a quelque chose de presque infiniment plus subtil et désarmant chez ce voyageur des confins, qui porte son ignorance depuis l'Arabie, comme Kundry ses baumes, pour un ouvrage de rédemption. Lui, s'il est destiné à savoir, ce n'est pas ce que la souffrance enseigne : car la souffrance n'enseigne qu'à la victime, ou au coupable, - et Parsifal n'est l'un ni l'autre. Mais le partage de la souffrance : Mitleid. Cet étrange médiateur est pour lui-même invulnérable : les parfums des Filles-Fleurs, le baiser de la rose mère, rien ne l'atteint. Etre pur c'est être sans mélange, intègre, hors d'atteinte. Qui s'insinuerait en ce qui est sans mélange? Tel est son destin singulier : souffrir de la souffrance d'un autre. Compâtir, - recommencer la Passion. Il le fait avec une stupeur épouvantée, vaguement sacrée. Sa propre souffrance, il la raisonnerait. Ce scandale, la souffrance d'un autre, il ne peut que le subir, - et l'expier. Expier le mal qu'on n'a pas mérité n'est ni plus ni moins absurde que de l'avoir subi. Ou commis. Le pur ne se mélange pas. Mais il partage.
Celui qui ouvre et trouve
Atè : ainsi s'appelait, dans L'Iliade, la Malédiction. De tête en tête elle va, se pose, tue. Qu'elle s'arrête sur la tête d'un Pur, c'est lui qui la tue. Ainsi l'œuvre de Rédemption demande le sacrifice du Pur, et même de l'innocent. L'exemple, au Vendredi-Saint, est venu de très haut. Cela se joue en d'infinitésimales mais toutes-puissantes balances, dont cet enfant dépourvu de savoir est très exactement instruit : pour que la prairie sourie (elle dont les fleurs étaient filles et fées, filles d'enfer) il faut qu'une femme ait pleuré. Kundry a pu pleurer. Rosée de larmes sur un matin d'avril, comme avait été rosée de lait le nom chéri que murmurait la mère mourante. Ainsi Parsifal l'a ouverte, la rejetée, celle qui ne pouvait plus que rire, rire, rire. Tel fui son premier office. " Reçois cette eau. Crois que quelqu'un délie ". Il lui a communiqué, baptême, le don des larmes. Elle mourra ouverte.
Qui ouvrira-t-il encore, l'étrange chirurgien ? Pas les chevaliers. Tous ils avaient des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, - ces instruits, ces adoubés, ces cooptés, tous ces héros qui ont pris leurs grades et fait leur théologie. Un est venu. Il ne sait rien, et lui seul comprend ce qu'il voit. Dans le cri du pécheur il entend la plainte de Dieu. Induction immédiate, terrible : un Roi criait en bas, en haut mourait un Dieu. Telle est la vertu déchirante de la naïveté : ne même pas voir la mise en scène et (le rite, c'est cela), oublier celui qui souffre, fût-il un innocent, et ne voir que le mystère de l'archétype, dans son aveuglante lumière : le Dieu qui s'est voulu victime. Heureux ceux qui n'ont pas cru, et qui ont vu.
S'il a pu voir cela, que nos yeux sont peut-être faits expressément pour nous détourner de voir, comment s'étonner que dans les bras de Kundry il puisse revivre des yeux ce qu'il n'avait pas vu ? Ainsi, - une autre fois, - et c'était la douleur d'un autre. C'était le crime d'un autre. Ainsi se débouclait la tresse. Ainsi chantaient les cheveux. Ainsi l'homme a failli. " Ah si tu ne sais sentir en ton cœur que ce que souffre autrui, alors moi aussi, sache ce que je souffre ! " Ainsi plaide Kundry. Mais le pur est hors de son atteinte. Non qu'il soit plus fort que la tentation. Mais il est déjà pris, déjà frappé, et frappé sans avoir failli. Telle était sa mission. La blessure n'est pas sur lui le signe de la faute, qui exclut, mais le stigmate de la sympathie, - ce consentement, qui réconcilie. Parsifal pourrait déchirer son vêtement et montrer sa hanche à Kundry. " Que veux-tu de moi, femme ? Vois. Je saigne déjà. " Source sur le monde fut, au Vendredi-Saint, cette blessure faite au flanc de quelqu'un qui connaissait le péché, l'a pris sur lui sans le commettre, et l'a frappé à mort. Il faut bien que parfois quelque autre innocent, inspiré, recommence ce même défi.
Nul ne lui a montré le chemin. Il trouve sans savoir, trouvère, fol aventureux. Il ne sait pas les règles. Il esquive pourtant, et ne perdra pas pied parmi les Nixes Fleurs, dans ce jardin de tentation où l'on joue pour autre enjeu que l'or. Mixte d'ignorance et de savoir, de rouerie même, ingénu et habile. Est-il demi-dieu, dieu à demi, comme ces étranges intermédiaires chez Platon qui peuplent l'intervalle, n'ont de cesse, et acheminent les messages ? Son nom chez les hommes serait-il : ange ? Tout ce qu'il voit, sous ce vêtement de chair qui le fait pour l'instant nous ressembler, on dirait qu'il l'a déjà vu ou vécu, ailleurs. Reconnaître, Erkenntnis, à cela l'encourage Kundry. Il n'a de sapience que la résipiscence. Ainsi instruit, et sans savoir. Ainsi prophète, et sans éloquence. Car la compassion est naturelle à l'Ange, quoique son corps de lumière le fasse indemne de douleur, comme la plaie est naturelle à l'innocent, qui pourtant n'a pas péché. Comment aurions- nous été désignés pour voilier sur eux, dira à peu près l'Ange Gardien à Prouhèze dans Le Soulier de Satin, sans quelque secrète affinité ?
On l'a laissé entrer, et même tiré par la peau du cou. Le sot, le poussiéreux. Plus bête on ne connaissait que Kundry. Si bas que soit tombé le Graal, qu'il regarde : au moins il en retirera dans sa tête d'oison le vague sentiment qu'un Ordre, quelque part, est possible, et que l'instruction profite. Et voilà. Il a entendu un cri, senti s'ouvrir son cœur : et la peine d'un autre y est entrée, avec ces élancements qui sont la lumière. Il a su. Durch Mitleid wissend. Il n'y a pas d'autre chemin. Le vrai égaré, c'est celui qui vivait ceint de murailles, croyant avoir trouvé. Parsifal ne subit et ne pratique que la scandaleuse contagion, qui méprise les cooptations, et ignore les frontières. Plus de dehors ni de dedans. Ni Juifs ni Gentils. Périsse cette fraternité orgueilleuse de ses rites et de son savoir, car il annonce la vraie fraternité : la prochain était n'importe qui, c'est à dire Dieu. Parsifal repartira, l'égarement est son espace, l'illumination son acte. Quand il rapportera la lance, on veut espérer qu'Amfortas guéri, transfiguré, sera rendu à la mort qu'il appelait si fort, et qui de naissance était son état, otage de la littéralité des rites. Gurnemanz retournera à la terre : lui du mains, la solitude l'a un peu instruit. A vivre aux confins, à attendre, on s'ouvre un peu, Quand descendra la Colombe sur ce qui reste de Montsalvat ou l'ingénu officie, elle aura au bec un rameau d'olivier. C'est sûr. La vieille arche sera sur des eaux libres, siège enfin ré-aventuré. Que croit-on que l'Etranger est venu faire ? Recoudre les vieilles outres, pour y gâter le vin nouveau ? Il est venu ouvrir. La plaie à son flanc, personne ne la guérira. Aucune lance. On guérit les pécheurs d'être des pécheurs. On ne guérira pas les saints, hélas, d'être des saints. Dehors, au premier buisson, il va se tailler un arc, tuer peut-être un cygne. Il pleurera si une sauvageonne lui dit qu'il fait mourir sa mère de chagrin, mais ne reviendra pas. Le monde a trop mal. Il faut bien que quelqu'un souffre, pour que sourient les fleurs.
(Si vous lisez ceci, c'est que vous avez survécu à ce texte, félicitations !)