Qu'est donc le bouddhisme ? Il est facile, et même évident, de répondre: le bouddhisme est la religion du Bouddha. Mais ce faisant, il faut éviter le piège consistant à penser qu'il existe une tradition homogène appelée «Bouddhisme», avec un système unique de croyances et de pratiques. Comme toutes les grandes traditions religieuses, au fil du temps le bouddhisme s'est transformé en de multiples lignées - toutes détentrices «des enseignements du Bouddha». Chacune de ces écoles retrace son évolution historique jusqu'aux paroles de Gautama Bouddha, le Bouddha historique qui a vécu environ six cents ans avant l'ère chrétienne.
Il est très difficile de dire avec précision lesquels des nombreux écrits des différents canons bouddhistes rapportent les paroles exactes prononcées par le Bouddha. (Le Canon tibétain compte à lui seul plus de cent gros volumes qui lui sont attribués.) On peut cependant distinguer un certain nombre d'idées clefs qui sont au coeur de son message spirituel. La voie vers la libération de la souffrance enseignée par le Bouddha demande une compréhension profonde de la nature même de l'existence. L’existence n'est qu'un cycle perpétuel d'insatisfactions et le moyen de mettre fin à ce cycle passe par une profonde lucidité quant à sa véritable nature. Tout individu qui entreprend une quête spirituelle doit comprendre le mouvement incessant reliant causes, conditions et effets. Rien ne vient à exister sans cause, et une fois toutes les conditions créées, rien ne peut empêcher la conséquence. Toujours selon le Bouddha, c'est notre attachement profond et habituel au concept d'un «moi» permanent qui est la cause principale de notre cycle individuel de souffrance. De cette saisie naît toute une armée de poisons - les plus importants étant le désir égoïste, l'aversion et l'ignorance - qui jettent les fondations d'une vie aux multiples perturbations psychologiques et émotionnelles. Notre mode d'interaction avec nos semblables consiste à s'attacher à ceux que nous considérons comme proches de ce «moi» et à rejeter ceux que nous percevons comme menaçants pour lui. Sur cette base, nous accomplissons des actes aussi néfastes pour nous que pour autrui. Le chemin vers la libération consiste à développer une claire compréhension de l'absence de tout «soi» qui existerait de façon permanente.
Le Bouddha était donc très différent des autres maîtres religieux de son époque : il enseignait « l'absence de soi » (anatman), voie qui désigne la notion d'une essence (ou «soi») individuelle et fixe comme source de toute souffrance. Les arguments philosophiques servant à démontrer l'impossibilité d'une essence fixe ou immuable sont souvent subtils et très détaillés, mais la plupart s'appuient sur le flux constant qui sous-tend toute existence causale. En bref, tout ce qui provient d'une cause est forcément transitoire, une des raisons étant que rien ne peut exister avant d'avoir été produit. Nous, qui provenons aussi de causes, n'avons donc aucune nature permanente. En tant qu'êtres «transitoires», il est impossible que nous soyons pourvus d'un soi ou d'une essence fixe ou immuable, malgré la conviction injustifiée qui nous porte à croire le contraire.
Les principes énoncés ci-dessus sont contenus dans les Quatre Axiomes, une formule traditionnelle qui, dit-on, condense toute la pensée bouddhiste: 1) tout ce qui est conditionné est transitoire; 2) ce qui est pollué par des états mentaux négatifs produit forcément de la souffrance; 3) tout est dépourvu d'essence ou de soi; et 4) le nirvana est la paix véritable.
Ces mêmes principes sous-tendent les Quatre Nobles Vérités, autre formule traditionnelle qui oriente la pratique bouddhiste: 1) la souffrance existe ; 2) cette souffrance a une origine; 3) il y a une cessation de la souffrance; 4) il existe une voie menant à cette cessation. La première des Quatre Vérités, la souffrance, est liée à la notion d'impermanence. En effet, une grande partie de notre souffrance provient de notre présomption que le monde et la vie doivent fournir un point de référence fixe et immuable, alors que tout dans notre expérience quotidienne démontre la nature inévitable et omniprésente du changement. La deuxième vérité, l'origine de la souffrance, se rapporte aux états mentaux négatifs ou «obscurcis», car ces états nous poussent à accomplir des actes qui produisent de la souffrance. La cessation de la souffrance, la troisième vérité, est déjà le nirvana, un état de paix parfait puisque toute souffrance a été éliminée. Enfin, la Quatrième vérité, qui stipule l'existence d'une voie menant au nirvana, est étroitement liée au principe de l'absence de soi, car toutes les pratiques bouddhistes visent essentiellement la réalisation de ce «non-soi». C'est en effet cette réalisation qui permet d'éliminer les états mentaux négatifs sources de souffrance.
Les Quatre Axiomes et les Quatre Nobles Vérités offrent un aperçu concis de la pensée et de la pratique bouddhistes, mais il nous reste à présenter un élément qui leur est tout à fait crucial: la grande compassion. Si l'amour du prochain et la compassion ont joué un rôle prépondérant dans la pratique bouddhiste depuis les origines de cette religion, c'est dans la tradition du mahayana («Grand véhicule») que la compassion prend toute son envergure. Tous les bouddhistes épousent certes les doctrines citées ci-dessus, mais encore faut-il préciser la finalité réelle de la pratique. Dans quelle mesure le pratiquant cherche-t-il à faire cesser la souffrance d'autrui en même temps que la sienne ? Pour les adeptes du mahayana, dont Sa Sainteté le Dalaï-lama, le but de la pratique n'est pas simplement de mettre un terme à sa propre souffrance et d'obtenir un bonheur personnel, c'est de faire cesser la souffrance de tous les êtres et de leur assurer un bonheur durable. Seul un être totalement éveillé peut espérer atteindre un tel but. Pour cela, l’adepte du mahayana s’efforce d’atteindre le parfait éveil (bodhi) de la bouddhéité. Dans leur forme la plus concise, les pratiques du mahayana se composent de six perfections orientées vers le développement de l’individu, et de quatre moyens visant à faire s’épanouir l’esprit d’autrui. La générosité, l’éthique, la patience, l’effort enthousiaste, la concentration et la sagesse sont les six perfections. Les quatre moyens sont: donner ce dont les autres ont un besoin urgent, user de paroles bienveillantes en toutes circonstances, offrir des conseils éthiques à autrui et être un exemple vivant de ces principes. Les six perfections et les quatre moyens forment «l’idéal du bodhisattva», sujet que nous allons maintenant aborder.