" Alors imagine que tu prends une ligne coupée en deux sections
inégales ; coupe à nouveau chaque section selon la même
proportion, celle du genre qui est vu et celle du genre qui est conçu,
et tu auras, selon leur netteté ou leur manque de netteté
relative, dans ce qui est vu, la première section : les images (509e)-
j'appelle images en premier lieu(510) les ombres, puis les apparences sur
les eaux et sur tout ce qui est d'une consistance serrée, lisse,
et brillante, et tout ce qui s'y apparente, si tu me comprends.
- Mais oui, je te comprends.
- Pose alors la seconde section comme ce à quoi ressemble la précédente : les animaux autour de nous, tout le végétal, et l'ensemble du genre des objets fabriqués.
- Je le fais, dit-il.
- Consentirais-tu aussi à affirmer, dis-je, qu'elle se divise en fonction de la vérité et de la non-vérité, ce qui a été rendu semblable étant, par rapport à ce à quoi il est semblable, comme ce qui est opiné par rapport à ce qui est connu ?
- Oui, dit-il, sans difficulté.
- Alors examine aussi, de l'autre côté, comment il faut opérer la division de l'intelligible.
- Comment faut-il opérer ?
- De la façon suivante :dans la première partie de ce domaine l'âme, usant, comme d'images, des choses précédemment imitées, est contrainte de chercher à partir d'hypothèses, en procédant non pas vers un principe mais vers une conclusion ; dans sa seconde partie, en revanche, elle progresse à partir d'une hypothèse vers un principe non hypothétique et sans recourir aux images dont use la première : elle accomplit son parcours à travers les formes à l'aide des formes elles-mêmes.
- Ce que tu dis, dit-il, je ne l'ai pas suffisamment compris.
- Eh bien essayons encore une fois, dis-je. Tu comprendras plus facilement quand aura été dit au préalable ce qui suit. Je crois que tu sais que ceux qui s'occupent de géométrie, de calcul, et des choses de ce genre, supposent l'impair, le pair, les figures, et trois espèces d'angles, et d'autres choses parentes de celles-là, selon chaque démarche ; qu'après avoir fait ces hypothèses, comme s'ils en avaient la connaissance, ils n'estiment plus nécessaire d'en rendre aucunement compte ni à eux-mêmes, ni à d'autres, considérant qu'elles sont évidentes à chacun ; et que les prenant pour principes ils progressent dès lors dans la suite et finissent par atteindre, de façon conséquente, tout ce dont ils avaient entrepris l'examen.
- Oui, dit-il, cela en tout cas, je le sais très bien.
- Par conséquent tu sais aussi qu'ils se servent en outre des formes visibles, et que c'est sur elles qu'ils font leurs calculs, en pensant non pas à elles, mais aux choses auxquelles elles ressemblent : ils mènent leurs raisonnements à propos du carré lui-même et de la diagonale elle-même, et non à propos de celle qu'ils dessinent, et ainsi de suite ; les choses qu'ils modèlent et qu'ils dessinent, les choses dont il y a aussi des ombres et des images sur les eaux, ils s'en servent à leur tour comme d'images, et la réalité qu'ils cherchent à voir, c'est ce qu'on ne saurait voir autrement que par la pensée.
- Tu dis vrai, dit-il.
- Voilà donc l'espèce intelligible dont je parlais, et je disais que l'âme y était contrainte de se servir d'hypothèses pour sa recherche : qu'elle n'allait pas vers un principe, car elle n'était pas capable de remonter plus haut que les hypothèses ; et qu'elle se servait, comme d'images, des choses elles-mêmes sur lesquelles ont étémodelées les choses de la section d'en-bas, ces choses étant considérées et estimées comme claires, par rapport à leurs images.
- Je comprends, dit-il, tu parles de ce qui est traité par la géométrie, et par les arts parents de la géométrie.
- Comprends alors que par la seconde section de l'intelligible, je veux désigner ce à quoi le discours s'attache par la puissance du dialogue, considérant les hypothèses non comme des principes mais réellement comme des hypothèses, à savoir comme des bases pour prendre son élan de façon à parvenir jusqu'au non-hypothétique, au principe du tout ;et s'étant attaché à ce principe, il se tient aux conséquences découlant de ce principe, et redescend ainsi jusqu'à la conclusion, sans du tout faire usage d'aucun élément sensible ; c'est par les formes elles-mêmes, passant à travers elles pour n'atteindre qu'elles, qu'il trouve sa conclusion dans des formes.
- Je comprends, dit-il (certes pas suffisamment, car tu me sembles parler là d'un travail considérable), je comprends cependant que tu veux distinguer ce qui, dans ce qui est et qui est intelligible, est contemplé par le savoir issu du dialogue, et qui est plus clair que ce qui est contemplé par ce qu'on nomme des arts, pour lequels ce sont les hypothèses qui sont principes : dans ces arts, c'est certes par la pensée, et non par les sens, que ceux qui contemplent ces choses sont contraints de les contempler ; mais du fait qu'ils les examinent sans être remontés jusqu'à un principe, mais à partir d'hypothèses, ils ne te semblent pas avoir l'intelligence de ces choses qui cependant sont intelligibles, quand elles sont conçues à partir d'un principe. Or tu me sembles appeler 'pensée', et non pas intelligence, la façon de penser des spécialistes de géométrie, comme celle des gens comparables, parce que tu considères la pensée comme située en quelque sorte au milieu entre l'opinion et l'intelligence.
- C'est de façon très satisfaisante, dis-je, que tu as assimilé cela. Fais correspondre, s'il te plaît, à ces quatre sections les quatre attitudes suivantes dans l'âme : l'intelligence (noesis) à celle qui est le plus en haut, (511e) la pensée (dianoia) à la seconde, à la troisième attribue la conviction (pistis), et à la dernière la faculté de se fonder sur les ressemblances (eikasias), et ordonne-les de façon proportionnée, en considérant que plus ce à quoi elles s'appliquent participe de la vérité, plus elles participent de la clarté.
- Je comprends, dit-il, et j'approuve, et je
les mets en ordre de la façon que tu dis." (Rép.
509d-511e)
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" Il suffira donc, dis-je, comme auparavant, de nommer
la première section 'savoir' (epistéme), la deuxième
'pensée' (dianoia), (534) la troisième 'conviction'
(pistis), et 'faculté de se fonder sur les ressemblances'
(eikasia) la quatrième ; de nommer ces deux dernières
ensemble 'intelligence', et de dire que l'opinion vise le devenir, tandis
que l'intelligence vise ce qui est, l'essence..." (Rép. 533e-534a)
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- Platon : La République, trad. Pierre Pachet, coll. Folio essais, Gallimard, 1993, édition à laquelle il faut se référer pour les notes complémentaires.