La
poétique majuscule:
Le nombril est la première cicatrice qui marque l'humain. Pour la vie. À notre époque postmoderne, caractérisée par l'individualisme et le matérialisme à outrance d'une société de consommation en déclin, il est de plus en plus difficile pour un être humain tout à fait banal et ordinaire de pouvoir se pavaner le nombril à l'air libre devant des inconnus admiratifs, comme ces héros qu'il aperçoit dans les médias: un coureur automobile dont toutes les fillettes impubères rafolent, un joueur de hochey viril et batailleur, un politicien véreux qui change de camp ou une putain qui sort son troisième album.
Lui, trop frileux, se nourrit de l'espoir qu'Andy Warhol lui donnait un jour en déclarant qu'à notre époque postmoderne chacun d'entre nous serait sur la scellette, à un moment ou à un autre de sa vie, ne serait-ce que quelques secondes. Or, il attend ce moment avec un sentiment de hâte et de crainte, d'angoisse et d'envie. Mais alors que ce moment tant attendu n'arrive toujours pas --pire encore, surgit tout à coup la peur d'avoir déjà été vu et connu de tous sans le savoir--, l'angoisse s'accroit et le secoue de toutes ses forces. Il faut absolument faire quelque chose. Où trouver une une planche de salut quand cet être misérable et miséreux cherche sa place sous les feux de la rampe et qu'il ne trouve rien que lui-même assis dans les toilettes, attendant qu'on le nomme quelque part?
Justement dans le nom lui-même, c'est-à-dire dans la poésie. Surtout dans la poésie auto-proclamatoire, la plus facile. Car il ne s'agit pas tant de faire de la poésie, mais d'être poète. Voilà la poésie majuscule.
Les «Poètes extrêmes», eux, ont compris comment se faire voir et s'immortaliser: chacun sa branche, tous sont excellents et exceptionnels, pas de doute là-dessus. Car rien n'est plus douloureux que la remise en question. Au contraire, tout repose sur le principe de l'inertie, cette vieille loi de la physique qu'on nous enseigne à l'école dès l'adolescence: tout corps a tendance à demeurer au repos (repose absolu ou vitesse constante) tant que n'est pas exercée sur lui une force extérieure qui le fera accélérer ou changer de direction. L'inertie est une force insoupçonnée que mettent à profit les «Poètes extrêmes». Ils comptent ainsi traverser les siècles, traverser les continents. Peu importe si aujourd'hui ils sont incompris et pris au ridicule: demain, quand ils seront morts, ils seront immortels. S'effectue alors la métamorphose tant rêvée: leur fragilité existentielle s'efface et ils deviennent des êtres humains en béton armé; le corps immobile dans l'espace devient leur propre statue.
Manifestations des poètes extrêmes: