Autour de l'Ecole de Francfort

   En examinant le concept de rationalité qui sous-tend la société industrielle contemporaine, les tenants de l'Ecole de Francfort dénoncent la double prétention de la rationalité technocratique de pouvoir maîtriser totalement le monde concret (individus et nature) grâce, exclusivement, aux développements technologiques, et de présenter ce type spécifique de maîtrise comme la fin de l'esprit humain (la pensée).
   La dialectique de la raison, à travers son histoire, explique ce phénomène de domination unilatérale où la raison objective devient raison subjective, i.e. est accaparée par une classe, en l'occurence celle des technocrates.
   En effet, la rationalité technocratique développe les aspects formaliste et instrumental de la raison, en s'appuyant sur les "systèmes" conceptuels du positivisme et du pragmatisme. Par celui-là, la raison est soumise à ce qui est immédiatement donné ; et, par celui-ci, la pensée devient l'instrument, et seulement cela, pour mesurer la valeur des moyens à partir du couple-critère utile/inutile, dans la perspective d'un but à atteindre "à tout prix".
   Ainsi, pour les êtres humains, comme pour les choses, le seul critère demeure celui de leur valeur opérationnelle. L'individu est réduit au rôle de fonction, perdant tout statut de sujet pour devenir simple "lieu" fonctionnel. Les critères éthiques et politiques sont dès lors dénoncés comme métaphysiques, pour ne pas dire poétiques. Il en va ainsi pour toute "qualité" pouvant faire vaciller l'identification de l'individu à une fonction précise.
   Cette "formalisation de la raison" se fait au détriment d'une pensée susceptible de déterminer la désirabilité d'un but en lui-même. Car, pour la raison subjective de la technocratie, il n'y a pas de but raisonnable en tant que tel. En fait, toute chose, ou idée, est bonne pour quelque chose d'autre. Les idéaux, tels que la liberté et la justice, sont devenues de simples outils. La pensée  et l'action sont elles aussi nivelées au rôle d'instruments, dans une vaste indifférenciation de contenu et de forme.
   Cette raison réussit à perpétuer sa domination en promouvant l'intégration des individus. Elle habitue ceux-ci à l'idée des caractères inévitable et rassurant de cette même intégration, jouant à l'aide de sa propre sécrétion : l'apparente complexité de la vie sociale contemporaine. En fait, cette intégration constitue le phénomène de l'identification totale de l'organisation des êtres humains et de l'organisation des choses, de l'uniformisation des êtres humains sous le joug du développement expansif totalitaire de la technocratie (Adorno).
   Et l'on peut voir que le système capitaliste, lui-même dominé par la raison technocratique, peut maintenir les rapports individuels sous la forme du rapport d'échange anonyme. Ce rapprochement du système capitaliste aux aspects de la raison technocratique constitue la reprise originale et critique, par l'Ecole de Francfort, de la pensée marxiste et de l'aspect historique, temporel, de toute théorie.

Gilbert Kirouac
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