Par les temps qui couraient, mieux valait fuir la jungle urbaine ou les contingences devenaient harassantes, provoquant de nombreuses manifestations de mecontentement plus ou moins violentes et plus ou moins steriles. Se refugier a la campagne apparaissait comme une alternative raisonnable, meme si cette campagne-la etait precisement une jungle. L'auteur, decide a s'investir dans la photographie naturaliste, n'avait pas choisi un materiel tres sophistique, mais, vu la diversite des infrastructures a developper, c'etait la facilite d'emploi et la rapidite de mise en oeuvre qui avaient prime.Le canoe, en polyester bleu et blanc, avait servi deux fois a son precedent proprietaire; il etait muni d'un petit moteur electrique parfaitement silencieux, dont l'adaptation n'avait pas ete sans mal. En effet, il avait fallu faire appel au talent insoupconne d'un oncle dont le principal hobby etait de faire voler des maquettes d'avion, et dont l'ancienne profession, etait, justement, de travailler l'acier. Ainsi donc, depuis l'assise du banc arriere, celui-ci avait soude, telle une greffe, la chaise de bateau, qui venait reposer sur les bords du canoe, en deux endroits distincts, pour supporter la charge et la poussee du moteur.
Le moteur se trouvait donc decale par rapport a l'axe saggital du bateau, et la poussee s'exercait legerement de travers, ce qui faisait penser au mode de locomotion du crabe.Heureusement, la comparaison s'arretait la, et le bateau, se mouvait, en fin de compte, assez rapidement.
En outre, la plupart du temps, comme on etait a pied d'oeuvre pour l'observation de la faune, du fait de la localisation de la crique, on pouvait ne se servir que de la pagaie si on le desirait.L'impression de naviguer loin du temps qui passe, etait alors a son paroxysme, car ce qui frappe lorsque vous vous baladez, de cette maniere-la, sur un petit cours d'eau, c'est l'immobilite, voire l'immuabilite, de ce qui vous entoure. En considerant que le passage d'un oiseau est un evenement divin, que le destin aurait programme pour vous, l'on pourrait se croire spectateurd'eternite. Mais, bref, la conquete d'un territoire de chasse demandant de l'action, fut ce t-elle une chasse photographique, souffrez que je ne m'egarasse et que je vous decrive le restant du materiel, acquis de longue haleine.Dans une brochure intitulee Robinsonnade en Amazonie, de C. Voillemont et M. Deiber, vous aurez une idee du genre de materiel plus ou moins utile qu'on amene avec soi pour ce genre de balade. Je passe sur le fusil, que, pour rien au monde, je ne voudrais amener dans un tel havre de paix, et je voudrais signaler que, si dans quelque temps, il sera possible d'amener un telephone portatif, a l'heure ou j'ecris ces lignes, cela ne l'est pas, en tout cas pour un prix raisonnable. J'evoque ce sujet car je pense que l'essor des telecommunications va revolutionner l'idee que l'on se fait de l'isolement en foret tropicale, quand on pense que l'on trouve, a l'heure actuelle, des GPS, qui permettent de connaitre sa position, avec exactitude, pour moins de deux mille francs.
Toute l'astuce de cette expedition consistait a choisir le lieu ou laisser le canoe a demeure en toute quietude. Evidemment, cela representait un risque de vol important, mais il etait tellement pratique d'annexer un coin de foret pour mes expeditions multiples, que je me suis laisse tenter.
La premiere etape consistait a explorer minutieusement les alentours de mon habitation, carte en main, pour reperer les criques accessibles a pied; mon choix se portait ensuite sur la crique Onemark, a demi-heure de marche de la maison, et somme toute assez desertifiee du fait de son eloignement des routes et de toute civilisation.
Uniquement frequentee par les chasseurs de Macouria, elle serpente entre les abords de Montsinery et la crique Dumaine, au milieu de mangroves, de savanes inondees et au coeur de la foret dense; et se jette dans un affluent du fleuve Montsinery, la riviere Timouthou. De sa source, on apercoit au loin la ligne a haute tension de la commune de Montsinery, dernier bastion de la civilisation.Pour la rejoindre depuis la Carapa, il faut traverser a pied ou a moto la savane Marivat, le long d'un layon, dont le depart est presque invisible depuis le bord du chemin. Ensuite, couper a travers une centaine de metres de foret, pour aboutir au coeur de la savane Onemark, que l'on n'a plus qu'a traverser de part en part, de maniere a atteindre le point de depart. Ici, pas de layon, et une savane difficile a marcher ou ma moto trail ne passe plus.( Ce n'etait pas plus mal car mieux valait approcher en silence).
Un survol du coin en ULM m'apprit que la crique m'attendait derriere un rideau d'arbres, et j'etais ravi, car elle apparaissait canotable et de dimension reduite.
Je n'etais pas au bout de mes peines pour acceder au bord de l'eau, mais, lors de la reconnaissance suivante, apres avoir suivi un layon qui reapparait brutalement, je m'engageai dans une mangrove et decouvris, O miracle, le debut de la riviere.
Reflexion faite, il m'Útait plus facile de contourner un gros bouquet d'arbres et j'arrivai directement ö ce qui allait devenir mon embarcad¶re prÚfÚrÚ.Pour limiter les risques de vol, je dÚcidai de me munir d'un cable antivol de huit m¶tres de long que je confectionnai avec les moyens du bord, assez long pour emprisonner un arbre ö une de ses extrÚmitÚs, et dont je passais une boucle autour du banc arri¶re.
Deux prÚcautions valant mieux qu'une, je dÚcidai de cacher mon canoÔ dans la forÆt toute proche, tirant ses trente kilos sur une centaine de m¶tres, en prenant soin de changer de coin tous les deux ou trois jours, suivant le rythme que mon emploi du temps me permettait.
Ce qui est sur, c'est que je passais, ö ce moment -lö, le plus clair de mon temps dans la forÆt. Je ramenais le moteur ö chacune de mes expÚditions, ne laissant sur place sous un tapis de feuilles que le strict minimum. J'Útais souvent seul, ou alors accompagnÚ, lorsque l'un de mes amis pouvait se libÚrer, et mon travail me prenant peu de temps, j'avais alors tout le loisir de me plonger ö fond dans la moiteur de la forÆt, de mani¶re ö en aspirer la substantifique moÔlle.Comme appareil photo, j'avais choisi un reflex Nikon, avec un tÚlÚzoom 100-400 mm, que j'avais achetÚ neuf et qui reprÚsentait, avec le matÚriel informatique, mon principal investissement.
J'avais fait cette acquisition derni¶rement, presqu'en mÆme temps que l'achat d'un scanner couleur de chez Epson, et mon budget en avait ÚtÚ tout rÚtrÚci. Qu'importe, puisque maintenant, j'allais pouvoir abreuver mes amis internautes de mes aventures naturalistes, photos ö l'appui.
Rentrant le soir, sauf en de rares occasions, oÿ j'amenais la nourriture pour deux ou trois jours, et le hamac confortable qu'une äme bien intentionnÚe m'avait offert, je n'avais plus qu'ö identifier les animaux que j'avais photographiÚs, de mani¶re ö pouvoir leur tirer le portrait dans mon journal electronique prÚfÚrÚ, j'ai nommÚ le Web.
Je me plongeais avec dÚlices dans le guide des oiseaux du VÚnÚzuela, examinant les formes et les couleurs, avec aviditÚ.
Lors de ma premi¶re expÚdition fructueuse, je ramenais la photo d'une bÚcassine gÚante, Gallinago undulata, qui s'Útait envolÚe depuis la savane OnÚmark, surement dÚrangÚe par ma prÚsence, alors qu'elle Útait tapie au creux d'une grosse motte de terre.
(la suite de ce rÚcit agrÚmentÚ de photographies prochainement sur cette mÆme page).L'auteur, ayant repÚrÚ des cormorans (Phalacrocorax olivaceus), qui s'enfuient des branches basses, en plongeant de mani¶re impressionnante, va essayer de fixer ces plongeons sur la pellicule... De plus, une magnifique aigrette bleue (Egretta caerulea), apercue en vol ö une distance de cinquante m¶tres, ferait une photo parfaite, si cette derni¶re consentait ö se rapprocher un tant soit peu.